III. — VOYAGE SUPPOSE EN J
Il y a quelques années que nous fîmes un beau voyage, dont vous serez bien aise que je vous raconte le détail. Nous partîmes de Marseille pour la Sicile, et nous résolûmes d'aller visiter l'Egypte. Nous arrivâmes à Damiette, nous passâmes au grand Caire.
Après avoir vu les bords du Nil, en remontant vers le sud, nous nous engageâmes insensiblement à aller voir la mer Rouge. Nous
trouvâmes sur cette côte un vaisseau qui s'en alloit dans certaines lies qu'on assuroit être encore plus délicieuse» que les îles Fortunées La curiosité «le voir ces merveilles nous rit embarquer; nous voguâmes pendant trente jours : enfin nous aperçûmes la terre de loin A mesure que nous approchions, on scntoit les parfums que ces lies repando.ent dans tnute la mer. .
Quand nous abordâmes, nous reconnûmes que tous les arbres de ces îles étoient d'un bois odoriférant comme le cèdre. Ils éloient chargés en même temps de fruits délicieux, et de fleurs d'une odeur exquise. La terre même, qui étoit noire, avoit un goût de choco.at, et on en faisoit des pastilles. Toutes les fontaines étoient de Liqueurs glacées; là de l'eau de groseille; ici, de l'eau de fleur d'orange; ailleurs, des vins de toutes les façons. Il n'y avoit aucune maison dans toutes ces Iles, parce que l'air n'y étoit jamais ni froid ni chaud II y avoit partout sous les arbres, des lits de fleurs, où l'on se coucho.t mollement pour dormir; pendant le sommeil, on avoit toujours des songes de nouveaux plaisirs; il sortoit de la terre des vapeurs douces qui représentoient à l'imagination des objets encore plus enchantés que ceux au'on vovoit en veillant : ainsi on dormoit moins pour le besoin que pour le plaisir. Tous les oiseaux de la campagne savoient la musique, et faisoient entre eux des concerts.
Les zéphyrs n'agitoient les feuilles des arbres qu'avec règle, pour faire une douce harmonie. Il y avoit dans tout le pays beaucoup de cascades naturelles: toutes ces eaux, en tombant sur des rocners creux faisoient un son d'une mélodie semblable à celle des meilleurs instruments do musique. Il n'y avoit aucun peintre dans tout le pays: mais quand on vouloit avoir le portrait d'un ami, un beau paysage ou un tableau qui représentât quelque autre objet, on metto.t de 1 eau dans de grands bassins d'or ou d'argent, puis on opposo.t cette eau à 1 objet qu'on vouloit peindre. Bientôt l'eau, se congelant, deveno.t comme une ilace de miroir, où l'image de cet objet oemeuro.t ineffaçable. On Femportoit où l'on vouloit, et c'étoit un tableau aussi fidèle que les plus polies glaces de miroir. Quoiqu'on n'eût aucun besoin de bâtiments,
on ne laissoit pas d'en faire , mais sans peine. Il y avo.t des montagnes dont la superficie étoit couverte de gazons toujours fleuris. Le dessous étoit d'un marbre plus solide que le nôtre ma.s si tendre et s. léger qu'on le coupoit comme du beurre, et qu'on le transporto.t cent fois plus facilement que du liège : ainsi on n'avoit qu à tailler avec un ciseau dans les montagnes, des palais ou des temples de la plus magnifique architecture; puis deux enfants emportaient sans pe.nc le palais dans la place où l'on vouloit le mettre.
Les hommes un peu sobres ne se nourrissoient que d odeurs exquises. Ceux qui vouloient une plus forte nourriture mangeoient de cette terre mÏÏ en pastilles de chocolat, et buvoient de ces liqueurs glacées qu, Soienfdes fontaine, Ceux qui commencent à --1 -riment se renfermer pendant huit jours dans une P™fonde faverne - ou -1 do moient tout ce temps-là avec des songes agréables : , 1 m Jeu, étoit permis d'apporter en ce lien ténébreux aucune lumière. Au bout de
huit jours, ils s'éveilloient avec une nouvelle vigueur; leurs cheveux redevenoient blonds: leurs rides étoient effacées; ils n'avoient plus de barbe; toutes les grâces de la plus tendre jeunesse revenoient en eux. En ce pays tous les hommes avoient d? l'esprit; mais ils n'en f'aisoient aucun bon usage. Ils faisoient venir des esclaves des pays étrangers, et les faisoient penser pour eux; car ils necroyoient pas qu'il fût digne d'eux de prendre jamais la peine de penser eux-mêmes. Chacun vouloit avoir des penseurs à gages, comme on a ici des porteurs de chaise pour s'épargner la peine de marcher.
Ces hommes, qui vivoient avec tant de délices et de magnificence, étoient fort sales : il n'y avoit dans tout le pays rien de puant ni de malpropre que l'ordure de leur nez, et ils n'avoient point d'horreur de la manger. On ne trouvoit ni politesse ni civilité parmi eux. Ils aimoient à être seuls; ils avoient un air sauvage et farouche; ils chantoient des chansons barbares qui n'avoient aucun sens. Ouvroient-ils la bouche, c'éloit pour dire non à tout ce qu'on leur proposoit. Au lieu qu'en écrivant nous faisons nos lignes droites, ils faisoient les leurs en demi-cercle. Mais ce qui me surprit davantage, c'est qu'ils dansoient les pieds en dedans; ils tiroient la langue; ils faisoient des grimaces qu'on ne voit jamais en Europe, ni en Asie, ni même en Afrique, où il y a tant de monstres. Ils étoient froids, timides et honteux devant les étrangers, hardis et emportés contre ceux qui étoient dans l^ur familiarité.
Quoique le climat soit très-doux et le ciel très-constant en ce payslà, l'humeur des hommes y est inconstante et rude. Voici un remède dont on se sert pour les adoucir. Il y a dans ces îles certains arbres qui portent un grand fruit d'une forme longue, qui pend du haut des branches. Quand ce fruit est cueilli, on en ôte tout ce qui est bon à manger, et qui est délicieux; il reste une écorce dure, qui forme un grand creux, à peu près de la figure d'un luth. Cette écorce a de longs filaments durs et fermes comme des cordes, qui vont d'un bout à l'autre. Ces espèces de cordes, dès qu'on les touche un peu. rendent d'elles-mêmes tous les sons qu'on veut. On n'a qu'à prononcer le nom de l'air qu'on demande, ce nom, soufflé sur les cordes, leur imprime aussitôt cet ;iir. Par cette harmonie, on adoucit un peu les esprits farouches et violents. Mais, malgré les charmes de la musique, ils retombent toujours dans leur humeur sombre et incompatible.
Nous demandâmes soigneusement s'il n'y avoit point dans le pays des lions, des ours, des tigres, des panthères; et je compris qu'il n'y avoit dans ces charmantes îles rien de féroce que les hommes. Nous aurions passé volontiers notre vie dans une si heureuse terre; mais l'humeur insupportable de ses habitants nous fit renoncer à tant de délices. Il fallut, pour se délivrer d'eux, se rembarquer, et retourner par la merRouge en Egypte, d'où nous retournâmes en Sicile en fort peu de jours; puis nous vînmes de Palerme à Marseille avec vent très-favorab!e.
Je ne vous raconte point ici beaucoup d'autres circonstances merveilleuses de la naiure de ce pays, et ries mœurs de ses habitants. Si vous en êtes curieux, il me sera facile de satisfaire votre curiosité.
Mais qu'en conclurez-vous? Que ce n'est pas un beau ciel, une terrefertile et riante, ce qui amuse, ce qui (latte les sens, qui nous rendent bons et heureux. N'est-ce pas là au contraire ce qui nous amollit, ce qui nous dégrade, ce qui nous fait oublier que nous avons une âme raisonnable, et négliger le soin et la nécessité de vaincre nos inclinations perverses, et de travailler à devenir vertueux?
IV. — DIALOGUE. — CHROM1S ET MNASILE. * Jugement sur différentes statues.
Chromis. — Ce bocage a une fraîcheur délicieuse; les arbres en sont grands, le feuillage épais, 1ns allées sombres; on n'y entend d'autre bruit que celui des rossignols qui chantent leurs amours.
mnasilb. — Il y a ici des beautés encore plus touchantes.
chromis. — Quoi donc? veux-tu parler de ces statues? Je ne les trouve guère jolies. En voilà une qui a l'air bien grossier.
mnasile. — Elle représente un Faune. Mais n'en parlons pas; car tu connois un de nos bergers qui en a déjà dit tout ce que l'on en peut dire.
chromis. — Quoi donc? est-ce cet autre qui est penché au-dessus de la fontaine?
mnasile. — Non, je n'en parle poiDt; le berger Lycidas l'a chanté sur sa flûte, et je n'ai garde d'entreprendre de louer après lui.
chromis. — Quoi donc? cette statue qui représente une jeune femme?....
mnasile. — Oui. Elle n'a point cet air rustique des deux autres; aussi est-ce une plus grande divinité; c'est Pomone, ou au moins une nymphe. Elle tient d'une main une corne d'abondance, pleine de tous les doux fruits de l'automne; de l'autre elle porte un vase d'où tombent en confusion des pièces de monnoie; ainM elle tient en même temps les fruits de la terre, qui sont les richesses de la simple nature, et les trésors auxquels l'art des hommes donne un si haut prix.
chromis. — Elle a la tête un peu penchée; pourquoi cela?
mnasile. — Il est vrai : c'est que toutes figures faites pour être posées en des lieux élevés et pour être vues d'en bas sont mieux aa point de vue quand elles sont un peu penchées vers les spectateurs.
chromis. — Mais quelle est donc cette coiffure? elle est inconnue à nos bergères.
mnasile. — Elle est pourtant très-négligée, et elle n'en est pas moina gracieuse. Ce sont des cheveux bien partagés sur le front, qui pendenï an peu sur les côtés avec une frisure naturelle et qui se nouent par derrière.
chromis. — Et cet habit! pourquoi tant de plis?
mnasile. — C'est un habit qui a le même air de négligence ; il est attaché par une ceinture, afin que la Nymphe puisse aller plus commodément dans ces bois. Ces plis flottants font une draperie plus agréable que des habits étroùs et façonnés. La main de l'ouvrier sem-
ble avoir amolli le marbre pour faire des plis si délicats; vous voyez même le nu sous cette draperie. Ainsi vous trouvez tout ensemble la tendresse de la chair avec la variété des plis de la draperie.
chromis. — Ho! ho! te voilà bien savant! Mais puisque tu sais tout, dis-moi, cette corne d'abondance, est-ce celle du fleuve Achélc-ûs, arrachée par Hercule, ou bien celle de la chèvre Amalthée, nourrice de Jupiter sur le mont Ida?
mnasile. — Cette question est encore à décider; cependant, je cours à mon troupeau. Bonjour.