I.XXIV. — LES CARDINAUX DE RICHELIEU ET MAZARIN
Caractères de ces deux ministres. Différence entre la vraie et la fausse volitiuue.
Richelieu. — Hé! vous voilà, seigneur Jules! On dit que vous avez gouverné la Erance après moi. Comment avez-vous fait? Avez-vous achevé île réunir toute l'Europe contre la maison d'Aulriche? Avez-vous renversé le parti huguenot, que j'avois affaibli? Enfin avez-vous achevé d'abaisser les grands?
mazarin. — Vous aviez commencé tout cela; mais j'ai eu bien d'autres choses à démêler; il m'a fallu soutenir une. régence orageuse.
Richelieu. — Un roi inappliqué et jaloux du ministre môme qui le sert donne bien plus d'embarras dans le cabinet que la foiblesse et la confusion d'une régence. Vous aviez une reine assez ferme et sous laquelle on pouvoit plus facilement mener les affaires que sous un roi épineux qui étoit toujours aigri contre moi par quelque favori naissant. Un tel prince ne gouverne ni ne laisse gouverner. Il faut le servir malgré lui, et on ne le fait qu'en s'exposant chaque jour à périr. Ma \ie a été malheureuse par celui de qui je tenois toute mon autorité. Vous savez que de tous les rois qui traversèrent le siège de la Rochellt. le roi mon maître fut celui qui me donna le plus de peine. Je n'ai pa» laissé de donner le coup mortel au parti huguenot, qui avoit tant de places de sûreté et tant de chefs redoutables. J'ai porté la guerre jusque dans le sein de la maison d'Autriche. On n'oubliera jamais la révolte de la Catalogne; le secret impénétrable avec lequel le Portugal s'est préparé à secouer le joug injuste des Espagnols ; la Hollande soutenue par notre alliance dans une longue guerre contre la même puissance; tous nos alliés du Nord, de l'empire et de l'Italie, attachés à moi personnellement, comme à un homme incapable de leur manquer; enfin , au dedans de l'État, les grands rangés à leur devoir. Je les avois trouvés intraitables, se faisant honneur de cabaler sans cesse contre tous ceux à qui le roi confioit son autorité, et ne croyant devoir obéir au roi même qu'autant qu'il les engageoit en flattant leur ambition et en leur donnant dans leurs gouvernements un pouvoir sans bornes.
mazarin. — Pour moi, j'étois un étranger; tout étoit contre moi; je n'avois de ressource que dans mon industrie. J'ai commencé par m'insinuer dans l'esprit de la reine; j'ai su écarter les gens qui avoient sa confiance; je me suis défendu contre les cabales des courtisans, contre le parlement déchaîné, contre la Fronde, parti animé par un cardinal audacieux et jaloux de ma fortune; enfin contre un prince qui se couvrait tous les ans de nouveaux lauriers, et qui n'employoit la réputation de ses victoires qu'à me perdre avec plus d'autorité : j'ai dissipé tant d'ennemis. Deux fois chassé du royaume, j'y suis rentré
deux fois triomphant. Pendant mon absence même, c'étoit moi qui gouvernois l'État. J'ai poussé jusqu'à Rome le cardinal de Retz; j'ai réduit le prince de Condé à se sauver en Flandre; enfin j'ai conclu une paix glorieuse, et j'ai laissé en mourant un jeune roi en état de donner la loi à toute l'Europe. Tout cela s'est fait par mon génie fertile en expédients, par la souplesse de mes négociations et par l'art que j'avois de tenir toujours les hommes dans quelque nouvelle espérance. Remarquez que je n'ai pas répandu une seule goutte de sang.
Richelieu. — Vous n'aviez garde d'en répandre ; vous étiez trop foihle et trop timide.
mazarin.— Timide? eh ! n'ai-je pas fait mettre les trois princes à Vincennes? Monsieur le Prince eut tout le temps de s'ennuyer dans sa prison.
Richelieu. — Je parie que vous n'osiez ni le retenir en prison ni le délivrer, et que votre embarras futla vraie cause de la longueur de sa prison. Mais venons au fait. Pour moi , j'ai répandu du sang; il l'a fallu -tour abaisser l'orgueil des grands, toujours prêts à se soulever. 11 n'est ,;as étonnant qu'un homme qui a laissé tous les courtisans et tous les officiers d'armée reprendre leur ancienne hauteur, n'ait fait mourir personne dans un gouvernement si foible.
mazarin. — Un gouvernement n'est point foible quand il mène les affaires au but par souplesse , sans cruauté. Il vaut mieux être renard que lion ou tigre.
Richelieu. — Ce n'est point cruauté que de punir des coupables dont le mauvais exemple eu produirait d'autres. L'impunité attirant sans cesse des guerres civiles, elle eût anéanti l'autorité du roi, eût ruiné l'État et eût coûté le sang de je ne sais combien de milliers d'hommes; au lieu que j'ai rétabli la paix et l'autorité en sacrifiant un petit nombre de têtes de coupables; d'ailleurs, je n'ai jamais eu d'autres ennemis que ceux de l'État.
mazarin. — Mais vous pensiez être l'État en personne. Vous supposiez qu'on ne pouvoit être bon François sans être à vos gages.
Richelieu. — Avez-vous épargné le premier prince du sang, quand vous l'avez cru contraire à vos intérêts? Pour être bien à la cour, ne falloit-il pas être mazarin ? Je n'ai jamais poussé plus loin que vous les soupçons de la méfiance. Nous servions tous deux l'État; en le servant, nous voulions l'un et l'autre tout gouverner. Vous tâchiez de vaincre vos ennemis par la ruse et par un lâche artifice; pour moi, j'ai abattu les miens à force ouverte, et j'ai cru de bonne foi qu'il? no cherchoient à me perdre que pour jeter encore une fois la France dans les calamités et dans la confusion d'où je venois de la tirer avec tant de peine. Mais enfin j'ai tenu ma parole, j'ai été ami et ennemi de bonne foi ; j'ai soutenu l'autorité de mon maître avec courage et dignité. Il n'a tenu qu'à ceux que j'ai poussés à bout d'être comblés de grâces; j'ai fait toutes sortes d'avances vers eux; j'ai aimé, j'ai cherché le mérite dès que je l'ai reconnu; je voulois seulement qu'ils ne traversassent pas mon gouvernement, que je croyois nécessaire au salut de la France. S'ils eussent voulu servir le roi selon leurs talents, sur mes ordres, ils eussent été mes amis.
mazarin. — Dites plutôt qu'ils eussent été vos valets; des valets bien payés, à la vérité; mais il falloit s'accommoder d'un maître jaloux, impérieux, implacable sur tout ce qui blessoit sa jalousie.
iuchelieu. — Kh bien ! quand j'aurois été trop jaloux et trop impérieux, c'est un grand défaut, il est vrai; mais combien avois-je de qualités qui marquent un génie étendu et une âme élevée 1 Pour vous, seigneur Jules, vous n'avez montré que de la finesse et de l'avarice. Vous avez bien fait pis aux François que de répandre leur sang : vous avez corrompu le fond de leurs mœurs; vous avez rendu la probité gauloise et ridicule. Je n'avois que réprimé l'insolence des grands; vous avez abattu leur courage, dégradé la noblesse, confondu toutes les conditions, rendu toutes les grâces vénales. Vous craigniez le mérite; on ne s'insinuoit auprès de vous qu'en vous montrant un caractère d'esprit bas, souple et capable de mauvaises intrigues. Vous n'avez même jamais eu la vraie connoissance des hommes ; vous ne pouviez rien croire que le mal, et tout le reste n'étoit pour vous qu'une belle fable; il ne vous falloit que des esprits fourbes, qui trompassent ceux avec qui vous aviez besoin de négocier, ou des trafiquants qui vous fissent argent de tout. Aussi votre nom demeure avili et odieux; au contraire, on m'assure que le mien croît tous les jours en gloire dans la nation françoise.
mazarin. — Vous aviez les inclinations plus nobles que moi, un peu plus de hauteur et de fierté; mais vous aviez je ne sais quoi de vain et de faux. Pour moi, j'ai évité cette grandeur de travers, comme une vanité ridicule : toujours des poètes, des orateurs, des comédiens I Vous étiez vous-même orateur, poêle, rival de Corneille; vous faisiez des livres de dévotion sans être dévot; vous vouliez être de tous les métiers, faire le galant, exceller en tout genre. Vous avaliez l'encens de tous les auteurs. Y a-t-il en Sorbonne une porte, ou un panneau de vitres, où vous n'ayez fait mettre vos armes?
Richelieu. — Votre satire est assez piquante; mais elle n'est pas sans fondement. Je vois bien que la bonne gloire devroit faire fuir certains hommes que la grossière vanité cherche, et quon se déshonore à force de vouloir trop être honoré. Mais enfin j'aimois les lettres; j'ai excité l'émulation pour les rétablir. Pour vous, vous n'avez jamais eu aucune attention ni à l'Église, ni aux lettres, ni aux arts, ni à la vertu. Faut-il s'étonner qu'une conduite si odieuse ait soulevé tous les grands de l'Etat et tous les honnêtes gens contre un étranger?
mazarin. — Vous ne parlez que de votre magnanimité chimérique: mais, pour bien gouverner un État, il n'est question ni de générosité, ni de bonne foi, ni de bonté de cœur; il est question d'un esprit fécond en expédients, qui soit impénétrable dans ses desseins, qui ne donne rien à ses passions, mais tout â l'intérêt, qui ne s'épuise jamais en ressources pour vaincre les difficultés.
Richelieu. — La vraie habileté consiste à n'avoir jamais besoin de tromper, et à réussir toujours par des moyens honnêtes. Ce n'est que par foiblesse et faute de coiinoltre le droit chemin, qu'on prend des •entiers détournés et qu'on a recours à la ruse. La vraie habileté con-
siste à ne s'occuper point de tant d'expédients, mais à choisir d'abord, par une vue nette et précise, celui qui est le meilleur en le comparant aux autres. Cette fertilité d'expédients vient moins d'étendue et de force de génie, que de défaut de force et de justesse pour savoir choi sir. La vraie habileté consiste à comprendre qu'à la longue la plus grande de toutes les ressources dans les affaires est la réputation universelle de probité. Vous êtes toujours en danger quand vous ne pouvez mettre dans vos intérêts que des dupes ou des fr'pons; mais quand on compte sur votre probité, les bons et les méchants même se fient à vous; vos ennemis vous craignent bien, et vos amis vous aiment de même. Pour vous, avec tous vos personnages de Protée, vous n'avez su vous faire ni aimer, ni estimer, ni craindre. J'avoue que vous étîftî un grand comédien, mais non pas un grand homme.
mazarin. — Vous parlez de moi comme si j'avois été un homme sans cœur; j'ai montré en Espagne, pendant que j'y portois les armes, que je ne craignois point la mort. On l'a encore vu dans les périls où j'ai été exposé pendant les guerres civiles de France. Pour vous, on sait que vous aviez peur de votre ombre, et que vous pensiez toujours voir sous votre lit quelque assassin prêt à vous poignarder. Mais il faut croire que vous n'aviez ces terreurs paniques que dans certaines heures.
Richelieu. — Tournez-moi en ridicule tant qu'il vous plaira: pour moi, je vous ferai toujours justice sur vos bonnes qualités. Vous ne manquiez pas de valeur à la guerre; mais vous manquiez de courage, de fermeté et de grandeur d'âme dans les affaires. Vous n'étiez souple que par foiblesse, et faute d'avoir dans l'esprit des principes fixes. Vous n'osiez résister en face; c'est ce qui vous faisoit promettre trop facilement, et éluder ensuite toutes vos paroles par cent défaites captieuses. Ces défaites étoient pourtant grossières et inutiles; elles ne vous mettoient à couvert qu'à cause que vous aviez l'autorité, et un honnête homme auroit mieux aimé que vous lui eussiez dit nettement : « J'ai eu tort de vous promettre, et je me vois dans l'impuissance d'exécuter ce que je vous ai promis, » que d'ajouter au manquement de parole des pantalonnades pour vous jouer des malheureux. C'est peu que d'être brave dans un combat, si on est foible dans une conversation. Beaucoup de princes, capables de mourir avec gloire, se sont déshonorés comme les derniers des hommes par leur mollesse dans les affaires journalières.
mazarin. — Il est bien aisé de parler ainsi ; mais quand on a tant de gens à contenter, on les amuse comme on peut. On n'a pas assez de grâces pour en donner à tous; chacun d'eux est bien loin de se faire justice. N'ayant pas autre chose à leur donner, il faut bien au moins leur laisser de vaines espérances.
Richelieu. — Je conviens qu'il faut laisser espérer beaucoup de gens. Ce n'est pas les tromper; car chacun en son rang peut trouver sa récompense, et s'avancer même en certaines occasions au delà de ce qu'on auroit cru. Pour les espérances disproportionnées et ridicules, s'ils les prennent, tant pis pour eux. Ce n'est pas vous qui les trompez; ils s» trompent eux-mêmes, et ne peuvent s'en prendre qu'à leur
propre folie. Mais leur donner dans la chambre des paroles dont vous riez dans le cabinet, c'est ce qui est indigne d'un honnête homme, et pernicieux à la réputation des allai tes. Pour moi, j'ai soutenu et agrandi l'autorité du roi sans recourir à de si misérables moyens. Le fait esl convaincant; et vous disputez contre un homme nui est un exemple décisif contre vos maximes.
LXXV. — LOUIS XI ET L'EMPEREUR MAX1MILIEN. Malheurs où tombe un prince ombrageux cl soupçonneux.
maximilien. — Serons-nous encore après notre mort aussi jaloux l'un de l'autre qu'après la bataille de Guinegate?
louis. —Non: il n'est plus question de rien; il n'y a plus ici ni conquête ni mariage qui puisse nous inquiéter. Il est vrai que j'ai craint le progrès de votre maison: vous aviez déjà l'empire; c'étoit bien assez pour des comtes de Hapsbourg en Suisse. Je n'ai pu vous voir joindre à vos États d'Allemagne le comté de Bourgogne, avec tons les Pays-Bas réunis sur ma tête de la cousine que vous avez épousée, sans craindre cet excès de puissance. Cela n'est-il pas naturel ?
maximilieh. — Sans doute; mais si vous craigniez tant cette puissance, pourquoi ne Pavez-vous pas prévenue? Il ne tenoit qu'à vous lie marier avec votre Dauphin la princesse que j'ai épousée : elle le souhaitoit ardemment; ses sujets le souhaitoient comme elle; il vous étoit capital d'unir à votre monarchie une puissance qui avoit pensé lui être fatale: vous ne deviez point perdre l'occasion d'agrandir vos États du côté où la frontière étoit trop voisine de Paris, cent:» de votre royaume. Vous coupiez la racine de toutes les guerres, et vous ne laissiez dans l'Europe aucune puissance qui pût faire le contre-poids le la vôtre.
louis. — Il est vrai, et j'ai vu tout cela aussi clairement que vous pouvez le voir.
maximii.ien. — Eh! qu'est-ce donc qui vous a arrêté? Étiez-vous ensorcelé? Y avoit-il quelque enchantement qui empêchât, malgré toute votre politique raffinée, de faire ce que le génie le plus borné auroit fait ? Je vous remercie de cette faute; car elle a fait toute la grandeur de notre maison.
louis — L'extrême disproportion d'âge m'empêcha de marier mon fils avec ma cousine : elle avoit neuf ou dix ans plus que lui ; mon fils étoit malsain, bossu, et si petit que c'eût été le perdre.
maximilien. — Il n'y avoit qu'à les marier pour mettre les choses en sûreté; vous les eussiez tenus séparés jusqu'à ce que le Dauphin fût devenu plus grand et plus robuste; cependant vous auriez été en possession de tout. Avouez-le de bonne foi; vous ne me dites pas vos véritables raisons, et vous usez encore de dissimulation après votre mort.
louis. — Oh bien! puisque vous me pressez tant, et que nous sommes ici hors de toute intrigue, je vais vous décourvir tout mon mystère. Je craignois fort un étranger qui épouseroit cette grande héritière.
et qui feroit sortir tant de beaux Étals de la maison de France; mais, à parler franchement , je craignois encore davantage un prince de mon sang, sur l'expérience des derniers ducs de Bourgogne. De là vient que je ne voulus écouter aucune proposition sur aucun des princes île la maison royale. Pour mon fils, je le craignois plus qu'aucun autre prince; je n'avois pas oublié toutes les peines dans lesquelles j'avois l'ait mourir mon père, quoique je n'eusse aucun pays dont je fusse le maître. Je disois en moi-même : « Mon fils pourroit me faire bien pis, s'il étoii souverain des deux Bourgognes et des dix-sept provinces des Pays-Bas: il seroit bien plus redoutable pour moi dans ma vieillesse, que le duc Charles de Bourgogne, » qui avoit pensé me détrôner : tous mes sujets, qui me haïssoient, se seroient attachés à lui. 11 étoit doux, commode, propre à se faire aimer, facile pour écouter toutes sortes de conseils : s'il eût été si puissant, c'étoitfait de moi.
maximilien. — Je vois bien maintenant ce qui vous a arrêté sur ce mariage; vous avez préféré votre sûreté à l'accroissement de votre monarchie. Mais pourquoi refusâtes-vous encore Jeanne, héritière àe Castille et fille du roi Henri IV? Son droit étoit incontestable, et sa tante Isabelle, qui avoit épousé le prince Ferdinand d'Aragon, ne pouvoit lui disputer la couronne. Henri, en mourant, avoit déclaré qu'elle étoit sa fille et qu'il n'avoit jamais abandonné la reine, sa femme, à Bertrand de la Cueva. Les lois décidoient clairement pour Jeanne; le roi de Portugal, son oncle, la soutenoit; la plupart des Castillans étoient pour le bon parti : on vous offroit cette princesse pour votre Dauphin ; si vous l'eussiez acceptée, Ferdinand et Isabelle n'auroient osé prétendre la succession; la Castille étoit acquise à la France; c'étoit jne occupation éloignée pour votre Dauphin ; il eût régné loin de vous *t sans impatience de vous succéder. La Castille ne devoit pas vous jonner les mêmes inquiétudes que la Flandre et la Bourgogne, qui sont des pairies de votre couronne, et aux portes de Paris. Que ne faisiez-vous ce mariage? Pour ne l'avoir pas fait, vous avez achevé de mettre au comble la grandeur de ma maison : car mon fils a épousé la fille unique de Ferdinand et d'Isabelle; par là il a uni l'Espagne avec tous nos États d'Allemagne et avec tous ceux de la maison de Bourgogne, ce qui met notre puissance fort au-dessus de celle de votre maison.
louis. — Je n'avois pas prévu le mariage de votre fils, qui est encore plus redoutable que le vôtre pour la liberté de l'Europe. Mais je vous ai dit ce qui m'a déterminé pour tous ces mariages : ce n'est point le ressentiment que j'avois contre la mémoire du duc de Bourgogne qui m'a éloigné d'accepter sa fille ; ce n'est point le désir de réunir par un mariage la Bretagne à la France qui m'a fait penser à Anne de Bretagne; je n'ai pas même songé à marier mon fils pendant ma vie; je n'ai pensé qu'à me défier de lui, qu'à l'élever dans l'ignorance et dans la timidité, qu'à le tenir enfermé à Amboise le plus longtemps que je pourrais. La couronne de Castille, qu'il auroit eue sans peine, lui auroit donné trop d'autorité en France où j'étois universellement haï. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un père vieux, soupçonneux, jalon*
de son autorité, qui a donné à son fils un mauvais exemple contre son père; son ombre lui fait peur.
maximilien. — Je vous entends. Vous étiez bien malheureux dans vo» alarmes. Quand on a abandonné le chemin de la probité, on ne marcha plus qu'entre des précipices dans sa propre famille : on est misérable et on le mérite.
LXXVI. — FRANÇOIS I" ET LE CONNÉTABLE DE BOURBON. Toutes les passions doivent céder à l'amour de la patrie.
François. — Bonjour, mon cousin. Eh bien! sommes-nous raccommodés à présent?
bourbon. — Oui, je n'ai point porté mon inimitié jusqu'ici.
François. — J'a"oue que j'ai eu tort en faisant gagner à ma mère un méchant procès contre vous, et que vous êtes sorti de France par ma faute.
bourbon. — Cette sincérité me fait oublier davantage tous nos anciens démêlés, et je voudrois être encore en vie pour pouvoir vous demander le pardon que je n'avois pas pourtant mérité.
François. — Je vous l'aurois facilement accordé et j'allois tâcher de vous regagner par toutes sortes de moyens; mais votre mort me prévint.
bourbon. — Pour moi, j'avoue de bonne foi que je n'avois pas les mêmes sentiments, et que j'aurois voulu devenir prince souverain en Italie. Je me suis mis pour cela au service de Charles-Quint.
François. — Quoi! ne regrettiez-vous point votre patrie et n'aviezvous point euvie de la revoir?
bourbon. — L'ambition étoit chez moi la passion dominante, et je vouiois m'enrichir : de plus j'appréhendois que vous ne tinssiez encore pour votre mère qui avoit été la cause de ma disgrâce.
François. — Mais il valoit mieux aller dans vos terres et demeurer premier prince du sang, éloigné de la cour, que de commander les armées de l'ennemi capital du chef de votre famille.
bourbon. — Je reconnois à présent ma faute et j'en suis touché sincèrement.
François. — Mais qu'est-ce qui vous fit entreprendre le pillage de Rome?
bourbon. — Il faut vous découvrir ici tout le mystère. Lorsque je lus entré au service de Charles-Quint. François Sforce étoit duc de Milan: l'empereur vouloit s'emparer de ce duché. Le duc n'étoit pas assez fort pour lui résister : il n'y avoit que son chancelier, nommé Moror., homme expérimenté, homme qui découvroit tout et empêchoit le duc de tomber dans les panneaux qu'on lui tendoit. L'empereur, croyant qu'on ne pourroit exécuter son entreprise tant que cet homme seroit auprès du duc, le fit prendre et lui fit faire son procès sur de fausses accusations, par lequel il fut condamné à mort. Comme on le menoit au supplice, il me fit promettre une grande somme d'ar-
gent et 1. me fit dire qu'il me découvriroit des choses importantes si je lui sauvoislavie. Je fus ébloui par ses promesses et fis retarder l'exécution, le le fis venir pour me découvrir ces choses d'importance : il me dit que je devois débaucher l'armée de l'empereur et ensuite aller niller Florence ou Rome, ce qui me seroit aisé parce qu'elle étoit toute composée de luthériens. Mon ambition me fit trouver ces conseils excellents : je gagnai l'armée et marchai à Rome, où je fus tué au commencement de l'attaque. Vous savez le reste.
François. — Vous étiez donc en même temps orgueilleux et avare : voilà de belles passions.
bourbon. — Vous étiez livré à vos passions aussi bien que moi; car vous aviez des maîtresses : vous désiriez être empereur et l'on prétend que vous ne haïssiez pas l'argent. En cette occasion, c'est la pelle qui se moque du fourgon.
François. — Nous nous disons l'un à l'autre nos vérités sans rien craindre; mais nous ne nous en fâchons point.
bourbon. — Pendant que nous vivions, nous ne les aurions pas supportées si facilement; mais la mort nous ôte une grande partie des défauts.
François. — Mais avouez à présent que vous étiez beaucoup mieux connétable et premier prince du sang que général des armées de Charles-Quint?
bourbon. — Il est vrai que j'ai eu de grands dégoûts ; mais pourquoi n'avez-vous pas voulu que je vous aie fait la révérence, après que vous fûtes pris à Pavie?
François. — Je voulus soutenir la grandeur royale, même dans ma disgrâce, et j'aurois plutôt souffert la mort que la vue d'un sujet rebelle; mais ici-bas il n'y a plus ni sujets ni princes, ni sujets rebelles ni soumis, ni jeunes ni vieux, ni sains ni malades.