C. Cela est visible par son propre exemple
A Pourquoi croyez-vous qu'il ait voulu plutôt en exclure l'éloquence que la sagesse?
C. C'est parce qu'il rejette l'éloquence dans le passage dont je vous demande l'explication.
A. N'y rejette-t-il pas aussi la sagesse? Sans doute : ce passage est encore plus décisif contre la sagesse et le raisonnement humain que contre l'éloquence. Il ne laisse pourtant pas lui-même de raisonner et d'être éloquent. Vous convenez de l'un, et saint Augustin vous assure de l'autre.
C Vous me faites parfaitement bien voir la difficulté ; mais vous ne m'éclancissez point. Comment expliquez-vous cela?
A. Le voici : saint Paul a raisonné, saint Paul a persuadé; ainsi il étoit, dans 'm fond, excellent philosophe et orateur. Mais sa prédica-
DIALOGUES StTR L'ÉLOQUENCE. 275
lion , comme il le dit dans le passage en question, n'a été fondée ni sur le raisonnement ni sur la persuasion humaine; c'étoit un ministère dont toute la force venoit d'en haut. La conversion du monde entier devoit êire, selon les prophètes, le grand miracle du christianisme. C'étoil ce royaume de Dieu qui venoit du ciel, et qui devoit soumettre au vrai Dieu touies les nations de la terre. Jésus-Christ crucifié, annoncé aux peuples, devoit attirer tout à lui; mais attirer tout par l'unique vertu de sa croix. Les philosophes avoient raisonné sans convertir les hommes et sans se convertir eux-mêmes; les Juifs avoient été les dépositaires d'une loi qui leur montrait leurs maux sans leur apporter le remède; tout étoit sur la terre convaincu d'égarement et de corruption. Jésus-Christ vient avec sa croix, c'est-à-dire qu'il vient pauvre, humble et souffrant pour nous, pour imposer silence à notre raison vaine et présomptueuse : il ne raisonne point comme les philosophes, mais il décide avec autorité par ses miracles et par sa }.Tâce; il montre qu'il est au-dessus de tout : pour confondre la fausse sagesse des hommes, il leur oppose la folie et le scandale de sa croix, c'est-àdire Texpmple de ses profondes humiliations. Ce que le monde croit, une folie, ce qui le scandalise le plus, est ce qui doit le ramener à Dieu. L'homme a besoin d'être guéri de son orgueil et de sc-ii amour pour les choses sensibles. Dieu le prend par là, il lui montre son fils crucifié. Ses apôtres le prêchent, marchant sur ses traces. Ils n'ont recours à nul moyen humain; ni philosophie, ni éloquence, ni politique, ni richesse, ni autorité. Dieu, jaloux de son œuvre, n'en veut devoir le succès qu'à lui-même: il choisit ce qui est foible, il rejette ce qui est fort, afin de manifester plus sensiblement sa puissance. Il tire tout du néant pour convertir le monde, comme pour le former. Ainsi cette œuvre doit avoir ce caractère divin, de n'être fondée sur rien d'estimable selon la chair. C'eût été afToiblir et évacuer, comme dit saint Paul, la vertu miraculeuse de la croix, que d'appuyer la prédication de l'Évangile sur les s^ours de la nature. Il falloit que l'Ëvanirile, sans préparation humaine, s'ouvrit lui-même les cœurs, et qu'il apprit au monde, par ce prodige, qu'il venoit de Dieu. Voilà la sagesse humaine confondue et réprouvée. Que faut-il conclure de là? Que la conversion des peuples et l'établissement de l'Église ne sont point dus aux raisonnements et aux discours persuasifs des hommes. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu de l'éloquence et de la sagesse dans la plupart de ceux qui ont annoncé Jésus-Christ: mais ils ne se sont point confiés à cette sagesse et cette éloquence; mais ils ne l'ont point recherchée comme ce qui devoit donner de l'efficace à leurs paroles. Tout a été fondé, comme dit saint Paul, non sur les discours persuasifs de la philosophie humaine, mais sur les effets de l'esprit et de la vertu de Dieu, c'est-àlire sur les miracles qui frappoient les yeux, et sur l'opération intérieure de la giâce.
C. C'est doue, selon vous-même, évacuer la croix du Sauveur, que de se fonder sur la sagesse et sur l'éloquence humaine en prêchant.
A. Oui, .sans doute, le ministère de la parole est tout fondé sur la .foi. Il faut prier, il faut purifier son cœur, il faut attendre tout du
ciel, il faut s'armer du glaive de ta parole de Dieu et ne compter point s'ir la sienne : vu là la préparation essentielle. Mais, (|noii|iin le fruit Intérieur de l'Bvangile ne sol dû qu'à la pure grâce et a I affti la parole de Dieu, il y a pourtant certaines choses que l'homme doit l'aire de son côté.
i Jusqu'ici vous avez bien parlé; mais vous allez, jo le vois bien, l'iii Br dans vos premiers sentiments.
i. Je ne pense pas en être snrti. Ne croyez-vous pas que l'ouvrage ■ le notre salut dépend de la grftcet