‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 80 sur 183 · Les interlocuteurs sont désignés par les lettre! A 6. C · texte numérisé non relu

Les interlocuteurs sont désignés par les lettre! A 6. C

Cendres? Il a montré que, selon ce passage, la cendre dnil èlre aujourd'hui la nourriture de nos âmes; puis il a enchâssé dans sou av mtpropos, le plus agréablement du monde, l'histoire d'Artrm e sur les cendres de son époux. Sa chute à son Ave Marin a été pleut? d'art. Sa division étoit heuieuse; vous en jugerez. «Cette cendre dit-il. quoiqu'elle soit un -igné de pénitence, est un principe de fél rite.: quoiqu'elle semble nous humilier, elle est un remède qui do; ne l'immortalité, y 11 a repris cette division en plusieurs manières, et chaque fois il donnoit un nouveau lustre à ses antithèses. Le rest»' du discours n'étoit ni moins poli, ni moins brillant: la diction étoit pure, les pensées nouvelles, les périodes nombreuses; chacune fi n issoii par quelque trait surprenant. Il nous a fait des peintures mur îles où chacun se trouvoit : il a fait une anatomie des passions du cœur humain, qui égale les maximes de M. de La Rochefoucauld. Enfin, s-lon moi, c'étoit un ouvrage achevé. Mais vous, monsieur, qu'en pensez-vons?

A. Je crains de vous parler sur ce sermon, et de vous ôtpr l'estime que vous en avez; on doit respecter la parole de Dieu, profiter de toutes les vérités qu'un prédicateur a expliquées, et éviter l'esprit de critique, de peur d'aff.'iblir l'autorité du ministère.

B. Non, monsieur, ne craignez rien. Ce n'est point par curiosité que je vous questionne: j'ai besoin d'avoir là-dessus de bonnes idées; je veux m'instruire solidement, non-seulement pour mes besoins, mais encore pour ceux d'autrui , car ma profession m'engage à prêcher. Parlez-moi donc sans réserve, et ne craignez ni de me contredire, ni de me scandaliser.

A. Vous le voulez, il faut vous obéir. Sur votre rapport même, je conclus que c'étoit un méchant sermon.

B. Comment cela?

A. Vous I allez voir. Un sermon où les applications de l'Écriture sont fausses, où une histoire profane est rapportée d'une manière froide et puérile, où l'on voit régner partout une vaine affectation de bel esprit, est-il bon?

B- Non . sans doute : mais le sermon que je vous rapporte ne me semble point de ce caractère.

A. Attendez, vous conviendrez de ce que je dis. Quand le prédicateur a choisi pour texte ces paroles : Je mangeois la cendre comme mon pain, devoit-il se contenter de trouver un rapport de mots entre ce texte et la cérémonie d'aujourd'hui? Ne devoit-il pas commencer par entendre le vrai sens de son texte, avant que de l'appliquer au sujet ?

B. Oui , sans doute.

A. Ne falloit-il donc pas reprendre les choses de plus haut, et tâcher d'entrer dans toute la suite du psaume? N'étoit-il pas juste d'examiner si l'interprétation dont il s'agissoit étoit contraire au sens véritable, avant que de la donner au peuple comme la parole de Dieu?

B. Cela est vrai : mais en quoi peut-elle y être contraire?

A. David, ou quel que soit l'auteur du psaume ci, parle de ses malheurs en cet endroit. Il dit que ses ennemis lui insultoient cruellement,

le voyant dans la poussière, abattu à leurs pieds, réduit (c'est ici nr.e expression poétique) à se nourrir d'un pain de cendres et d'une eau mêlée de lannes. Quel rapport des plaintes de David, renversé de son trône et perséi nié par son fils Àbsalon, avec l'humiliation d'un chrétien qui se met des cendres sur le front pour penser à la mort , et pour se détacher des plaisirs du monde?

N'y a voit-il point d'autre texte à prendre dans l'Ecriture? Jésus- Christ, les apôtres, les prophètes, n'ont-ils jamais parlé de la mort et •de la cendre du tombeau, à laquelle Dieu réduit notre vanité? Les Écritures ne sont-elles pas peines de mille figures touchantes sur celte ' Les paroles mêmes de la Genève, si propres, si naturelles à cette cérémonie, et choisies par l'Eglise même, ne seront-elles donc pas dignes du choix d'un prédicateur? Appréhendera-t-il, par une fausse ilôl catesse, de redire souvent un texte que le Saint-Ksprit et L'Eglise on I voulu répéter sans cesse tous les ans? Pourquoi donc laisser cet endroit, et tant d'autres de l'Écriture, qui conviennent, pour en chercher un qui ne convient pas? C'est un goût dépravé, une passion aveugle, de dire quelque chose de nouveau.

B. Vous vous échauffez trop, monsieur : il est vrai qut ce texte n'est point conforme au sens littéral.

C. Pour moi, je veux savoir si les choses sont vraies, avant que de les trouver belles. Mais le reste?

A. Le reste du sermon est du même genre que le texte. Ne le voyezvi us pas. monsieur? A quel pr<>pos faire l'agréable dans un sujet si effrayant, et amuser l'auditeur par le récit profane de la douleur d'Artémise, lorsqu'il faudroit tonner, et ne donner que des images terribles de la mort?

B. Je vous entends, vous n'aimez pas les traits d'esprit. Mais, sans cet agrément, que deviendrait l'éloquence? Voulez-vous réduire tous les prédicateurs à la simplicité des missionnaires? Il en faut pour le peuple; mais les honnêtes gens ont les oreilles plus délicates, et il est nécessaire île s'accommoder à leur ,:oût.

A. Vous me menez ailleurs: je voulois achever de vous montrer combien ce sermon est mal conçu; il ne me resloit qu'à parler de la divisi n : mais je crois que vous comprenez assez vous-même ce qui me la fait désapprouver. C'est un homme qui donne trois points pour sujet de tout son discours. Quand on divise, il faut diviser simplement, naturellement; il faut que ce soit une division qui se trouve oute faite dans le sujet même; une division qui éclaircisse, qui range les matières, qui se retienne aisément, et qui aide à retenir tout le reste; enfin une division qui fasse voir la grandeur du sujet et de ses parties. Tout au contraire, vous voyez ici un homme qui entreprend d'abord de vous ébouir, qui vous débite trois épigrammes ou trois énigmes, qui les tourne et retourne avec subtilité; vous croyez voir des tours de passe-passe. Est-ce là un air sérieux et grave, propre à vous faire espérer quelque chose d'utile et d'important? Mais revenons à ce que •vous disiez : vous demandez si je \eux donc bannir l'éioquence de la •r.hain?

B. Oui; il me semble que vous allez là. .4. Ha! voyons: qu'est-ce que 1 éloquence? B. C'est l'art de bien parler.

A. Cet art n'a-t-il point d'autre but que celui de bien parler? les hommes en parlant n'ont-ils point quelque dessein? parle-t-on pour parler?

B. Non; on parle pour plaire et pour persuader.

A. Distinguons, s'il vous plaît , monsieur, soigneusement ces deuv choses : on parle pour persuader, cela est constant; on parle aussi pour plaire, cela n'arrive que trop souvent. Mais quand on tâche de plaire, on a un autre but plus éloigné, qui est néanmoins le principal- L'homme de bien ne cherche à plaire que po»r inspirer la justice et les autres vertus, en les rendant aimables; celui qui cherche son intérêt, sa réputation, sa fortune, ne songe à plaire que pour gagner l'inclination et l'estime des gens qui peuvent contenter son avarice ou son ambition : ainsi cela même se réduit encore à une manière de persuasion que l'orateur cherche; il veut plaire pour flatter, et il flatte pour persuader ce qui convient à son intérêt!

B. Enfin vous ne pouvez disconvenir que les hommes ne parlent souvent que pour plaire. Les orateurs païens ont eu ce but. Il est aisé de voir dans les discours de Cicéron qu'il travailloit pour sa réputation . qui ne croira la même chose d'Isocrate et de Démosthène?

Tous les anciens panégyristes songeoient moins à faire admirer leurs béros qu'à se faire admirer eux mêmes; i's ne cherchoient la gloire d'un prince qu'à cause de celle qui leur a^voit revenir à eux-mêmes pour l'avoir bien loué. De tout temps cette ambition a semblé permise chez les Grecs et chez les Romains; par cette émulation, l'éloquence se perfeaionnoit, les esprits s'élevoient à de hautes pensées et à de grands sentiments; par là on voyoit fleurir les anciennes républiques; le spectacle que donnoit l'éloquence, et le pouvoir qu'elle avoit sur les peuples, la rendirent admirable et ont poli merveilleusement les esprits. Je ne vois pas pourquoi on blâmeroit cette émulation, même dans des orateurs chrétiens, pourvu qu'il ne parût dans leurs discours aucune affectation indécente et qu'ils n'affoiblissent en rien la morale ^vangélique. Il ne faut point blâmer une chose qui anime les jeunes gens et qui forme les grands prédicateurs.

A. Voilà bien des choses, monsieur, que vous mettez ensemble : démêlons-les, s'il vous plaît, et voyons avec ordre ce qu'il en faut ■conclure; surtout évitons l'esprit de dispute; examinons cette matière paisiblement, en gens qui ne craignent que l'erreur, et mettons tout l'honneur à nous dédire dès que nous apercevons que nous serons trompés.

B. Je suis dans cette disposition, ou du moins je Ciois y être; et vous me ferez plaisir de m'avertir si vous voyez que je m'écarte de cette règle.

A. Ne parlons point d'abord des prédicateurs, ils viendront en leur temps: commençons par les orateurs profanes, dont vous avez cité ici J'exempte. Vous avez mis Démosthène avec lsocrate; en cela vous avez

fait tort :ni premier: le second est un froid orateur, qui n'a songe qu'à polir ses pi nsées el qu'à donner de l'harmonie à ses paroles; il qu'uni idée l> sse de l'éloquence, et il l'a presque toute mise dans l'ar-

n< nt des nu us. Un lu m mie qui a employé, Belon lea uns, dix ans, et m'Imu 1rs mires quinze, à ajuster les périodes de son Panégyrique, qui esl un discours sur les besoins de la Grèce, étoit d un secours bien

l'oilil ■ el h lent pour la république contre les entreprises du roi de

Perse. Déinoslhène parlort bien autrement contre Philip e, Vous pouls a mparaison que Uenys d'Halicarnasse fait îles deux orateurs, et les défauts essentiels qu'il remarque dans Isocrate. On ne voit da is celui ci que des discours fleuris et efféminée, que des périodes faites avec un travail infini pour amuser l'oreille, pendant que thène émeut, échauffe et entraîne les innirs; il est trop vivement tOU- Ohé d ia intérêts de sa patrie pour s'amuser à tous les jeux d'esprit d'Isocrate; c'est un raisonnement serré et pressant, ce sont des sentimet i- généreux d'une âme qui ne conçoit rien que de grand; c est un discours qui croit et qui se fortifie à chaque parole par des raisons nouvelles; c' > st un enchaînement de figures hardies et louchantes; vous ne sauriez le lire sans voir qu'il porte la république dans le fond de son cœur: c'est la nature qui parle elle-même dans ses trans orts; l'art est si achevé, qu'il n'y paroît point; rien n'égala jamais sa rapidité et sa véhémence. N'avez-vous pas vu ce qu'en dit Lougin dans son Traité du sublime?

fi. Nmi; n'est-ce pas ce traité que M. Boileau a traduit? esi-;l beau?

A. Je ne crains pas de dire qu'il surpasse, à mon gré, la Rhétorique d'Aiistote. Cette Rhétorique, quoique très-belle, a beaucoup de préceptes secs, et plus curieux qu'utiles dans la pratique; ainsi elle sert bien plus à faire remarquer les réglés de l'art à ceux qui sont déjà éloquents qu'à inspirer l'éloquence et à former de vrais orateurs; mais le Sublime de Longin joint aux préceptes beaucoup d'exemples qui les rendent sensibles. Cet auteur traite le sublime d'une manière sublime, comme le traducteur l'a remarqué; il échauffe l'imagination, il élève l'esprit du lecteur, il lui forme le froût et lui apprend à distinguer judicieusement le bien et le mal dans les orateurs célèbres de ►'antiquité.

B. Quoi! Longin est si admirable! Hé! ne vivoit-il pas du temps de l'empereur Aurélien et de Zènobie?

A. Oui; vous savez leur histoire.

B. Ce siècle n'étoit-il pas bien éloigné de la politesse des précédents? Quoi ! vous voudriez qu'un auteur de ce temps-là eut le goût meilleur qu'Isiicrate? En vérité, je ne puis le croire.

A. J'en ai été surpris moi-même, mais vous n'avez qu'à le lire: quoiqu'il fût d'un siècle fort gâté, il s'étoit formé sur les anciens, et il ne tient presque rien des défauts de son temps. Je dis presque rien, ca il faut avouer qu'il s'applique plus à l'admirable qu'à l'utile, et qu'il ne rapporte guère l'éloquence à la morale; en cela il paroît n'avoir pas les vues solides qu'avoient les anciens Grecs, surtout les philosophes; encore même faut-il lui pardonner un défaut dans lequel Isocrate, quoique d'un meilleur siècle, lui est beaucoup inférieur; surtout ce défaut est

excusable dans un traité particulier, où il parle, non de ce qui instruit les hommes, mais de ce qui les frappe et qui les saisit, .le vus par!.' de cet auteur, parce qu'il vous servira beaucoup à compr- udre ce que je veux dire : vous y verrez le portrait admirable qu'il faii de Dédiosthène, dont il rapporte des endroits très-sublimes; et vous y tr uverez aussi ce que je vous ai dit des défauts d'isocrate. Vous ne sauriez, mieux faire, pour connoître ces deux auteurs, si vous ne voulez i as prendre la peine de les connoître par eux-mêmes en lisant ieurs ouvrages. Laissons donc Isocrate, et revenons a Démosthène et à Cïcéron. B. Vous laissez Isocrate, parce qu'il ne vous convient pis.

A. Parlons donc encore d'isocrate, puisque vous n'êtes pas persuade; jugeons de son éloquence pat les règles de l'éloquence même et par le sentiment du plus éloquent écrivain de l'antiquité: c'est Platon; l'en croirez- vous, monsieur?

B. Je le croirai s'il a raison; je ne jure sur la parole d'aucun maître.

A. Souvenez-vous de cette règle, c'est ce que je demande; pourvu que vous ne vous laissiez point dominer par certains préjugés de notre temps, la raison vous persuadera bientôt. N'en croyez donc ni Isocrate ni Platon; mais jugez de l'un et de l'autre par des principes clairs. Vous ne sauriez disconvenir que le but de l'éloquence ne soit de persuader la vérité et la vertu.

B. Je n'en conviens pas, c'est ce que je vous ai déjà nié.

A. C'est donc ce que je vais vous prouver. L'éloquence, si je ne me trompe, peut être prise en trois manières: 1° comme l'art de persuader la vérité et de rendre les hommes meilleurs; 2° comme un art indifférent, dont les méchants se peuvent servir aussi bien que les bons et qui peut persuader l'erreur, l'injustice, autant que la justice et la vérité; 3° enfin comme un art qui peut servir aux hommes intéressés à plaire, à s'acquérir de la réputation et à faire fortune. Admettez une de ces trois manières.

B. Je les admets toutes; qu'en conclurez-vous?

A. Attendez, la suite vous le montrera; contentez-vous, pourvu que je ne vous dise rien que de clair et que je vous mène à mon but. De ces trois manières d'éloquence, vous approuverez sans doute la première.

B. Oui, c'est la meilleure.

A. Et la seconde, qu'en pensez-vous?

B. Je vous vois venir, vous voulez faire un sophisme. La seconde est blâmable par le mauvais usage que l'orateur y fait de l'éloquence pour persuadi r l'injustice et l'erreur. L'éloquence d'un méchant homme est bonne en elle-même; mais la fin à laquelle il la rapporte est pernicieuse. Or, nous devons parler des règles de l'éloquence et non de l'usage qu'il en faut faire; ne quittons point, s'il vous plaît, ce qui fait notre véritable question.

A. Vous verrez que je ne m'en écarte pas, si vous voulez bien me continuer la grâce de m'écouter. Vous blâmez donc la seconde manière; et, pour ôter toute équivoque, vous blâmez ce second usasçe de l'éloquence.

B. Bon, vous parlez juste; nous voila pleinement d'aocord.

A. Kt le troisième usage de I é oquenw, qui est de chercher à plaire par des paroles, pour se faire par là une réputaiiun et une fortune, qu'en ditaa-vous?

B. Vous savez déjà mon sentiment, je n'en ai point changé. Cet usage de l'éloquence me paroît honnête: il excite l'émulation et perfectionne les esprits.

A. Kn quel genre doil-on tâcher de perfectionner les esprits? Si vous aviez à former un État ou une lépublique, en quoi voudriez-vous y perfectionner les esprits?

B. En tout ce qui pourroit les rendre meilleurs. Je voudrais faire de bons citoyens, pleins de zèle pour le bien public. Je v ludrois qu'ils sussent en guerre défendu; la patiie, en paix faire observer les lois, gouverner leurs maisons, cultiver pu faire cultiver leurs terres, élever leurs enfants à la vertu, leur inspirer la religion, s'occuper au commerce selon les besoins du pays, et s'appliquer aux sciences utiles à la vie. Voilà, ce me semble, le but d'un législateur.

A. Vos vues sont très-justes et très-solides. Vous voudrez donc des citoyens ennemis de l'oisiveté, occupés à des choses très-sérieuses, et qui tendissent toujours au bien public?

B. Oui, sans doute.

A. Et vous retrancheriez tout le reste''

B. Je le retrancherais.

A. Vous n'admettriez les exercices \i corps que pour la santé et la force? Je ne parle point de la beauté du corps, parce qu'elle est une suite naturelle de la santé et de ia force pour les corps qui sont bien formés.

B. Je n'admettrais que ces exercices-là.

A. Vous retrancheriez donc tous ceux qui ne serviraient qu'à amuser, et qui ne mettraient point l'homme en état de mieux supporter ies travaux réglés de la paix et les fatigues de la guerre?

B. Oui, je suivrais cette règle.

A. C'est sans doute par le même principe que vous retrancheriez aussi (car vous me l'avez dit) tous les exercices de l'esprit qui ne serviraient point à rendre l'âme saine, forte, belle, en ia rendant vertueuse?

B. J'en conviens. Que s'ensuit-il de là ? Je ne vois pas encore où vous voulez aller; vos détours sont bien longs.

A. C'est que je veux chercher les premiers principes, et ne laisser derrière moi rien de douteux. Ré orniez, s'il vous plaît.

B. J'avoue qa'on doit à plus forte raison suivre cette règle pour l'âme, l'ayant établie pour le corps.

A. Toutes les sciences et tous les arts qui ne vont qu'au plaisir, à l'amusement et à la curiosité, les souffririez-vous? Ceui qui n'appartiendraient ni aux devoirs de la vie domestique ni aux devoirs de la vie civile, que deviendraient-ils?

/>. Je les bannirais de ma république.

A. Si donc vous souffriez les mathématiciens, ce serait à cause des

mécaniques, de la navigation, de l'arpentage des terres, des supputations qu'il faut faire, des forliMcations des place*, etc. Voilà leur usage qui les autoriserait. Si vous admettiez les médecins, les jurisconsultes, ce seroit pour la conservation de la sauté et de la justice. Il en seroit de même des autres professions dont nous sentons le besoin. Mais pour les musiciens que feriez-vous? ne seriez-vous pas de l'avis de ces anciens Grecs qui ne séparaient jamais l'utile de l'agréable? Eux qui avoient poussé la musique et la poésie, jointes ensemble, à une si haute perfection, ils vouloient qu'elles seivissent à élever les courages, à inspirer les grands sentiments. C'étoit par la musique et la poésie qu'ils se préparaient aux combats; ils alloient à la guerre avec des musiciens et des instruments. De là encore les trompettes et les tambours qui les jetoient dans un enthousiasme et dans une espèce de fureur qu'ils appeloient divine. C'étoit par la musique et par la cadence des versqu"ils adoucissaient les peuples féroces. C'étoit par cette harmonie qu'ils faisoient entrer, avec le plaisir, la sagesse dans le fond des cœurs des enfants; on leur faisoit chanter les vers d'Homère, pour leur inspirer agréablement le mépris de la mort, des richesses et des plaisirs qui amollissent l'âme; l'amour de la gloire, de la liberté et de la pairie. Leurs danses mêmes avoient un but sérieux à leur mode, et il est certain qu'ils ne dansoieux pas pour le seul plaisir; nous voyons, par l'exemple de David, que les peuples orientaux regardoient la danse comme un art sérieux, semblable à la musique et à la poésie. Mille instructions étoient mêlées dans leurs fables et dans leurs poëmes : ainsi la philosophie la plus grave et la plus austère ne se montrait qu'avec un visage riant. Cela paraît encore par les danses mystérieuses des prêtres, que les païens avoient mêlées dans leurs céré uqnies pour les fêtes des dieux. Tous ces arts qui consistent ou dans les sons mélodieux, ou dans les mouvements du corps, ou dans les paroles, en un mot, la musique, la danse, l'éloquence, la poésie, ne furent inventés que pour exprimer les passions, et pour les inspirer en les exprimant. Par là on voulut imprimer de grands sentiments dans l'âme des hommes, et leur faire des peintures vives et touchantes de la beauté de la vertu et de la difformité du vice : ainsi tout ces arts, sous l'apparence du plaisir, entroient dans les desseins les plus sérieux des anciens pour la morale et pour la religion. La chasse même étoit l'apprentissage pour la guerre. Tous les plaisirs les plus touchants renfermoient quelque leçon de vertu. De cette source vinrent dans la Grèce toutes les vertus héroïques, admirées de tous les siècles. Cette première instruction fut altérée, il est vrai, et elle avoit en eile-même d'extrêmes défauts. Son défaut essentiel étoit d'être fondée sur une religion fausse et pernicieuse. En cela les Grecs se trompoien: comme tous les sages du monde, plongé alors daus l'idolâtrie ; mais ils se trompoient pour le fond de la religion et pmir le choix des max rues; ils ne se trompoient pas pour la manière d'inspirer la religion et la vertu; tout y étoit sensible, agréable, propre à faire une vive impression.

C. Vous disiez tout à l'heure que cette première institution fut altérée ■. u'oubliez pas, s'il vous plaît, de nous l'expliquer.

ïkO DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE.

A. Oui, elle fut altérée. La vertu donne la véritable politesse; mais bientôt, si on n'y prend garde, la politesse amollii peu à peu. Les asiatiques furent les premiers à se corrompre; les Ionisas1 devinrent efféminés; toute cette cote 'l'Asie fut un théâtre de volupté'.

i i été. malgré les sa.es lois de Mmos, se corfoffipil de même : vous • savez les vers q ic cite saint Paul8. Corinthe fut fameuse par son iuxe et par ses dissolutions. Les Romains, encore grossière, commencèrent à trouver de quoi amollir leur vertu rustique. Athènes ne fut pas exempte de cette contagion; toute la Grèce en fut infectée. Le plaisir, [tit ne devoil être que le moyen d'insinuer la sagesse, prit la place de la sagesse même. Les philosophes réclamèrent. Socrate s'éleva <t mon i citoyens égarés que le plaisir, dans lequel ils B'arrêtoient, lit être (pie le chemin «le la vertu. Platon, son disciple, qui n'a pas eu honte de composer ses écrits des discour-, de son maître, retranche de sa république tous les tons de la musique, tous les mouvements de la tragédie, tous les récits des poèmes, et les endroits d'Homère même qui ne vont pas à inspirer l'amour des lionnes lois. Voilà le jugement que firent Socrate et Platon sur les poètes et sur les musiciens : n'êtes-vous pas de leur avis?

fi.J'entre tout à fait dans leur sentiment ; ilnefaut rien d'inutile. Puis- |u'on peut mettre le plaisir dans les choses solides, il ne le faut point chercher ailleurs. Si quelque chose peut faciliter la vertu, c'est de la mettre d'accord avec le plaisir : au contraire, quand on les sépare, on tente violemment les hommes d'abandonner la vertu; d'ailleurs, tout ce qui plaît sans instruire amuse et amollit. Eh bien ! ne trouvez-vous pas que je suis devenu philosophe en vous écoutant? Mats allons jusqu'au bout, car nous ne sommes pas encore d'accord.

A. Nous le serons bientôt, monsieur. Puisque vous êtes si philosophe, permettez-moi de vous faire encore une question. Voilà les musiciens et les poètes assujettis à n'inspirer que la vertu; voilà les citoyens de votre république exclus des spectacles où le plaisir serait sans instruction. Mais que ferez-vous des devins?

D. Ce sont des imposteurs, il faut les chasser.

A. Mais ils ne font point de mal. Vous croyez bien qu'ils ne sont pas sorciers: ainsi ce n'est pas l'art diabolique que vous craignez en eux.

Ii. Non, je n'ai garde de le craindre, car je n'ajoute aucune foi à tous leurs contes; mais ils font un assez grand mal d'amuser le public. Je ne souffre point dans ma république des gens oisifs qui amusent les autres, ci qui n'aient point d'autre métier que celui de parler.

A. Mais ils gagnent leur vie par là; ils amassent de l'argent pour eux et pour leurs familles.

B. N'importe ; qu'ils prennent d'autres métiers pour vivre : non-seulement il faut gagner sa vie, mais il la faut gagner par des occupations utiles au public. Je dis la même chose de tous ces misérables qui amusent les passants par leurs discours et par leurs chansons : quand

. <■ Motus doceri gaudet Ionicos. » Hor., lib. III, od. vi, v, 2t. . Les Fables Milesiennas. — 3. TH., i, 12.

Ils ne mentiroient jamais, quand ils ne diraient rien de déshonnête, il faudrait leschasser; l'inutilité seule suffit pour les rendre coupables : la police devrait les assujettir à prendre quelque métier réglé.

A. Mais ceux qui représentent des tragédies, les souffrirez- vous? Je suppose qu'il n'y ait ni amour profane ni immodestie mêlés dans ces tragédies; de plus, je ne parle pas ici en chrétien : répondez-moi seulement en législateur et en philosophe.

U. Si ces tragédies n'ont pas pour but d'instruire en donnant du plaisir, je les condamnerais.

A. Bon; en cela vous êtes précisément de l'avis de Platon, qui veut qu'on ne laisse point introduire dans sa république des poèmes et des tragédies qui n'auront pas été examinés par les gardes des lois1, afin que le peuple ne voie et n'entende jamais rien qui ne serve à autoriser les lois et à inspirer la vertu. En cela vous suivez l'esprit des auteurs anciens, qui vouloient que la tragédie roulât sur deux passions; savoir, la terreur que doivent dcnner les suites funestes du vice, et la compassion qu'inspire la vertu persécutée et patiente : c'est l'idée qu'Euripide et Sophocle ont exécutée.

B. Vous me faites souvenir que que j'ai lu cette dernière règle dans l'Art poétique de M. Boileau.

A. Vous avez raison : c'est un homme qui connoît bien non-seulement le fond de la poésie, mais encore le but solide auquel la philosophie, supérieure à tous les arts, doit conduire le poëte.

B. Mais enfin, où me menez-vous donc?

A. Je ne vous mène plus; vous allez tout seul : vous voilà arrivé heureusement au terme. Ne m'avez- vous pas dit que vous ne souffrez point dans votre république des gens oisifs qui amusent les autres, et qui n'ont point d'autre métier que celui de parler? N'est-ce pas sur ces principes que vous chassez tous ceux qui représentent des tragédies, si l'instruction n'est mêlée au plaisir? Sera-t-il permis de faire en prose ce qui ne le sera pas en vers? Après cette sévérité, comment pourriezvous faire grâce aux déclamateurs qui ne parlent que pour montrer leur bel esprit?

B. Mais les déclamateurs dont nous parlons ont deux desseins qui sont louables.

A. Expliquez-les.

B. Le premier est de travailler pour eux-mêmes : par là ils se pro- -curent des établissements honnêtes. L'éloquence prod litla réputation,

et la réputation attire la fortune dont ils ont besoin.

A. Vous avez déjà répondu vous-même à votre objection. Ne disiezvous pas qu'il faut non-seulement gagner sa vie, mais la gagner par des occupations utiles au public? Celui qui représenteroit des tragédies ■sans y mêler l'instruction gagnerait sa vie; cette raison ne vous enijpèeheroit pourtant pas de le chasser de votre république. « Prenez, lui diriez-vous, un métier solide et réglé; n'amusez pas les citoyens. Si vous voulez tirer d'eux un profit légitime, travaillez à quelque bien

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