‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 101 sur 236 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

royaume. Mais la fortune, qui se joue des hommes et qui me tient errant dans tous les pays loin d'Ithaque, m'a enfin jeté sur vos côtes. Parmi tous les maux qu'elle m'a faits, c'est celui que je supporte le plus volontiers. Si elle m'éloigne de ma patrie, du moins elle me fait connoître le plus généreux de tous les rois. »

A ces mots, Idoménée embrassa tendrement Télémaque; et, le menant dans son palais, lui dit : « Quel est donc ce prudent vieillard qui vous accompagne? Il me semble que je l'ai souvent vu autrefois. — C'est Mentor, répliqua Télémaque, Mentor, ami d'Ulysse, à qui il avoit confié mon enfance. Qui pourroit vous dire tout ce que je lui dois?»

Aussitôt Idoménée s'avance et tend la main à Mentor : « Nous nous sommes vus, dit-il, autrefois. Vous souvenez-vous du voyage que vous fîtes en Crète et des bons conseils que vous me donnâtes? Mais alors l'ardeur de la jeunesse et le goût des vains plaisirs m'entralnoient. Il a fallu que mes malheurs m'aient instruit, pour m'apprendre ce que je ne voulois pas croire. Plût aux dieux que je vous eusse cru, ô sage vieillard! Mais je remarque avec étonnement que vous n'êtes presque point changé depuis tant d'années; c'est la même fraîcheur de visage, la même taille droite, la même vigueur : vos cheveux seulement ont un peu blanchi.

— Grand roi, répondit Mentor, si j'étois flatteur, je vous dirois de même que vous avez conservé cette fleur de jeunesse qui éclatoit sur votre visage avant le siège de Troie; mais j'aimerois mieux vous déplaire que de blesser la vérité. D'ailleurs je vois, par votre sage discours, que vous n'aimez pas la flatterie et qu'on ne hasarde rien en vous parlant avec sincérité. Vous êtes bien changé et j'aurois eu de la peine à vous reconnoître. J'en conçois clairement la cause, c'est que vous avez beaucoup souffert dans vos malheurs : mais vous avez bien gagné en souffrant, puisque vous avez acquis la sagesse. On doit se consoler aisément des rides qui viennent sur le visage pendant que le cœur s'exerce et se fortifie dans la vertu Au reste, sachez que les rois s'usent toujours plus que les autres hommes. Dans l'adversité, les peines de l'esprit et les travaux du corps les font vieillir avant le temps. Dans la prospérité, les délices d'une vie molle les usent bien plus encore que tous les travaux de la guerre. Rien n'est si malsain que les plaisirs où l'on ne peut se modérer. De là vient que les rois, et en paix et en guerre, ont toujours des peines et des plaisirs qui font venir la vieil.esse avant l'âge où elle doit venir naturellement. Une vie sobre, modérée, simple, exempte d'inquiétudes et de passions, réglée et laborieuse, retient dans les membres d'un homme sage la vive jeunesse , qui, sans ces précautions, est toujours prête à s'envoler sur les ailes du temps. »

Idoménée, charmé du discours de Mentor, l'eût écouté longtemps, si on ne fût venu l'avertir pour un sacrifice qu'il devoit faire à Jupiter. Télémaque et Mentor le suivirent, environnés d'une grande foule de peuple qui considérait avec empressement et curiosité ces deux étrangers. Les Salentins se disoient les uns aux autres : « Ces deux hommes sont bien différents! Le jeune a je ne sais auoi de vif et d'aimable; toutes

ÔO TÉLÉMAQUE.

les grâces de la beauté et de la jeunesse sont répandues sur son visage et sur tout son corps : mais cette beauté n'a rien de mou et d'efféminé ; avec cette fleur si tendre de la jeunesse, il paroît vigoureux, robuste, endurci au travail. Mais cet autre, quoique bien plus âgé, n'a encore rien perdu de sa force : sa mine paroît d'abord moins haute et son visage moins gracieux; mais, quand on le regarde de près, on trouve dans sa simplicité des marques de sagesse et de vertu avec une noblesse qui étonne. Quand les dieux sont descendus sur la terre pour se communiquer aux mortels, sans doute qu'ils ont pris de telles figures d'étrangers et de voyageurs. »

Cependant on arrive dans le temple de Jupiter, qu'Idoménée, du sang de ce dieu, avoit orné avec beaucoup de magnificence. 11 étoit environné d'un double rang de colonnes de marbre jaspé; les chapiteaux étoient d'argent. Le temple étoit tout incrusté de marbre, avec des bas-reliefs qui représentoient Jupiter changé en taureau, le ravissement d'Europe et son passage en Crète au travers des flots : ils sembloient respecter Jupiter, quoiqu'il fût sous une forme étrangère. On voyoit ensuite la naissance et la jeunesse de Minos; enfin, ce sage roi donnant, dans un âge plus avancé, des lois à toute son île pour la rendre à jamais florissante. Télémaque y remarqua aussi les principales aventures du siège de Troie, où Idoménée avoit acquis la gloire d'un grand capitaine. Parmi ces représentations de combats il chercha son père, il le reconnut prenant les chevaux de Rhésus, que Diomède venoit de tuer; ensuite disputant avec Ajax les armes d'Achille devant tous les chefs de l'armée grecque assemblés; enfin sortant du cheval fatal pour verser le sang de tant de Troyens.

Télémaque le reconnut d'abord à ces fameuses actions dont il avoit souvent ouï parler et que Nestor même lui avoit racontées. Les larmes coulèrent de ses yeux. 11 changea de couleur, son visage parut troublé. Idoménée l'aperçut, quoique Télémaque se détournât pour cacher son trouble, a N'ayez point de honte, lui dit Idoménée, de nous laisser voir combien vous êtes touché de la gloire et des malheurs de votre père. »

Cependant le peuple s'assembloit en foule sous les vastes portiques formés par le double rang de colonnes qui environnoient le temple. 11 y avoit deux troupes de jeunes garçons et de jeunes filles qui chantoient des vers à la louange du dieu qui tient dans ses mains la foudre. Ces enfants, choisis de la figure la plus agréable, avoient de longs cheveux flottants sur leurs épaules. Leurs têtes étoient couronnées de roses et parfumées; ils étoient tous vêtus de blanc. Idoménée faisoit à Jupiter un sacrifice de cent taureaux pour se le rendre favorable dans une guerre qu'L avoit entreprise contre ses voisins. Le sang des victimes fumoit de tous côtés : on le voyait ruisseler dans les profondes coupes d'or et d'argent.

Le vieillard Théophane, ami des dieux et prêtre du temple, tenoit pendant le sacrifice sa tête couverte d'un bout de sa robe de pourpre : ensuite il consulta les entrailles des victimes qui palpitoient encore; puis s'étant mis sur le trépied sacré : « 0 dieux, s'écria-t-il. auels sont

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