LX. — LOUIS XI ET CHARLES, DUC DE BOURGOGNE
Les méchants , à force de tromper et de se défier des autres , sont trompés eux-mêmes.
louis. — Je suis fâché, mon cousin, des malheurs qui vous sont arrivés.
Charles. — C'est vous qui en êtes cause ; vous m'avez trompé.
louis. — C'est votre orgueil et votre emportement qui vous trompoient. Avez-vous oublié que je vous avertis qu'un homme m'avoit offert de vous faire périr?
Charles. — Je ne pus le croire; je m'imaginai que si la chose eût été vraie, vous n'auriez pas eu assez de probité pour m'en avertir, et que vous l'aviez inventée pour me faire peur, en me rendant suspects tous ceux dont je me servois; cette fourberie étoit assez de votre caractère, et je n'avois pas grand tort de vous l'attribuer. Qui n'eût pas été trompé comme moi dans une occasion où vous étiez bon et sincère?
louis. — Je conviens qu'il n'étoit pas à propos de se fier souvent à ma sincérité; mais encore valoit-il mieux se fier à moi qu'au traître Campobache , qui te vendit si cruellement.
Charles. — Voulez-vous que je parle ici franchement, puisqu'il ne s'agit plus de politique chez Pluton? Nous étions tous deux dans d'étranges maximes; nous ne connoissions, ni vous ni moi, aucune vertu. En cet état, à force de se défier, on persécute souvent les gens de bien; puis on se livre par une espèce de nécessité au premier venu; et ce premier venu est d'ordinaire un scélérat qui s'insinue par la flatterie. Mais, dans le fond, mon naturel étoit meilleur que le vôtre; j'étois prompt et d'une humeur un peu farouche, mais je n'étois ni trompeur ni cruel comme vous. Avez-vous oublié qu'à la conférence de Conflans vous m'avouâtes que j'étois un vrai gentilhomme, et que je vous avois bien tenu la Darole que j'avois donnée à l'archevêque de Narbonne?
louis. — Bon ! c'étoient des paroles flatteuses que je vous dis alors pour vous amuser et pour vous détacher des autres chefs de la ligue du bien public. Je savois bien qu'en vous louant je vous prendrais pour dupe.