C. Quoi! jusqu'à nous
A. Oui, jusqu'à nous : et nous n'en sommes pas encore autant sortis que nous croyons: vous en comprendrez bientôt la raison. Les Bar bares qui inondèrent l'empire romain mirent partout ignorance et le mauvais goût. Nous venons d'eux; et quoique les lettres aient commencé à se rétablir dans le quinzième siècle, cette résurrection a été lente. On a eu de la peine à revenir à la bonne voie; et il y a encore bien des gens fort éloignés de la connottre. 11 ne faut pas laisser de respecter non-seulement les Pères, mais encore les auteurs pieux qui ont écrit dans ce long intervalle : on y apprend la tradition de leurs te^ips, et on y trouve plusieurs autres instructions très-utiles. Je suis tout honteux de décider ici ; mais souvenez-vous, messieurs, que voas l'avez voulu, et que je su's tout prêt à me dédire, si on me fait apercevoir que je me suis trompé. 11 est temps de finir cette conversation.
C. Nous ne vous mettons point en liberté que vous n'ayez dit voire sentiment sur la manière de choisir un texte.
A. Vous comprenez bien que les textes viennent de ce que les pasteurs ne parloient jamais autrefois au peuple de leur propre fom ne faisoient qu'expliquer les paroles du texte de l'Écriture. Insensible ment on a pris la coutume de ne plus suivre toutes les paroles do l'Évangile : on n'en explique plus qu'un seul endroit, qu'on nomme texte du sermon. Si donc on ne fait pas une explication exacte de toutes les parties de l'Évangile, il faut au moins en choisir les paroles qui contiennent les vérités les plus importantes et les plus proportionnées au besoin du peuple. Il faut les bien expliquer; et d'ordinaire, pour bien faire entendre la force d'une parole, il faut en expliquer beaucoup d'autres qui la précèdent et qui la suivent; il n'y faut chercher rien de plus subtil. Qu'un homme a mauvaise grâce de vouloir faire l'inventif et l'ingénieux, lorsqu'il devroit parler avec tojte la gravité et l'autorité du Saint- Esprit, dont il emprunte les paroles!
H. Je vous avoiiQ que les textes forcés m'ont toujours déplu. N'avez-
tous pas remarqué qu'un prédicateur tire d'un texte tous les sermons qu'il lui plaît? Il détourne insensiblement la matière pour ajuster son texte avec le sermon qu'il a besoin de débiter; cela se fait surtout dans les Carêmes. Je ne puis l'approuver.
B. Vous ne finirez pas, s'il vous plaît, sans m'avoir encore expliqué une chose qui me fait de la peine. Après cela je vous laisse aller.
A. Eh bien! voyons si je pourrai vous contenter : j'en ai grande envie, car je souhaite fort que vous employiez votre talent à faire des sermons simples et persuasifs.
B. Vous voulez qu'un prédicateur explique de suite et littéralement l'Écriture sainte.
A. Oui, cela seroit admirable.
B. Mais d'où vient donc que les Pères ont fait autrement? Ils sont toujours, ce me semble, dans les sens spirituels. Voyez saint Augustin, saint Grégoire, saint Bernard : ils trouvent des mystères sur tout; ils n'expliquent guère que la lettre.
A. Les Juifs du temps de Jésus-Christ étoient devenus fertiles en sens mystérieux et allégoriques. 11 parolt que les thérapeutes, qui demeuroient principalement à Alexandrie, et que Philon dépeint comme des Juifs philosophes, mais qu'Eusèbe prétend être les premiers chrétiens, étoient tous adonnés à ces explications de l'Ecriture. C'est dans la même ville d'Alexandrie que les allégories ont commencé à avoir quelque éclat parmi les chrétiens. Le premier des Pères qui s'est écarté de la lettre a été Origène : vous savez le bruit qu'il a fait dans l'Église. La piété inspire d abord ces interprétations; elles ont quelque chose d'ingénieux , d'agréable et édifiant. La plupart des Pères, suivant le goût des peuples de ce temps-, et apparemment le leur propre, s'en sont beaucoup servis; mais ils recouroient toujours fidèlement au sens littéral, et au prophétique, qui est littéral en sa manière, dans toutes les choses où il s'agissoit de montrer les fondements de la doctrine. Quand les peuples étoient parfaitement instruits de ce que la lettre leur devoit apprendre, les Pères leur donnoient ces interprétations spirituelles pour les édifier et pour les consoler. Ces explications étoient fort au goût surtout des Orientaux, chez qui elles ont commencé; car ils sont naturellement passionnés pour le langage mystérieux et allégorique. Cette variété de sens leur faisait un plaisir sensible, à cause des fréquents sermons et des lectures presque continuelles de l'Écriture qui étoient en usage dans l'Église. Mais parmi nous, où les peuples sont infiniment moins instruits, il faut courir au plus pressé, et commencer par le littéral, sans manquer de respect pour les sens pieux qui ont été donnés par les Pères : il faut avoir du pain avant que de chercher des ragoûts. Sur l'explication de l'Écriture, on ne peut mieux faire que d'imiter la solidité de saint Chrysostome La plupart des gens de notre temps ne cherchent point les sens allégoriques, parce qu'ils ont déjà assez expliqué tout le littéral; mais ils abandonnent le littéral parce qu'ils n'en conçoivent pas la grandeur-, et qu'ils le trouvent sec et stérile par rapport à leur manière de prêcher. On trouve toutes les vérités et tout le détail Fbnelon. — m. 19
des mœurs clans la lettre de l'Écriture sainte; et on l'y trouve nonseulement avec une autorité et une beauté merveilleuse, mais encore avi ic une abondance inépuisable; en s'y attachant, un prédicateur auroit toujours sans peine un grand nombre de choses nouvelles et grandes à dire. C'est un mal déplorable de voir combien ce trésor Bal n <^ligé par ceux mêmes qui l'ont tous les jours entre les mains. Si on s'attachait à cette méthode ancienne de faire des homélies, il y auroit deux sortes de prédicateurs. Les uns, n'ayant ni la vivacité ni le génie poétique, expliqueroient simplement l'Écriture sans en prendre le tour noble et vif: pourvu qu'ils le fissent d'une manière solide et exemplaire, ils ne laisseroient pas d'être d'excellents prédicateurs; ils auroient ce que demande saint Ainhroise, une diction pure, simple, claire, pleine de poids et de gravité, sans y ;iffecter l'élégance, ni mépriser la douceur et l'agrément. Les autres, ayant le génie poétique, expliqueroient l'Écriture avec le style et les figures do l'Écriture même, et ils seraient par là des prédicateurs achevés. Les uns instruiraient d'une manière forte et vénérable: les autres ajouteraient à la force de l'instruction la sublimité, l'enthousiasme et la véhémence de l'Écriture : en sorte qu'elle serait, pour ainsi dire, tout entière et vivante en eux, autant qu'elle peut 1 être dans des hommes qui ne sont point miraculeusement inspirés d'en haut.
B. Ah! monsieur, j'oubliois un article important : attendez, je vous prie; je ne vous demande plus qu'un mot.
A. Faut-il censurer encore quelqu'un?
B Oui, les panégyristes. Ne croyez-vous pas que quand on fait l'éloge d'un saint, il faut peindre son caractère, et réduire toutes ses actions et toutes ses vertus à un point?
A. Cela sert à montrer l'invention et la subtilité de l'orateur.
B. Je vous entends, vous ne goûtez pas cette méthode.
A. Elle me parait fausse pour la plupart des sujets. C'est forcer les matières, que de les vouloir toutes réduire à un seul point. Il y a un grand nombre d'actions dans la vie d'un homme qui viennent de divers principes, et qui marquent des qualités très-différentes. C'est une subtilité scolastique, et qui marque un orateur très-éloigné de bien connoître la nature, que de vouloir rapporter tout à une seule cause. Le vrai moyen de faire un portrait bien ressemblant est de peindre un homme tout entier; il faut le mettre devant les yeux des auditeurs, parlant et agissant. En décrivant le cours de sa vie, il faut appuyer principalement sur les endroits où son naturel et sa grâce paraissent davantage; mais il faut un peu laisser remarquer ces choses à l'auditeur. Le meilleur moyen de louer le saint, c'est de raconter ses actions louables. Voilà ce qui donne du corps et de la force à un éloge; voilà ce qui instruit; voilà ce qui touche. Souvent les auditeurs s'en retournent sans savoir la vie du saint, dont ils ont entendu parlei une heure : tout au plus ils ont entendu beaucoup de pensées sur un petit nombre de faits détachés et marqués sans suite II faudrait, au contraire, peindre le saint au naturel, le montrer tel qu'il a été dans tous les âges, dans toutes les conditions et dans les principales con-
jonctures où il a passé. Cela n'empêcherait point qu'on ne remarquât son caractère; on le feroit même bien mieux remarquer par ses actions et par ses paroles, que par des pensées et des desseins d'imagination.
B. Vous voudriez donc faire l'histoire de la vie du saint, et non pas son panégyrique?
A. Pardonnez-moi, je ne ferois point une narration simple. Je me contenterois de faire un tissu des faits principaux : mais je voudrais que ce fût un récit concis, pressé, vif, plein de mouvements; je voudrais que chaque mot donnât une haute idée des saints, et fût une instruction pour l'auditeur. A cela j'ajouterais tout'-s les réflexions morales que je croirais les plus convenables. Ne croyez-vous pas qu'un discours fait de cette manière aurait une noble et aimable simplicité? Ne croyez -vous pas que les vies des saints en seraient mieux connues, et les peuples plus édifiés? Ne croyez-vous pas même, selon les règles de l'éloquence que nous avons posées, qu'un tel discours serait plus éloquent que tous ces panégyriques guindés qu'on voit d'ordinaire?
B. Je vois bien maintenant que ces sermons-là ne seraient ni moins instructifs, ni moins touchants, ni moins agréables que les autres. Je suis content, monsieur, en voilà assez ; il est juste que vous alliez vous délasser. Pour moi , j'espère que votre peine ne sera pas inutile; car je suis résolu de quitter tous les recueils modernes et tous les pensieri italiens. Je veux étudier fort sérieusement toute la suite et tous les principes de la religion dans ses sources.
C. Adieu, monsieur; pour tout remercîment, je vous assure que je vous croirai.
A. Bonsoir, messieurs : je vous quitte avec ces paroles de saint Jérôme à Népotien ' : « Quand vous enseignerez dans l'Eglise, n'excitez point les applaudissements, mais les gémissements du peuple. Que les larmes de vos auditeurs soient vos louanges. Il faut que les discours d'un prêtre soient pleins de l'Écriture sainte. Ne soyez pas un déclamateur, mais un vrai docteur des mystères de Dieu. »