C. Il servira à plaire
A. Distinguons, s'il vous plaît; ce qui sert à plaire pour persuader est bon. Les preuves solides et bien expliquées plaisent sans doute, les mouvements vifs et naturels de l'orateur ont beaucoup de grâces; les peintures fidèles et animées charment. Ainsi les trois choses que nous admettons dans l'éloquence plaisent, mais elles ne se bornent pas à plaire. 11 est question de savoir si nous approuverons les pensées et les
expressions qui ne vont qu'à plaira el qui ne peuvent point avoir d'effet 0 ide; c'est Ce que j'appelle jeu d'esprit. Souvenez-vous donc bien, s'il vous plaît , toujours que je loue toutes les grâces du discours qui servent a l» persuasion; je ne rejette que celles où l'orateur, amonreiiï de lui-même, a voulu se peindre et amuser l'auditeur par son liel esprit, au lieu de le remplir uniquement de son sujet. A\nsi je crois qu'il faut condamner non-seulement tous les jeux de mots, car ils n'ont rien que de froid et de puéril; mais encore tous les jeux de pensées, c'est-à-dire toutes celles qui ne servent qu'à briller, puis qu'elles n'ont rien de solide et de convenable à la persuasion
C. J'y consentirois volontiers. Mais n'ôteriez-vous pas, par cette sévérité, les principaux ornements du discours?
A. Ne trouvez-vous pas que Virgile et Homère sont des auteurs assez agréables? croyez-vous qu'il y en ait de plus délicieux? Vous n'y trouverez pourtant pas ce qu'on appelle des jeux d'esprit: ce sont des choses simples; la nature se montre partout, partout l'art se cache soigneusement; vous n'y trouvez pas un seul mot qui paroisse mis pour faire honneur au bel esprit du poète; il met toute sa gloire à ne point paraître, pour vous occuper des choses qu'il peint, comme un peintre songe à vous mettre devant les yeux les forêts, les montagnes, les rivières, les lointains, les bâtiments, les hommes, leurs aventures, leurs actions, leurs passions différentes, sans que vous puissiez remarquer les coups du pinceau; l'art est grossier et méprisable dès qu'il paroît. Platon, qui avoit examiné tout cela beaucoup mieux que la plupart des orateurs, assure qu'en écrivant on doit toujours se cacher, se faire oublier et ne produire que les choses et les personnes qu'on veut mettre devant les yeux du lecteur. Voyez combien ces anciens-là avoient des idées plus hautes et plus solides que nous.
B. Vous nous avez assez parlé de la peinture; dites-nous quelque chose des mouvements : à quoi servent- ils?
A. A en imprimer dans l'esprit de l'auditeur qui soient conformes au dessein de celui qui parle.
B. Mais ces mouvements, en quoi les faites-vous consister?
A. Dans les paroles et dans les actions du corps.
B. Quel mouvement peut-il y avoir dans les paroles?
A. Vous l'allez voir. Cicéron rapporte que les ennemis mêmes de Gracchus ne purent s'empêcher de pleurer lorsqu'il prononça ces paroles : « Misérable! où irai-je? quel asile me reste-t-il? Le Capitule? il est inondé du sang de mon frère. Ma maison? j'y verrais une malheureuse mère fondre en larmes et mourir de douleur. » Voilà des mouvements. Si on disoit cela avec tranquillité, il perdrait sa force.
B. Le croyez-vous?
A. Vous le croirez aussi bien que moi, si vous l'essayez. Voyons-le : « Je ne sais où aller dans mon malheur, il ne me reste aucun asile. Le Capitole est le lieu où l'on a répandu le sang de mon frère; ma maison est un lieu où je verrois ma mère pleurer de douleur. » C'est la même chose. Qu'est devenue cette vivacité? où sont ces paroles counées qui marquent si bien la nature dans les transports de la dou-
leur? La manière de dire les choses fait voir la manière dont on les sent, et c'est ce qui touche davantage l'auditeur. Dans ces endroits-là, non-seulement il ne faut point de pensées, mais on en doit retrancher l'ordre et les liaisons; sans cela la passion n'est plus vraisemblable, el rien n'est si choquant qu'une passion exprimée avec pompe et par des périodes réglées. Sur cet article je vous renvoie à Longin; vous y verrez des exemples de Démosthène qui sont merveilleux.
B. J'entends tout cela : mais vous nous avez fait espérer l'explicai ion de l'action du corps, je ne vous en tiens pas quitte.
A. Je ne prétends pas faire ici toute une rhétorique, je n'en suis pas même capable ; je vous dirai seulement quelques remarques que j'ai faites. L'action des Grecs etdes Romains étoit bien plus violente que la nôtre; nous le voyons dans Cicéron et dans Quintilien : ils battoient du pied, ils se frappoient même le front. Cicéron nous représente un orateur qui se jette sur la partie qu'il défend, et qui déchire ses habits pour montrer aux juges les plaies qu'il avoit reçues au service de la république. Voilà une action véhémente; mais cette action est réservée pour des choses extraordinaires. Il ne parle point d'un geste continuel. En effet, il n'est point, naturel de remuer toujours les bras en parlant : il faut remuer les bras parce qu'on est animé: mais il ne faudroit pas, pour paroître animé, remuer les bras. Il y a des choses même qu'il faudroit dire tranquillement sans se remuer.
B. Quoi! vous voudriez qu'un prédicateur, par exemple, ne fit point de geste en quelques occasions? Cela paraîtrait bien extraordinaire.
.1. J'avoue qu'on a mis en règle, ou du moins en coutume, qu'un prédicateur doit s'agiter sur tout ce qu'il dit presque indifféremment ; mais il est bien aisé de montrer que souvent nos prédicateurs s'agitent trop, et que souvent aussi ils ne s'agitent pas assez.
B. Ah! je vous prie de m'expliquer cela, car j'avois toujours cru, sur l'exemple de N., qu'il n'y avoit que deux ou trois sortes de mouvements de mains à faire dans tout un sermon.
A. Venons au principe. A quoi sert l'action du corps? N'est-ce |*âà h exprimer les sentiments et les passions qui occupent l'âme?
B. Je le crois.
A. Le mouvement du corps n'est donc que peinture des pensées de l'âme.
B. Oui.
A. Et cette peinture doit être ressemblante. Il faut que tout y représente vivement et naturellement les sentiments de celui qui parle, et la nature des choses qu'il dit. Je sais bien qu'il ne faut pas aller jusqu'à une représentation basse et comique.
B. Il me semble que vous avez raison, et je vois déjà votre pensée. Permettez-moi de vous interrompre, pour vous montrer combien l'entre dans toutes les conséquences de vos principes. Vous voulez que l'orateur exprime, par une action vive et naturelle, ce que ses paroles n'exprimeraient que d'une manière languissante. Ainsi, selon vous, l'action même est une peinture.
A. Sans doute. Mais voici ce qu'il en faut conclure'1, c'est que, pour FÉKituaN. — II. 17
2TjK dialogues sur l'éloquence.
bi'-n peindra, il faut imiter la nainre. et voir ce qu'elle fait quand tftl In lais p faire, et que l'an ne la contraint pas. It J'en convient.
A Voyons ilonc. Naturellement fait-on beaucoup de gestes quand on dit des choses simples, et où nulle passion n'est mêlée? /{. Non.
A. H faudroit donc n'en faire poiit en ces occasions dans les di* cours publics, ou en faire très-peu; car il faut que tout y suive la na ture. Bien plus: il y a des choses oJ l'on exprimeroit mieux ses peu- 1 sée-i par une cessation de tout mouvement. Un homme plein d'un grand sentiment demeure un moment immobile; cette espèce de saisissement | tient en suspens 1 ame de tous les au liteurs.
B. Je comprends que ces suspensions bien employées sercient belles, et puissantes pour toucher l'auditeur: mais il me semble que vous rédntSM celui qui parle en public à ne faire pour le geste que ce que fcroit un homme qui parle en particulier.
A. Pardonnez-moi : la vue d'une grande assemblée et l'importance du sujet qu'on traite doivent sans doute animer beaucoup plus un homme que s'il étoit dans une simple conversation. Mais, en public comme en particulier, il faut qu'il agisse toujours naturellement; il faut que son corps ait du mouvement quand ses paroles en ont, et que son corps demeure tranquille quand ses paroles n'ont rien que de doux et de simple. Rien ne me semble si choquant et si absurde que de voir un homme qui se tourmente pour médire des choses froides : pendant qu'il sue, il me glace le sang. Il y a quelque temps que je m'endormis à un sermon. Vous savez que le sommeil surprend aux sermons de l'après-midi; aussi ne prêchait on anciennement que le matin, à la messe, après l'évangile. Je m'é^e.llai bientôt, et j'entendis le prédicateur qui s'agitoit extraordinauement; je crus que c'étoit le fort de sa morale.
B. Eh bien! qu'étoit-ce donc?
A. C'est qu'il avertissoit ses auditeurs que, le dimanche suivant, il prêcherait sur la pénitence Cet avertissement, fait avec tant de molence, me surprit, ef m'auroit l'ait rire, si le respect du lieu et de l'action ne m'eût retenu. La plupart de cesdéclimateurs sont pourl^ geste comme pour la voix : leur voix a une monotonie perpétuelle, et leur geste une uniformité qui n'est ru moins ennuyeuse, ni moins éloignée de la nature, ni moins contraire au fruit qu'on pourrait attendre de l'action.
B. Vous dites qu'ils n'en ont pas assez quelquefois.
A Faut-il s'en étonner? Ils ne discernent point les choses où il faut s'animer, ils s'épu:sent sur des choses c mmunes. et sont réduits àdiie foiblement celles qui demanderaient une action véhémente. Il faut avouer même que notre action n'est guère capable de celte véhémence; on est trop léger, eton ne conçoit pas assez fortement b-s choses. Les Romains, et encore plus les Grecs, éloicnt admirables en ce genre; les Orientaux y ont excellé, particulitremer.t les Hébreux. Rien n'égale la vivacité et la force non -seulement des figures qu'ils employoient dansj
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