‹ Œuvres choisies (volume 4)Chapitre 91 sur 183 · Lin. I, cap. vi · texte numérisé non relu

Lin. I, cap. vi

k. S. Aug.. De doct. christ., lib. IV, n. 8, p. 6"

«282 DIALOGUES SUR L ELOQUl-.NCE.

fÉeril.ire en un sens contraire à leur doctrine. Voilà comment il faut reconnoHre leur autorité

(' i i la me parolt clair. Je voudrais qu un prêtre, avant que 'le prêcher, connût le Tond de leur OOCtrine |iour s'y conformer, .le voudrais môme qu'on étudiât leurs principes de conduite, leurs règles de modération, et leur méthode d'instruire.

A. Fort bien; ce sont nos maîtres. C'étoient des esprits très élevés, de grandes anies pleines de sentiments héroïques, des gens qui avoient une expérience merveilleuse des esprits et des m«-urs des hommes, qui avoient acquis une grande autorité, et une grande facilité de parler. On voit même qu'ils étoient très-polis, c'est-à-dire parfaitement instruits de toutes les bienséances, soit pour écrire, soit pour parler en public, soit pour converser familièrement, soit pour remplir toutes les fonctions de la vie civile. Sans doute, tout cela devoit les rendre fort éloquents, et fort propres à gagner les hommes. Aussi trouve- t-on dans leurs écrits une politesse, non-seulement «le paroles, mais de sentiments et de mœurs, qu'on ne trouve point dans les écrivains des siècles suivants. Ceite politesse, qui s'accorde très bien avec la simplicité, et qui les rendoil gracieux et insinuants, faisoit de grands effets pour la religion. C'est ce qu'on ne saurait trop étudier en eux. Ainsi, après l'Écriture, voilà les sources pures des bons sermons.

C. Quand un homme auroit acquis ce fonds, et que ses vertus exemplaires auraient édifié l'Église, il serait en état d'expliquer l'Évangile avec beaucoup d'autorité et de fruit. Par les instructions familières et par les conférences dans lesquelles on l'aurait exercé de bonne heure, il auroit acquis une liberté et une facilité suffisante pour bien parler, .le comprends encore que de telles gens étant appliqués à tout le détail du ministère, c'est-à-dire à administrer les sacrements. A conduire les âmes, à consoler les mourants et les affligés, ils ne pourraient point avoir le temps d'apprendre par cœur des sermons fort étudiés: il faudrait que la bouche parlât selon l'abondance du cœur, c'est-à-dire qu'elle répandît sur le peuple la plénitude de la science évangélique et les seniments affectueux du prédicateur. Sur ce que vous disiez hier des seruionsqu'on apprend par cœur, j'ai eu la curiosité d'aller chercher un endroit de saint Augustin que j'avois lu autrefois : en voici le sens. Il prétend que les prédicateurs doivent parler d'une manière encoie plus claire et plus sensible que les autres gens, parce que, la coutume et la bienséance ne permettant pas de les interroger, ils doivent craindre de ne se proportionner pas assez à leurs auditeurs. C'est pourquoi, dit-il, ceux qui apprennent leurs sermons mot à mot, et qui ne peuvent répéter et éclaircir une vérité jusqu'à ce qu'ils remarquent qu'on l'a comprise, se privent d'un grand fruit. Vous voyez bien par )k que saint Augustin se contentoit de préparer les etioses dans son esprit, sans mettre dans sa mémoire touies les paroles de ses sermons. 3uand même les règles de la vraie éloquence demanderaient quelque cho-e de plus, celles du ministère évangélique ne permettraient pas d'aller plus loin. Pour moi je suis, il y a longtemps, de votre avis làtlessus. Pendant qu'il y a tant de besoins pressants dans le christia-

nisine, pendant que le prêtre, qui doit être l'homme de Dieu, préparé à toute bonne œuvre, devroit se hâter de déraciner l'ignorance et les scandales du chamo de l'Église, je trouve qu'il est fort indigne de lui qu'il pa>se sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes, à retoucher des portraits, et à inventer des divisions : car, dès qu'on s'est mis sui le pied de ces sortes de prédicateurs, on n'a plus le temps de faire autre chose, on ne fait plus d'autre étude, ni d'autre travail; encore même, pour se soulager, se réduit-on souvent à redire toujours les même*sermons. Quelle éloquence que celle d'un homme dont l'auditeur sait par avance toutes les expressions et tous les mouvements! Vraiment, c'est bien là le moyen de srrprendre, d'étonner, d'attendrir, de saisi et de persuader les hommes! Voilà une étrange manière de cacher l'art et de faire parler la nature! Pour moi, je le dis franchement, tout cela me scandalise. Quoi ! le dispensateur des mystères de Dieu serat-il un déclamateur oisif, jaloux de sa réputation et amoureux d'une vaine pompe? N'osera-t-il parler de Dieu à son peuple, sans avoir rangé toutes ses paroles, et appris, en écolier, sa leçon par cœur?

A. Votre zèle me fait plaisir. Ce que vous dites est véritable. Il ne faut pourtant pas le dire trop fortement; car on doit ménager beaucoup de gens de mérite et même de piété, qui, déférant à la coutume, ou préoccupi-s par l'exemple, se sont engagés de bonne foi dans la méthode que vous blâmez avec raison. Mais j'ai honte de vous interrompre si souvent. Achevez, je vous prie.

C. Je voudrois qu'un prédicateur expliquât toute la religion, qu'il la développât d'une manière sensible, qu'il montrât l'institution des choses, qu'il en marquât la suite et la tradition, qu'en montrant a'insi l'origine et l'établissement de la religion il détruisît les objections des libertins sans entreprendre ouvertement de les attaquer, de peur de scandaliser les simples fidèles.

A. Vous dites très-bien; car la véritable manière de prouver la vé rite de la religion est de la bien expliquer. Elle se prouve elle-même, quand on en donne la vraie idée. Toutes les autres preuves, qui ne sont pas tirées du fond et des circonstances de la religion m?me, lui sont comme étrangères. Par exemple, la meilleure preuve de la création du monde, du déluge, et des miracles de Moïse, c'est la nature de cesmiracles et la manière dont l'histoire en est écrite : il ne faut, à un homme sage et sans passion, que les lire pour en sentir la vérité.

C. Je voudrois encore qu'un prédicateur expliquât assidûment et do suito au peuple, outre tout le détail de l'Évangile et des mystères, l'origine et l'institution des sacrements, les traditions, les disciplines , l'office et les cérémonies de l'Église : par là, on prémunirait les fidèles contre les objections des hérétiques; on les mettrait en état de rendre raison de leur foi , ei de loucher même ceux d'entre les hérétiques qui ne sont point opiniâtres. Toutes ces instructions alïermiroient la foi, donneraient une haute idée de la religion, et feraient que le peuple profiterait pour son édification de tout ce qu'il voit dans l'Église; au lieu qu'avec l'instruction superficielle qu'on lui donne, ij ne comprend presque tien de tout ce qu'il voit, et il n'a même qu'une idée très-confuse

de ce qu'il entend dire au prédicateur. C'est principalement à cause rlr cette suite d'instructions que je voudrais que des gens fixes, comme* les pasteurs, prêchassent dtns chaque paraisse. J'ai souvent remarqué qu'il n'y a m art ni science dans le monde, que les maîtres n'enseign< ut de suite par principes et avec méthode : il n'y a que la religion qu'on n'enseigne point de cette manière aux fidèles. On leur donne dans L'enfance un petit catéchi°me sec, et qu'ils apprennent par cœur -ans en comprendre le sens; après quoi ils n'ont pour instruction que tics Bermons vagues et détachas. ,!*■ voudrais, comme vous le disiez tantôt, qu'on enseignât aux chrétiens los premiers éléments de leur religion, et qu'on les menât avec ordre jusqu'aux plus hauts mystères.

A. C'est ce q:ie l'on faisoit autrefois, on commençoit par les catéchèses, après quoi les pasteurs enseignoient de suite l'Évangile par des homélies. Cela faisoit des chrétiens très-instruits de toute la parole de Dieu. Vous connoissez le livre de saint Augustin de Cntechizandis rudibux. Vous connoissez aussi le Pédagogue de saint Clément, qui est un ouvrage fait pour faire connottre aux païens qui se convertissoient les mœurs de la philosophie chrétienne. C'étoient les plus grands hommes qui étoient employés à ces instructions : aussi produisoientelles des fruits merveilleux, et qui nous paraissent maintenant presque incroyables.

C. Knfin, je voudrais que le prédicateur, quel qu'il lût, fît ses sermons de manière qu'ils ne lui fussent point fort pénihles, et qu'ainsi il plU prêcher souvent. Il faudrait que tous ses sermons fussent courts et qu'il pût, sans s'incommoder et sans lasser la peuple, prêcher tous les dimanches après l'Évangile Apparemment ces anciens évoques, qui étoient fort âgés et chargés de tant de travaux, ne faisoient pas autant de cérémonie que nos prédicateurs pour parler au peuple au milieu île la messe, qu'ils disoient eux-mêmes solennellement tons les dimanches. Maintenant, afin qu'un prédicateur ail bien fait, il faut qu'en soitant de chaire il soit tout en eau, hors d'haleine, et incapable d'agir le reste du jour. La chasuble, qui n'étoit point alors écliancrée à l'endroit des épaules, comme à présent, et qui pendoiten rond également de tous les côtés, les empêchon apparemment de remuer autant les bras que nos prédicateurs les remuent. Ainsi leurs sermons étoient courts, et leur action grave et modérée. Eh bien! monsieur, tout cela n'esi-il pas selon vos principes? N'est-ce pas là l'idée que vous nous donnez des sermons?

A. Ce n'est pas la mienne, c'est celle de l'antiquité. Plus j'entre dans le détail, plus je trouve que cette ancienne forme des sermons étoit la plus parfaite. C'étoient de grands hommes, des hommes nonseulement fort saints, mais très-éclairés sur le fond de la religion et sur la manière de persuader les hommes, qui s'étoient appliqués à régler toutes ces circonstances : il y a une sagesse merveilleuse cachée sous cet air de simplicité. 11 ne faut pas s'imaginer qu'on ait pu dans la suite trouver rien de meilleur. Vous avez, monsieur, expliqué tout cela parfaitement bien, et vous ne m'avez laissé rien à dire ; vous développez mieux ma pensée que moi-même.

B. Vous élevez bien haut l'éloquence et les sermons des Pères.

.1. Je ne crois pas en dire trop.

B. Je suis surpris de voir qu'après avoir été si rigoureux contre les orateurs profanes qui ont mêlé des jeux d'esprit dans leurs discours, vous soyez si indulgent pour les IJères, qui sont pleins de jeux de mots, d'antithèses et de pointes fort contraires à toutes vos règles. De grâce, accordez-vous avec vous-même, développez-nous tout cela : par exemple, que pensez-vous du style de 'lertullien?

A. 11 y a des choses très-estimables dans cet auteur; la grandeur de ses sentiments est souvent admirable : d'ailleurs, il faut le lire pour certains principes sur la tradition, pour les faits d'histoire, et pour la discipline de son temps. Mais pour son style, je n'ai garde de le défendre: il a beaucoup de pensées fausses et obscures, beaucoup de métaphores dures et entortillées. Ce qui est mauvais en lui est ce que la plupart îles lecteurs y cherchent le plus : beaucoup de prédicateurs se gâtent par cette lecture : l'envie de dire quelque chose de singulier les jette dans cette étude. La diction de Tertullien, qui est extraordinaire et pleine de faste, les éblouit. Il faudrait donc bien se garder d'imiter ses pensées et son style; mais on devroii tirer de ses ouvrages de grands sentiments, et la connoissance de l'antiquité.

B. Mais saint Cyprien, qu'en dites-vous? n'est -il pas aussi bien enflé?

A. 11 l'est sans doute; on ne pouvoit guère être autrement dans son siècle et dans son pays. Mais, quoique son style et sa diction sentent l'enflure de son temps et la dureté africaine, il a pourtant beaucoup de force et d'éloquence : on voit partout une grande âme, une âme éloquente, qui exprime ses sentiments d'une manière noble et touchante : on y trouve en quelques endroits des ornements affectés; par exemple, dans l'Épître à Douât, que saint Augustin cite1 néanmoins comme une épître pleine d'éloquence. Ce Père dit que Dieu a permis que ces traits d'une éloquence affectée aient échappé à saint Cyprien pour apdrendre à la postérité combien l'exactitude chrétienne a châtié (i^ns tout le reste de ses ouvrages ce qu'il y avoit d'ornements superflus dans le style de cet oiateur, et qu'elle l'a réduit dans les bornes d'une éloquence plus grave et plus modeste. C'est, continue saint Augustin, ce dernier caractère, marqué dans toutes les lettres suivantes de saint Cyprien, qu'on peut aimer avec sûreté, et chercher suivant les règles de la plus sévère religion, mais auquel on ne peut parvenir qu'avec beaucoup de peine. Dans le fond, l'Épître de saint Cyprien à Donat, quoique trop ornée, au jugement même desaint Augustin, mérite d'être appelée éloquente : car encore qu'on y trouve, comme il dit, un peu trop de fleurs semées, on voit bien néanmoins que le gros de l'épître est très-sérieux, très-vif, et très-propr à donner une haute idée du christianisme à un païen qu'on veut convertir. Dans les endroits où saint Cyprien s'anime fortement, il laisse là tous les jeux. d'esprit, il prend un tour véhément et sublime.

t. De dt;i.. christ . lih. IV, n. 31, p. 76.

286 DIALOGUES SUR L'ÉLOOUENCE.

B. Mais saint Augustin, dont vous partez, n'est-ce pas l'ûci ivain du monde le plus accoutumé à se jouer des paroles? Le défendrez- vous aussi ?

A. Non, je ne le défendrai pont là-dessus. C'est le défaut de son temps, auquel son esprit vif et sulitil lui donnoit une pente naturelle. Cela montre que saint Augustin n'a pas été un orateur parfait; mais cela n'empêche pas qu'avec ce défaut il n'ait eu un grand talent pour la persuasion. C'est un homme qui raisonne avec une force singulière, qui est plein d'idées nobles, qui connoli le fond du cœur de l'homme, qui est poli et attentif à garder dans tous ses discours la plus étroite bienséance, qui s'exprime enfin presque toujours d'une manière t"ii dre, aH'ectueuse et insinuante. Un tel homme ne mérite-t-il pas qu'on lui pardonne le défaut que nous reconnaissons en lui?

C. Il est vrai que je n'ai jamais trouvé qu'en lui seul une chose que

tous dire : c'est qu'il est touchant, lors même qu'il fait des pointes Bien n en est plus rempli que ses Confessions et ses Soliloques. Il faut avouer qu'ils sont tendres, et propres à attendrir le lecteur.

A. C'est qu'il corrige le jeu d'esprit, autant qu'il est possible, par la naïveté de ses mouvements et de ses affections. Tous ses ouvrages portent le caractère de l'amour de Dieu; non-seulement il le sentoit, mais il sa voit merveilleusement exprimer au dehors les sentiments qu'il en avoit. Voilà la tendresse qui fait une partie de l'éloquence. D'ailleurs, nous voyonsque saint Augustin connoissoit bien le fond des véritables règles. Il dit qu'un discours, pom- être persuasif, doit être simp'e, naturel; que l'art y doit êire caché, et qu'un discours qui parott trop beau met l'auditeur en défiance. Il y applique ces paroles que vous connoissez : Qui sophistice Inquilur odibilis est1. II traita aussi avec beaucoup de science l'arrangement des choses, le mélange des divers styles, les moyens de faire toujours croître le discours, la nécessité d'être simple et familier, même pour les tons de la voix, et pour l'action >n certains endroits, quoique tout ce qu'on dit soit grand quand on prêche la religion; enfin, la manière de surprendre et de toucher. Voilà les idées de saint Augustin sur l'éloquence. Mais voulezvous voir combien dans la pratique il avoit l'art d'entrer dans les esprits, et combien il cherchoit à émouvoir les passions, selon le vrai but de la rhétorique? lisez ce qu'il rapporte lui-même' d'un discours qu'il fit au peuple, à Césarée de Mauritanie, pour faire abolir une coulume barbare. Il s'agissoit d'une coutume ancienne qu'on avoit poussée jusqu'à une cruauté monstrueuse, c'est tout dire. Il s'agissoit d'ôter au peuj le un spectacle dont il éloit charmé; jugez vous-même de la difficulté de cette entreprise. Saint Augustin dit qu'après avoir Darlé quelque temps, ses auditeurs s'écrièrent, et lui applaudirent: Tiai> il jugea que son discours ne persuaderait point tandis qu'on s'amu- ;eroii à lui donnerdes louanges. Il compta donc pour rien le plaisir etl'admiration de l'auditeur, et il ne commença à espérer que quand il vit couler des larmes. En effet, ajoute-t-il, le peuple renonçaàce spectacle, et il va

t. De doci. chrisi , lib. II, n. 48, p. 38. — 2. Ibid., lib. V, n. 52. o. 87.

huit ans qu'il n'a point été renouvelé. N'est-ce pas là un vrai orateur? Avons-nous des prédicateurs qui soienten état d'en f;iire autant ? Saint Jérôme aencoreses défauts pour le style; mais ses expressions sont maies et grandes II n'est pas régulier; mais il est bien plus éloquent que la plupait des gens qui se piquent do l'être. Ce seroit juger en petit grammairien, que de n'examiner les Pères que par la langue et le style. (Vous savez bien qu'il ne faut pas confondre l'éloquence avec l'élégance et la pureté de la diction.) Saint Ambroise suit aussi quelquefois la mode de son temps : il donne à son discours les ornements qu'on estimoit alors Peut-être même que ces grands hommes, qui avo ent des vues plus hautes que les règles communes de l'éloquence, se conformoient au goût du temps pour faire écouter avec plaisir la parole de Dieu, et. pour insinuer les vérités de la religion. Mais, après tout, ne voyons-nous pas saint Ambroise, nonobstant quelques jeux de mots, écrire à Théodose avec une force et une persuasion inimitable? Quelle tendresse n'exprime-t-il pas quand il parle de la mort de son frère Satyre ! Nous avons même, dans le bréviaire romain, un discours de lui ■sur la tête de saint Jean ', qu'Hérode respecte et craint encore après sa mort : prenez-y garde, vous en trouverez la fin sublime. Saint Léon est enflé, mais il est grand. Saint Grégoire pape étoit encore dans un siècle pire; il a pourtant t'crit plusieurs choses avec beaucoup de force et de dignité. Il faut savoir distinguer ce que le malheur du temps a mis dans ces grands hommes, comme dans tous les autres écrivains de leurs siècles, d'avec ce que leur génie et leurs sentiments leur fournissoient pour persuader leurs auditeurs.

C. Mais quoi! tout étoit donc gâté, selon vous, pour l'éloquence dans ces siècles si heureux pour la religion?

A. Sans doute : peu de temps après l'empire d'Auguste, l'éloquence et la langue latine même n'avoient fait que se corrompre. Les Pères ne sont venus qu'après ce déclin : ainsi il ne faut pas les prendre pour des modèles sûrs en tout; il faut même avouer que la plupart des sermons que nous avons d'eux sont leurs moins forts ouvrages. Quand je vous montrois tantôt, par le témoignage des Pères, que l'Écriture est éloquente, je songeois en moi-même que c'étoient des témoins dont l'éloquence est bien inférieure à celle que vous n'avez crue que sur leur parole. Il y a des gens d'un goût si dépravé, qu'ils ne sentiront pas les beautés d'Isaïe, et qu'ils admireront saint Pierre Chrysologue, en qui, nonobstant le beau nom qu'on lui a donné, il ne faut chercher que le fond de la piété évangélique, sous une infinité de mauvaises pointes. Dans l'Orient, la bonne manière de parler et d'écrire se soutint davantage; la langue grecque s'y conserva presque dans sa pureté. Saint Chrysostome la parloit fort bien. Son style, comme vous savez, est diffus : mais il ne cherche point de faux ornements; tout tend à la persuasion; il place chaque chose avec dessein; il connoît bien l'Ecriture sainte et les mœurs des hommes; il entre dans les cœurs; il rend les choses sensibles ; i! a des pensées

l. De Virginia., lib. III, cap. vi, t. II, p. 181, 182.

hautes al solides, et il n'est pas sans mouvements : dina snn tout, on peut dira que c'est un grand orateur. Saint Grégoire de Nazianze est pilla ooncia et plus poétique, mai» un peu moins appliqué a la persuaaion. H a néanmoins des endroits toit touchants -. par exemple, son adieu > Constantinople, ei l'éloge funèbre de saint Basile. Celui-ci est grave, aententieux, austère mène, dans sa diction. Il avoit profondément médité tout le détail <le l'Evangile; il connoissoit. à, fond les maladies de l'homme, et rVst ui grand maître pour le régime des âmes. On ne peut rien voir de plus éloquent que sou Emilie à une vierge qui était tombée : à mon sens, c'est un chef-d'œuvre. Si on n'a un goût formé sur tout cela, on court risque de prendre dans les Pères ce qu'il y a de moins bon, et de ramasser leurs défauts dans les sermons que l'on compose.

C. Mais combien a duré cette fausse éloquence que vous dites qui succéda à la bonne?

A. Jusqu'à nous.

Page 1