‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 71 sur 183 · V. — JUGEMENT SUR DIFFÉRENTS TABLEAUX · texte numérisé non relu

V. — JUGEMENT SUR DIFFÉRENTS TABLEAUX

Le premier tableau que j'ai vu à Chantilly est une tête de saint Jean- Baptiste, qu'on donne au Titien et qui est assez petite. L'air de tête est noble et touchant; l'expression est heureuse. Il parott que c'est un homme qui a expiré dans la paix et dans la joie du Saint-Esprit; mais je ne sais si cette tête est assez morte.

Les amours des dieux me parurent d'abord du Titien, tant c'est sa manière; mais on me dit que ce tableau étoit du Poussin, dans ces temps où, n'ayant pas encore pris un caractère original, il imitoit le Titien. Cet ouvrage ne m'a guère touché.

Il y a une autre pièce du même peintre qui me plaît infiniment davantage. C'est un paysage d'une fraîcheur délicieuse sur le devant, et les lointains s'enfuient avec une variété très-agréable. On voit par là combien un horizon de montagnes bizarres est plus beau que les coteaux les plus riches quand ils sont unis. Il y a sur le devant une lie, dans une eau claire, qui fait plusieurs tours et retours dans des prairies et dans des bocages où on voudra être, tant ces lieux paroissent aimables. Personne, ce me semble, ne fait des arbres comme le Poussin, quoique son vert soit un peu gris. Je parle en ignorant, et j'avoue que ces paysages me plaisent beaucoup plus que ceux du Titien.

Il y a un Christ avec deux apôtres , d'Antonio Moro. C'est un ouvrage médiocre; les airs de tête n'ont rien de noble et sont sans expression; mais cela est bien peint ; c'est une vraie chair.

Le portrait de Moro, fait par lui-même, est bien meilleur. C'est une grosse tête avec une barbe horrible, une physionomie fantasque et un habillement qui l'est encore plus. 11 est enveloppé d'une robe de chambre noire, qui est simple et avec tant de gros plis qu'on croit le voir suer sous tant d'étoffe.

Il y a une Assomption de la Vierge de Van Dyck, qui ne sert qu'à montrer qu'il n'auroit jamais dû travailler qu'en portraits.

On voit deux tableaux faits avec émulation pour feu M. le Prince : l'un est Andromède, par Mignard ; l'autre est de M. Le Brun et représente Vénus avec Vulcain, qui lui donne des armes pour Achille. Le premier me parolt foible; l'autre est plus fort, et il a même un plus beau coloris que la plupart des ouvrages de M. Le Brun. Mais ce tableau me parolt peu touchant; la Vénus même n'est point assez Vénus.

Il y a une Andromède de Jacomo Palme, qui efface bien celle d«

M. Mignard. Elle est effrayée, et son visage montre tout ce qu'elle «luit sentir à la vue du monstre.

Il \ ;i une Vénus de Van Dyck . bien meilleure que celle de M. Le Brun. Mars lui dit adieu, elle s'attendrit. Mars est trop grossier, et elle est trop maniérée.

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