‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 81 sur 183 · V-KUKUf · texte numérisé non relu

V-KUKUf

effectif, ou aies rendre vertueux. » Pourquoi ne diriez-vous pas la même chose à l'orateur?

//. Nous voilà d'accord : la seconde raison que je voulois vous dire explique tout cela.

A. Comment? dites-nous-la donc, s'il vous plaît.

li. c'est que l'orateur travaille même pour le public. A I'n quoi ?

B. Il polit les esprits; il leur enseigne l'éloquence.

A. Attendez: si j'inventois un art chimérique, ou une langue imaginaire, dont on ne put tirer aucun avantage, servirois-je le public en lui enseignant cet art ou cette langue?

B. Non, parce qu'on ne sert les autres qu'autant qu'on leur enseigne quelque chose d'utile.

.1. Vous ne sauriez donc prouver solidement qu'un orateur sert le public en lui enseignant l'éloquence, si vous n'aviez déjà prouvé que l'éloquence sert elle-même à quelque uhose. A quoi servent les beaux discours d'un homme, si ces discours, tout beaux qu'ils sont, ne font aucun bien au public? Les paroles, comme dit saint Augustin ', sont faites pour les hommes, et non pas les hommes pour les paroles. Les discours servent , je le sais bien , à celui qui les fait ; car ils éblouissent les auditeurs, ils font beaucoup parler de celui qui les a faits, et on est d'assez mauvais goût pour le récompenser de ces paroles inutiles. Mais cette éloquence mercenaire et infructueuse au public doit elle être soufferte dans l'Etat que vous policez? Un cordonnier au moins fait des souliers, et ne nourrit sa famille que d'un argent gagné en servant le public pour de véritables besoins. Ainsi, vous le voyez, les plus vils métiers ont une fin solide : il n'y aura que l'art des orateurs qui n'aura pour but que d'amuser les hommes par des paroles! Tout aboutira donc, d'un côté, à satisfaire la curiosité et à entretenir l'oisiveté de l'auditeur; de l'autre, à contenter la vanité et l'ambition de celui qui pa.-le ! Pour l'honneur de votre république, monsieur, ne souffrez jamais cet abus.

B Eh bien 1 je reconnois que l'orateur doit avoir pour hut d'instruire, et de rendre les hommes meilleurs.

A. Souvenez-vous bien de ce que vous m'accordez là; vous en verrez les conséquences.

B. Mais cela n'empêche pas qu'un homme, s'appliquant à instruire les autres, ne puisse être bien aise en même temps d'acquérir de la réputation et du bien.

A. Nous ne parlons point encore ici comme chrétiens; je n'ai besoin que de la philosophie seule contre vous. Les orateurs, je le répète, sont donc, selon vous, des gens qui doivent instruire les autres hommes, et les rendre meilleurs qu'ils ne le sont : voilà donc d'abord les déclamateurs chassés. Il ne faudra même souffriras panégyristes qu'autant qu ils proposeront des modèles dignes d'être imités, et qu'ils rendront la vertu aimable par leurs louanges.

i. De doct. christ., lib. IV. n. 24, t. III, p. 73

B. Quoi! un panégyrique ne vaudra donc rien, s'il n'est plein de morale?

A. Ne l'avez-vous pas conclu vous-même? Il ne faut parler que pour instruire; il ne faut louer un héros que pour apprendre ses vertus au peuple, que pour l'exciter à les imiter, que pour montrer que la gloire et la vertu sont inséparables: ainsi, il faut retrancher d'un panégyrique toutes les louanges vagues excessives, flatteuses; il n'y faut laisser aucune de ces pensées stériles qui ne concluent rien pour l'instruction de l'auditeur; il faut que tout tende à lui faire aimer la vertu. Au contraire, la plupart des panégyristes semblent ne louer les vertus que pour louer les nommes qui les ont pratiquées, et dont ils ont entrepris l'éloge. Faut-il louer un homme, ils élèvent les vertus qu'il a pratiquées au-dessus de toutes les autres. Mais chaque chose a son tour: dans une autre occasion, ils déprimeront les vertus qu'ils ont élevées, en faveur de quelque autre sujet qu'ils voudront flatter. C'est par ce principe que je blâmerai Pline. S'il avoit loué Trajan pour former d'autres héros semblables à celui-là, ce seroit une vue digne d'un orateur. Trajan, tout grau I qu'il est, ne devroit pas être la fin de son discours ; Trajan ne devroit être qu'un exemple proposé aux hommes pour les inviter à être vertueux. Quand un panégyriste n'a que cette vue basse de louer un seul homme, ce n'est plus que la flatterie qui parle à la vanité.

B. Mais que répondrez-vous sur les poèmes qui sont faits pour louer les héros? Homère a son Achille, Virgile son Ënée : voulez-vous condamner ces deux poètes?

A. Non, monsieur : mais vous n'avez qu'à examiner les desseins de leurs poëmes. Dans l'Iliade Achille est, à la vérité, le premier héros; mais sa lojange n'est pas la fin principale du poème. Il est représenté naturellement, avec tous ses défauts; ces défauts mêmes sont un des sujets sur lesquels le poète a voulu instruire la postérité. Il s'agit dans cet ouvrage d'inspirer aux Grecs l'amour de la gloire que l'on acquiert dans les combats, et la crainte de la désunion comme de l'obstacle à tous les grands succès. Ce dessein de morale est marqué visiblement dans tout ce poème. Il est vrai que l'Odyssée représente dans Ulysse un héros plus régulier et plus accompli; mais c'est par hasard; c'est qu'en effet un homme dont le caractère est la sagesse, tel qu'Ulysse, a une conduite plus exacte et pius uniforme qu'un jeune homme tel qu'Achille, d'un naturel bouillant et impétueux : ainsi Homère n'a songé, dans l'un et dans l'autre, qu'à peindre fidèlement la nature. Au reste, l'Odyssée renferme de tous côtés mille instructions morales pour tout le détail de la vie: et il ne faut que lire, pour voir que le peintre n'a peint un homme sage, qui vient à bout de tout par sa sagesse, que pour apprendre à la postérité les fruits que l'on doit attendre de la piété, de la prudence et des bonnes mœurs. Virgile, dans l'Enéide, a imité 1 Odyssée pour le caractère <ie son héros : il l'a fait modéré, pieux, et par conséquent égal à lui-même. Il est aisé de voir qu'Ênée n'est pas son principal but; il a regardé en ce héros le peuple romain, qui en devoit descendre. Il a voulu montrer à ce peuple que son origine

Vik DIALOGUES SUR L'ÉLOQUENCE.

étoit divine, que les dieux lui avoient préparé de loin l'empire du monde-, el par là il a voulu exciter ce peuple à soutenir par ses vérins re de sa destinée. 11 ne pouvoit jamais y avoir chez les païens une morale plus importante que Ci Ile là. L'unique chose sur laquelle on peut soupçonner Virgile est d'avoir un peu trop songé à sa fortune dans ses vers, et d'avoir faitahoutir son poème à la louange peut-être un peu flatteuse d'Auguste et de sa famille. Mais je ne voudrais paa pousser la critique si loin.

B. Quoi! voua ne voulez pas qu'un poète ni un orateur cherche honnêtement sa fortune?

A. Après notre digression sur les panégyriques, qui ne sera pas inutile, nous voilà revenus à notre difficulté. 11 s'agit de savoir si les orateurs doivent être désintéressés.

B. Je ne saurois le croire : vous renversez toutes les maximes communes.

A. Ne voulez-vous pas que dans votre république il soit défendu aux orateurs de dire autre chose que la vérité? Ne prétendez-vous pas qu'ils parleront toujours pour instruire, pour corriger les hommes, et pour affermir les lois?

B. Oui, sans doute.

A. Il faut donc que les orateurs ne craignent et n'espèrent rien de leurs auditeurs pour leur propre intérêt. Si vous admettez des orateurs ambitieux et mercenaires, s'tpposeronl-ils à toutes les passions des hommes?S'ils sont malades de l'avarice, de l'ambition, de la mollesse, rn pourront-ils guérir les autres? S'ils cherchent les richesses, serontils propres à en détacher autrui? Je sais qu'on ne doit pas laisser un ■ rateur vertueux et désintéressé manquer des choses nécessaires : aussi cela n'arnvera-t-il jamais, s'il est vrai philosophe, c'est-à-dire tel qifiV doit être pour redresser les mœurs des hommes. Il mènera une vie simple, modeste, frugale, laborieuse; il lui faudra peu : ce peu ne lui manquera point, dût il de ses propres mains le gagner: le surplus ne doit pas être sa récompense, et n'est pas digne de l'être. Le puhlic lui pouna rendre les honneurs et lui donner de l'autorité; mais s'il est dégagé des passions et désintéressé, il n'usera de cette autorité que pour le bien public, prêt à la perdre toutes les fois qu'il ne pourra la conserver qu'en dissimulant et en flattant les hommes. Ainsi l'orateur, pour être digne de persuader les peuples, doit être un homme incorruptible; sans cela, son talent et son art se tourneroient en poison mortel contre la république même : de là vient que, selon Cicéron, la première et la plus essentielle des qualités d'un orateur, est la vertu. Il faut une probité qui soit à l'épreuve de tout, et qui puisse servir de modèle à tous les citoyens; sans cela on ne peut paroître persuadé, ni par conséquent persuader les autres.

B. Je conçois bien l'importance de ce que vous me dites; mais, après tout, un homme ne pourra-t-il pas employer son talent pour s'élever aux honneurs?

A. Remontez toujours aux principes. Nous sommes convenus qu l'éloquence et la profession de l'orateur sont consacrées à l'instruction

et à la réformatioii des mœurs du peuple. Pour le faire avec libcté et avec Fruit, il faut qu'un homme soit désintéressé; il faut qu'il apprenne aux autres le mépris de la mort, des richesses, (/es délices; il faut qu'il inspire la modestie, la frugalité, le désintéressement, le zèle du bien public, l'attachement inviolable aux lois ; il faut que tout cela paroisse autant dans ses mœurs que dans ses discours. Un homme qui songe à plnire pour sa fortune, et qui par conséquent a besoin de ménager tout le monde, peut-il prendre cette autorité sur les esprits? Quand même il diroit tout ce qu'il faut dire, croiroit-on ce que diroit un homme qui ne paraîtrait pas le croire lui-même?

B. Mais il ne fait rien de mal en cherchant une fortune dont je suppose qu'il a besoin.

A. N'importe : qu'il cherche par d'autres voies le bien dont il a besoin pour vivre; il y a d'autres professions qui peuvent le tirer de la pauvreté : s'il a besoin du quelque chose, et qu'il soit réduit à l'attendre du public, il n'est pas encore propre à être orateur. Dans votre république, choisiriea-vous pour juges des hommes pauvres, affamés? Ne craindriez-vous pas que le besoin les réduiroit à quelque lâche complaisance ? Ne prendriez-vous pas plutôt des personnes considérables, et que la nécessité ne saurait tenter ?

B. .le l'avoue.

A. Par la même raison, ne choisiriez- vous pas pour orateurs, c'est à-dire pour maîtres qui doivent instruire, corriger et former les peuples, des gens qui n'eussent besoin de rien, et qui fussent désintéressés? Et s'il y en avoit d'autres qui eussent du talent pour ces sortes d'emplois, mais qui eussent encore des intérêts à ménager, n'attendriez-vous pas à employer leur éloquence jusqu'à ce qu'ils auraient ieur nécessaire, et qu'ils ne seraient plus suspects d'aucun intérêt en parlant aux hommes ?

B. Mais il me semble que l'expérience de notre siècle montre assez qu'un orateur peut parler fortement de morale, sans renoncer à sa fortune. Peut-on voir des peintures morales plus sévères que celles qui sont en vogue? On ne s'en fâche point, on y prend plaisir; et celui qui les fait ne laisse pas de s'élever dans le monde par ce chemin.

A. Les peintures morales n'ont point d'autorité pour convertir, quand elles ne sont soutenues ni de principes ni de bons exemples. Qui voyezvous convertir parla? On s'accouiume à entendre cette description; ce n'est qu'une belle image qui passe devant les yeux; on écoute ces discours comme on liroit une satire, on regarde celui qui parle comme un homme qui joue bien une espèce de comédie; on croit bien plus ce qu'il fait que ce qu'il dit. Il est intéressé, ambitieux, vain, attaché à une vie molle; il ne quitte aucune des choses qu'il dit qu'il faut quitter: on le laisse dire pour la cérémi>nie; mais on croit, on faitcomme lui. Ce qu'il y a de pis est qu'on s'accoutume par là à croire que cette sorte de gens ne parlent pas de bonne foi : cela décrie leur uiini>ière; et quand d'autres parlent après eux avec un zèle sincèie, on ne peut se persuader que cela soit vrai.

B. J'avoue que vos principes se suivent, et qu'ils persuadent, quand

on les examine attentivement; mais n'est-ce point par pur zèle de piété chrétienne que vous dites toutes <-es choses?

A- Il n'es! pas nécessaire d'être chrétii user tout cela : il

faut être chrétien pour le hien pratiquer, car >'ule peut ré-

primer l'nmoiir-propre; mais il ne faut être que raisonnable pour reodnnoître ces vérités-là. Tantôt je vous citois Socrate et Platon, vous n'avez pas vouki déférer à leur autorité; maintenant que la raison commence à vous persuader, el que vous n'avez plus besoin d'autorité, que dires- vous, si je vous montre que ce raisonnement est le leur?

B Le leur! est-il possible? J'en serai fort aise.

A. Platon fait parler Sociale avec un orateur nommé Gorgias, et avec un disciple de Gorgias, nommé Calliclès. Ce Gorgias étoit un homme très-célèbre: Isocrate, dont nous avons tant parlé, fut son disciple. Ce dorgias fut le premier, dit Cicéron, qui se vanta de parler ôloquemment de tout; dans la suite les rhéteurs grecs imitoient cette vanité. Revenons au dialogue de Gorgias et de Calliclès. Ces deux hommes discouroient élégamment sur toutes choses", selon la méthode du premier; c'étoient de ces beaux esprits qui brillent dans les conversations, et qui n'ont d'autre emploi que celui de bipn parler; mais M pa. rott qu'ils manquoient de ce que Socrate cherchoit dans les hommes, c'est-à-dire des vrais principes cle la morale, et des règles d'un raisonnement exact et sérieux. Après que l'auteur a bien fait sentir le ridicule île leur caractère d'esprit . il vous dépeint Socrate, qui, semblant se jouer, réduit plaisamment les deux orateurs à ne pouvoir dire ce que c'est que l'éloquence. Ensuite Socrate montre que la rhétorique, c'est-à-dire l'art de ces orateurs-là, n'est pas un art véritable : il appelle l'art p une discipline réglée, qui apprend aux hommes à faire quelque chose qui soit utile à les rendre meilleurs qu'ils ne sont. « Par là ! montre qu'il n'appelle arts que les arts libéraux, et que ces arts dégé nèrent toutes les fois qu'on les rapporte à une autre fin qu'à former le hommes à la vertu. Il prouve qup les rhéteurs n'ont point ce but-là" il fait voir môme que Thémistocle et Périclès ne l'ont point eu, et pa. conséquent n'ont point été de vrais orateurs. 11 dit que ces hommes célèbres n'ont songé qu'à persuader aux Athéniens de faire des ports, de* murailles, et de remporter des victoires. Ils n'ont, dit-il, rendu leurs citoyens que riches, puissants, belliqueux; et ils en ont été ensuite maltraités : en cela ils n'ont eu que ce qu'ils méritoient. S'ils les avoieni rendus bons par leur éloquence, leur récompense eût été certaine. Oui fait les hommes bons et vertueux est sûr, après son travail, de ne trouver point des ingrats, puisque la vertu et l'ingratitude sont incompatibles. Il ne faut point vous rapporter tout ce qu'il dit sur l'inutilité de cette rhétorique, parce que tout ce que je vous en ai dit comme de moi-même est tiré de lui ; il vaut mieux raconter ce qu'il dit sur les maux que ces vains rhéteurs causent dans une république.

B Je comprends bien que ces rhéteurs étoient à craindre dans les républiques de la Grèce, où ils pou voient séduire le peuple et s'emparer de la tyrannie.

A. En effet, c'est principalement de cet inconvénient uue parle So-

crate; mais les principes qu'il donne en cette occasion s'étendent plus loin. Au reste, quand nous parlons ici, vous et moi, d'une république à policer, il s'agit non-seulement des États où le peuple gouverne, mais encore de tout État, soit populaire, soit gouverné par plusieurs chefs, soit monarchique; ainsi je ne touche pas à la forme du gouvernement: en tous pays les règles de Socrate sont d'usage.

B. Expliquez-les donc, s'il vous plaît.

A. Il dit que l'homme étant composé de corps et d'esprit, il faut cultiver l'un et l'autre. Il y a deux arts pour l'esprit, et deux arts pour le corps. Les deux de l'esprit sont la science des lois et la jurisprudence. Par la science des lois, il comprend tous les principes de philosophie pour régler les sentiments et les mœurs des particuliers et de toute ia république. La jurisprudence est le remède dont on se doit servir pour réprimer la mauvaise foi et l'injustice des citoyens; c'est par elle qu'on juge les procès et qu'on punit les crimes. Ainsi, la science des lois doit servir à prévenir le mal, et la jurisprudence à les corriger. Il y a deux arts semblables pour les corps : la gymnastique, qui les exerce, qui les rend sains, proportionnés, agiles, vigoureux, pleins de force et de bonne giflée (vous savez, monsieur, que les anciens se servoient merveilleusement de cet art, que nous avons perdu); puis la médecine, qui guérit les corps lorsqu'ils ont perdu la santé. La gymnastique est pour le corps ce que la science des lois est pour l'âme; elle forme, elle perfectionne. La médecine est aussi pour le corps ce que la jurisprudence est i our l'âme; elle corrige, elle guérit. Mais celte institution si pure s'est aliérée, dit Socrate. A la place de la science des lois, on a mis la vaine subtilité des sophistes, faux philosophes qui abuseni du raisonnement et qui, manquant des vrais principes pour le bien public, tendent à leurs fins particulières. A la jurisprudence, dit-il encore, a succédé le f;iste des rhéteurs, gens qui ont voulu plaire et éblouir; au lieu de la jurisprudence', qui devoit être la médecine de l'âme, et dont il ne falloit se servir que pour guérir les passions des hommes, on voit de faux orateurs qui n'ont songé qu'à leur réputation. A la gymnastique, ajoute encore Socrate, on a fait succéder l'art de farder les corps et de leur donner une fausse et trompeuse beauté, au lieu qu'on i e devoit chercher qu'une beauté simple et naturelle, qui vient de la santé et de la proportion de tous les membres, ce qui ne s'acquiert et ne s'entretient que par le régime et l'exercice. A la médecine on a fait aussi succéder l'invention des mets délicieux et de tous les ragoûts qui excitent l'appétit des hommes; et au lieu de purger l'homme plein d'humeurs pour lui rendre la santé, et par la santé l'appétit, on force la nature, on lui fait un appétit artificiel par toutes les choses contraires à la tempérance, (.'est a.nsi que Socrate remarquoit le désordre des mieurs de son temps; et il conclut en disant que les orateurs, qui. dans la vue de guérir les hommes, dévoient leur dire, même avec autorité, des vérités désagréables, et leur donner ainsi des médecines amères, ont. au contraire, fait pour l'âme comme les cuisiniers pour le corps. Leur rhétorique n'a été qu'un art de faire des ragoûts pour flatter les hommes malades : on ne s'est mis en peine nu«

de plaire, que d'exciter la curiosité et l'admiration; les orateurs n'ont parlé rpiL- pour eux. Il finit en demandant où sont les citoyen» que ces rhéteurs ont guéris de leurs mauvaises habitudes, où sont les gens qu'ils ont rendus tempérants et vertueux. Ne croyez-vous pas entendre un homme de notre siècle qui voit ce qui s'y passe, et qui parle dos abu.-» ts? Après avoir entendu ce païen, que direz-vous de celle éloquence qui ne va qu'à plaire et qu'à faire de belles peintures, lorsqu'il faudroit, comme il le dit lui-môme, brûler, couper jusqu'au vif, et chercher sérieusement la guérison par l'amertume des remèdes et par la sévérité du régime? Mais jugez de ces choses par vous-même trouveriez-vous bon qu'un médecin qui vous traiteroit s'amusât, dans l'extrémité de votre maladie, à débiter des phrases élégantes et des pensées subtiles? Que penseriez-vous d'un avocat qui, plaidant une cause où il s'agiroit de tout li bien de votre famille, ou de votre propre vie, feroit le bel esprit et rempliroit son plaidoyer de fleurs et d'ornements au lieu de raisonner avec^force et d'exciter la comnasston des juges? L'amour du bien et de la vie fait assez sentir ce ridicule-là, mais l'indifférence où l'on vit pour les bonnes mœurs et pour la religion fait qu'on ne le remarque point dans les orateurs, qui devroient être les censeurs et les médecins du peuple. Ce que vous avez vu qu'en pensoit Socrale doit nous faire honte.

B. Je vois bien maintenant, selon vos principes, que îes orateurs devroient être les défenseurs des lois et les maîtres des peuples pour leur enseigner la vertu; mais l'éloquence du barreau chez les Romains n'alloit pas jusque-là.

A. C'étoit sans doute son but, monsieur : les orateurs dévoient protéger l'innocence et les droits des particuliers, lorsqu'ils n'avoient point d'occasion de représenter dans leurs discours les besoins généraux de la république; de là vient que cette profession fut si honorée et que Cicéron nous donne une si haute idée du véritable orateur.

B. Mais voyons donc de quelle manière ces orateuis doivent parler;, je vous supplie de m'expliquer vos vues là-dessus.

A. Je ne vous dirai pas les miennes; je continuerai à vous parler selon les règles que les anciens nous donnent. Je ne vous dirai même que les principales choses, car vous n'attendez pas que je vous explique par ordre le détail presque infini des préceptes de la rhétorique; il y en a beaucoup d'inutiles, vous les avez lus dans les livres où ils sont amplement exposés : contentons-nous de parler de ce qui est le plus important. Platon, dans son dialogue cù il fait parler Socrale avec Phèdre, montre que le grand défaut des rhéteurs est de chercher l'art de persuader avant que d'avoir appris, par les principes de la philosophie, quelles sont les choses qu'il faut tâcher de persuader aux hommes. Il veut que l'orateur ait commencé par l'étude de l'homme en général; qu'après il se sjit appliqué à la connoissance des hommes, en particulier, auxquels il doit parler. Ainsi, il faut savoir ce que c'est que l'homme, sa fin, ses intérêts véritables, de quoi il est composé, c'est-à-dire de corps et d'esprit; la véritable manière de le rendre heureux; quelles sont ses passions; les excès qu'elles peuvent avoir, la

manière de les régler, comment on peut les exciter utilement pour lui faire aimer le bi^n; les règles qui sont propres à le faire vivre en paix. et à entretenir la société. Après cette étude générale vient la particulière : il faut connoître les lois et les coutumes de son pays, le rapport. qu'elles ont avec le tempérament des peuples, les mœurs de chaque condition, les éducations différentes, les préjugés et les intérêts qui dominent dans le siècle où l'on vit, le moyen d'instruire et de redresser les esprits. Vous voyez que ces connoissances comprennent toute la philosophie la plus solide. Ainsi Platon montre par là qu'il n'appartient qu'au philosophe d'être véritable orateur : c'e>t en ce sens qu'il faut expliquer tout ce qu'il dit, dansle dialogue de Gorgias, contre les rhéteurs, c'est-à-dire contre cette espèce de gens qui s'étoient ûiit un art de bien parler et de persuader sans se mettre en peine de savoir par principes ce qu'on doit tâcher de persuader aux hommes. Ainsi tout le véritable art, selon Platon, se réduit à bien savoir ce qu'il faut persuader, et à bien connaître les passions des hommes et la manière de les émouvoir pour arriver à la persuasion. Cicéron a presque dit. les mêmes choses. Il semble d'abord vouloir que l'orateur n'ignore rien, parce que l'orateur peut avoir besoin de parler de tout, et qu'on ne parle jamais bien, dit-il après Socrate, que de ce qu'on sait bien. Ensuite il se réduit, à cause des besoins pressants et de la brièveté de la vie, aux connoissances les plus nécessaires. II veut au moins qu'un orateur sache bien toute cette partie de la philosophie qui regarde les mœurs, ne lui permettant d'ignorer que les curiosités de l' istrulogie et des mathématiques; surtout il veut qu'il connoisse la composition de l'homme et la nature de ses passions, parce que l'éloquence a pour but d'en mouvoir à propos les ressorts. Pour la connoissance des lois, il la demande à l'orateur comme le fondement de tous ses discours; seulement il permet qu'il n'ait pas passé sa vie à approfondir toutes les questions de la jurisprudence pour le détail des causes, parce qu'il peut, dans le besoin, recourir aux profonds jurisconsultes pour suppléer ce qui lui manqueroit de ce côté-là. Il demande, comme Platon, que l'orateur soit bon dialecticien; qu'il sache définir, prouver, démêler les plus subtils sophismes. Il dit que c'est détruire la rhétorique de la séparer de la philosophie; que c'est faire, des orateurs, desdéclamateurs puérils sans jugement. Non-seulement il veut une connoissance exacte de tous les principes de la morale, mais encore une étude particulière de l'antiquité II recommande la lecture des anciens Grecs; il veut qu'on étudie les historiens, non-seulement pour leur style, mais encore pour les faits de l'histoire; surtout il exige l'étude des poètes, à, cause du grand rapport qu'il y a entre les figures de la poésie et celles de l'éloquence. En un mot, il répète souvent que l'orateur doit se remplir l'esprit des choses avant que de parler. Je crois que je me souviendrai de ses propres termes, tant je les ai relus et tant ils m'ont fait. d'impression; vous setez surpris de tout ce qu'il demande. «L'orateur, dit-il, doit avoir la subtilité des dialecticiens, la science des philosophes, la diction presque des poètes, la voix et les gestes des plus grands, acteurs. » Voyez quelle préparation il faut pour cela.

C. Effectivement, j'ai remarqué en bien des occasions que ce qui manque le plus a certains orateurs, qui ont d'ailleurs beaucoup de talent, c'est le fonds de science : leur esprit paraît vide; tu voit qu'ils uni i a bien de la peine à trouver de quoi remplir leurs discours; il semble même qu'ils ne parlent pas parce qu'ils sont remplis de vérités, mais qu'ils cherchent les vérités à mesure qu'ils veulent parler.

A. C'est ce que Cicéron appelle des gens qui vivent au jour la journée, sans nulle provision : malgré lous leuis efforts, leurs discours paroissent toujours maig^ et affamés. Il n'est pas temps île se préparer trois mois avant que de faire un discours public; ces préparations particulières, quelque pénibles qu'elles soient, sont nécessairement très-imparfaites et un habile homme en remarque bientôt le foible; il faut avoir passé plusieurs années à faire un fonds abondant. Après cette préparation générale, les préparations particulières coûtent peu : au lieu que, quand on ne s'applique qu'à des actions détachées, on est réduit à payer de phrases et d'antithèses; on ne traite que des lieux communs, on ne dit rien que de vague, on coud des lambeaux qui ne sont point faits les uns pour les autres; on ne montre point les vrais principes des choses; on se borne à des raisons superficielles et souvent fausses; on n'est pas capable de montrer l'étendue des vérités, parce que toutes les vérités générales ont un enchaînement nécessaire, et qu'il faut les connoître presque toutes pour en traiter solidement une en particulier.

C Cependant la plupart des gens qu: parlent en public acquièrent beaucoup de réputation sans autre fonds que celui-là.

A. Il est vrai qu'ils sont applaudis par des femmes et par le gros du monde, qui se laissent aisément éblouir; mais cela ne va jamais qu'à une certaine vogue capricieuse qui a besoin même d'être soutenue par quelque cabale. Les gens qui savent les règles et qui connoissent le but de l'éloquence n'ont que du dégoût et du mépris pour ces discours en l'air; ils s'y ennuient beaucoup.

C. Vous voudriez qu'un homme attendit bien tard à parler en public : sa jeunesse seroit passée avant qu'il eût acquis le fonds que vous lui demandez, et il ne seroit plus en âge de l'exercer.

A. Je voudrais qu'il s'exerçât de bonne heure, car je n'ignore pas ce que peut l'action; mais je ne voudrais pas que, sous prétexte de s'exercer, il se jetât d'abord dans les emplois extérieurs qui ôtent la liberté d'étudier. Un jeune homme pourrait de temps en temps faire des essais; mais il faudrait que l'étude des bons livres fût longtemps son occupation principale.

C. Je crois ce que vous dites. Cela me fait souvenir d'un prédicateur de mes amis, qui vit, comme vous disiez, au jour la journée; il ne songe à une matière que quand il est engagé à la traiter; il se renferme dans son cabinet, il feuillette la Concodance, f.ombéfis, Polyanthea, quelques sermon naircs qu'il a achetés, et certaine collections qu'il a faites de passages détachés et trouvés comme par Hasard.

A. Vous comprenez bien que tout cela ne saurait faire un habile

homme. En cet état on ne peut rien dire avec force, on n'est sûr de rien , tout a un air d'emprunt et de pièces rapportées, rien ne coule de source. On se fait grand tort à soi-même d'avoir tant d'impatience de se produire.

ç. Diles-nous-donc avant que de nous quitter quel est, selon vous, it ;rand effet de l'éloquence.

A. Platon dit qu'un discours n'est é'^uent qu'autant qu'il agit dans l'àme de l'auditeur : par là vous pouvez juger sûrement de tous les discours que vous entendez. Tout discours qui vous laissera froid, qui ne fera qu'amuser votre esprit et qui ne remuera point vos entrailles, votre cœur, quelque beau qu'il paroisse, ne sera point éloquent. Voulez-vous entendre Cicéron parler comme Platon en cette matière? Il vous dira que toute la force de la parole rie doit tendre qu'a mouvoir les ressorts cachés que la nature a mis dans le cœur des hommes. Ainsi, consultez-vous' vous-même pour savoir si les orateurs que vous écoutez font bien. S'ils font une vive impression sur vous, s'ils rendent votre âme attentive et sensible aux choses qu'ils disent, s'ils vous échauffent et vous enlèvent au-dessus de vous-même, croyez hardiment qu'ils ont atteint le but de l'éloquence. Si, au lieu de vous attendrir ou de vous inspirer de fortes passions, ils ne font que vous pi. dre et que vous faire admirer l'éclat et la justesse de leurs pensées et de leurs expressions, dites que ce sont de faux orateurs.

B. Attendez un peu, s'il vous plaît; permettez-moi de vous faire encore quelques questions.

A. Je voudrois pouvoir attendre, car je me trouve bien ici; mais j'ai une affaire que je ne puis reme'lre. Dpmain je reviendrai vous voir et nous achèverons cette matière plus à loisir.

B. Adieu donc, monsieur, jusqu'à demain.

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