LIVRE VTII
donc ces deux étrangers que le ciel envoie en ces lieux? Sans eux, la guerre entreprise nous s-eroit funeste, et Salente tomberoit en ruines avant que d'achever d'être élevée sur ses fondements. Je vois un jeune héros que la sagesse mène par la main. Il n'est pas permis à une bouche mortelle d'en dire davantage. »
En disant ces paroles son regard étoit farouche et ses yeux étincelants; il sembloit voir d'autres objets que ceux qui paroissoient devait lui; son visage étoit enflammé; il étoit troublé et hors de lui-même; ses cheveux étoient hérissés, sa bouche écumante, ses bras levés et immobiles. Sa voix émue étoit plus forte qu'aucune voix humaine; il étoit hors d'haleine et ne pouvoit tenir renfermé au dedans de lui l'esprit divin qui l'agitoit.
a 0 heureux Idoménée! s'écria-t-il encore, que vois-je! quels malheurs évités! quelle douce paix au dedans! mais au dehors quels combats! quelles victoires! 0 Télémaque! tes travaux surpasseront ceux de ton. père; le fier ennemi gémit dans la poussière sous ton glaive; les portes d'airain, les inaccessibles remparts tombent à tes pieds. 0 grande déesse, que son père.... 0 jeune homme, tu verras enfin.... » A ces mots, la parole meurt dans sa bouche et il demeure, comme malgré lui, dans un silence plein d'étonnem^nt.
Tout le peuple est glacé de crainte; Idoménée, tremblant, n'ose lui demander qu'il achève. Télémaque même, surpris, comprend à peine ce qu'il vient d'entendre; à peine peut-il croire qu'il ait entendu ces hautes prédictions. Mentor est le seul que l'esprit divin n'a point étonné. a Vous entendez, dit-il à Idoménée , le dessein des dieux. Contre quelque nation que vous ayez à combattre, la victoire sera dans vos mains et vous devrez au jeune fils de votre ami le bonheur de vos armes. N'en soyez point jaloux : profitez seulement de ce que les dieux vous donnent par lui. n
Idoménée, n'étant pas encore revenu de son étonnement, cherchoit en vain des paroles; sa langue demeuroit immobile. Télémaque, plus prompt, dit à Mentor : c Tant de gloire promise ne me touche point; mais que peuvent donc signifier ces dernières paroles : Tu verras.... Est-ce mon père ou seulement Ithaque? Hélas! que n'a-t-il achevé! il m'a laissé plus en doute que je n'étois. 0 Ulysse ! ô mon père, seroit-ce vous, vous-même que je dois voir? seroit-il vrai? Mais je me flatte. Cruel orac'.e! tu prends plaisir à te jouer d'un malheureux; encore une parole et j'étois au comble- du bonheur. »
Mentor lui dit : « Respectez ce que les dieux découvrent, et n'entreprenez pas de découvrir ce qu'ils veulent cacher. Une curiosité téméraire mérite d'être confondue. C'est par une sagesse pleine de bonté que les dieux cachent aux foibles hommes leur destinée dans une nuit impénétrable. Il est utile de prévoir ce qui dépend de nous, pour le bien faire; mais il n'est pas moins utile d'ignorer ce qui ne dépend pas de nos soins et ce que les dieux veulent faire de nous. » Télémaque, touché de ces paroles, se retint avec beaucoup de peine.
Idoménée, qui étoit revenu de son étonnement, commença de son 3Ôté k louer le grand Jupiter, qui lui avoit envoyé le jeune Télémaque
et le sage Mentor, pour le rendre victorieux de ses ennem.s. Après qu'on eut fait un magnifique repas, qui suivit le sacrifice, il parla ainsi en particulier aux deux étrangers :
a J'avoue que je ne connoissois point encore assez l'art de régner quand je revins en Crète, après le siège de Troie. Vous savez, chers amis, les malheurs qui m'ont privé de régner dans cette grande île, puisque vous m'assurez que vous y avez été depuis que j'en suis parti. Encore trop heureux si les coups les plus cruels de la fortune ont servi à m'instruire et à me rendre plus modéré ! Je traversai les mers comme un fugitif que la vengeance des dieux et des hommes poursuit : toute ma grandeur passée ne servoit qu'à me rendre ma chute plus honteuse et plus insupportable. Je vins réfugier mes dieux pénates sur cette côte déserte, où je ne trouvai que des terres incultes, couvertes de ronces et d'épines, des forêts aussi anciennes que la terre, des rochers presque inaccessibles où se retiroient les bêtes farouches. Je fus réduit à me réjouir de posséder, avec un petit nombre de soldats et de compagnons qui avoient bien voulu me suivre dans mes malheurs, cette terre sauvage, et d'en faire ma patrie, ne pouvant plus espérer de revoir jamais cette Ile fortunée où les dieux m'avoient fait naître pour y régner, a Hélas! disois-je en moi-même, quel changement 1 Quel a exemple terrible ne suis-je point pour les rois! il faudroit me mon- « trer à tous ceux qui régnent dans le monde, pour les instruire par « mon exemple. Ils s'imaginent n'avoir rien à craindre à cause de leur « élévation au-dessus du reste des hommes : hé ! c'est leur élévation « même qui fait qu'ils ont tout à craindre! J'étois craint de mes enne- « mis et aimé de mes sujets; je commandois à une nation puissante « et belliqueuse : la renommée avoit porté mon nom dans les pays les a plus éloignés; je régnois dans une île fertile et délicieuse; cent villes « me donnoient chaque année un tribut de leurs richesses; ces peuples « me reconnoissoient pour être du sang de Jupiter, né dans leur pays; a ils m'aimoient comme le petit-fils du sage Minos, dont les lois les a rendent si puissants et si heureux. Que manquoit-il à mon bonheur, « sinon d'en savoir jouir avec modération? Mais mon orgueil et la flata terie, que j'ai écoutée, ont renversé mon trône. Ainsi tomberont « tous les rois qui se livreront à leurs désirs et aux conseils des esprits « flatteurs. »
« Pendant le jour je tâchois de montrer un visage gai et plein d'espérance, pour soutenir le courage de ceux qui m'avoient suivi. « Faia sons, leur disois-je, une nouvelle ville, qui nous console de tout ce a que nous avons perdu. Nous sommes environnés de peuples qui nous « ont donné un bel exemple pour cette entreprise. Nous voyons Tarente « qui s'élève assez près de nous. C'est Phalante, avec ses Lacédémoniens, oc qui a fondé ce nouveau royaume. Philoctète donne le nom de Pétille oc à une grande ville qu'il bâtit sur ia même côte. Métaponte est encore « une semblable colonie. Ferons-nous moins que tous ces étrangers « errants comme nous? La fortune ne ncus est pas plus rigoureuse. »
« Pendant que je tâchois d'adoucir par ces paroles les peines de mes compagnons, je cachois au fond de mon. cœur une douleur mortelle.