‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 108 sur 236 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

les plus puissantes, causés par la guerre, pendant la longue absence de leurs rois! Au retour, les uns ont fait naufrage au promontoire de Capharée; les autres ont trouvé une mort funeste dans le sein même de leurs épouses. 0 dieux, c'est dans votre colère que vous armâtes les Grecs pour cette éclatante expédition! 0 peuples hespériens ! je prie les dieux de ne vous donner jamais une victoire si funeste. Troie est en cendres, il est vrai, mais ilvaudroit mieux pour les Grecs qu'elle fût encore dans toute sa gloire, et que le lâche Paris jouît encore en paix de seo infâmes amours avec Hélène. Philoctète, si longtemps malheureux et abandonné dans l'île de Lemnos, ne craignez-vous point de retrouver de semblables malheurs dans une semblable guerre? Je sais que les peuples de la Laconie ont senti les troubles causés par la longue absence des princes, des capitaines et des soldats qui allèrent contre les Troyens. 0 Grecs, qui avez passé dans l'Hespérie, vous n'y avez tous passé que par une suite des malheurs que causa la guerre de Troie! »

Après avoir parlé ainsi, Mentor s'avança vers les Pyliens, et Nestor, qui l'avoit reconnu, s'avança aussi pour le saluer, <r 0 Mentor, lui dit-il, c'est avec plaisir que je vous revois. Il y a bien des années que je vous vis pour la première fois, dans la Phocide; vous n'aviez que quinze ans, et je prévis dès lors que vous seriez aussi sage que vous l'avez été dans la suite. Mais par quelle aventure avez-vous été conduit en ces lieux ? Quels sont donc les moyens que vous avez de finir cette guerre ? Idoménée nous a contraints de ^attaquer. Nous ne demandions que la paix; chacun de nous avoit un intérêt pressant de la désirer; mais nous ne pouvions plus trouver aucune sûreté avec lui : il a violé toutes ses promesses à l'égard de ses plus proches voisins. La paix avec lui ne seroit point une paix: elle lui serviroit seulement à dissiper notre ligue, qui est notre unique ressource. Il a montré à tous les peuples son dessein ambitieux de les mettre dans l'esclavage, et il ne nous a laissé aucun moyen de défendre notre liberté qu'en tâchant de renverser son nouveau royaume. Par sa mauvaise foi nous sommes réduits à le faire périr ou à recevoir de lui le joug de la servitude. Si vous trouvez quelque expédient pour faire en sorte qu'on puisse se confier à lui et s'assurer d'une bonne paix, tous les peuples que vous voyez ici quitteront volontiers les armes: et nous avouerons avec joie que vous nous surpassez en sagesse. »

Mentor lui répondit : « Sage Nestor, vous savez qu'Ulysse m'avoit confié son fils Télémaque. Ce jeune homme, impatient de découvrir la destinée de son père, passa chez vousàPylos, et vous le reçûtes avec tous les soins qu'il pouvoit attendre d'un fidèle ami de son père; vous lui donnâtes même votre fils pour le conduire. Il entreprit ensuite de longs voyages sur la mer; il a vu la Sicile, l'Egypte, l'Ile de Chypre, celle de Crète. Les vents, ou plutôt les dieux, l'ont jeté sur cette côte comme il vouloit retourner à Ithaque. Nous sommes arrivés ici tout à propos pour vous épargner les horreurs d'une cruelle guerre. Ce n'est plus Idoménée, c'est le fils du sage Ulysse, c'est moi qui vous réponds de toutes les choses oui vous seront promises. »

Pendant que Mentor parlait ainsi avec Nestor au milieu des troupes confédérées, Idoménée et Télémaque, avec tous les Cretois armés, les regardoient du haut des murs de SalÂite; ils étoient attentifs pour remarquer comment les discours de Mentor seroient reçus, et ils auroient voulu pouvoir entendre les sages entretiens de ces deux vieillards. Nestor avoit toujours passé pour le plus expérimenté et le plus éloquent de tous les rois de la Grèce. C'étoit lui qui modéroit, pendant le siège de Troie, le bouillant courroux d'Achille, l'orgueil d'Agamemnon, la fierté d'Ajax et le courage impétueux de Diomède. La douce persuasion couloit de ses lèvres comme un ruisseau de miel : sa voix seule se faisoit entendre à tous ces héros; tous se taisoient dès qu*il ouvroit la bouche ; et il n'y avoit que lui qui pût apaiser dans le camp la farouche discorde. Il commençoit à sentir les injures de la froide vieillesse; mais ses paroles étoient encore pleines de force et de douceur : il racontoit les choses passées pour instruire la jeunesse par ses expériences, mais il les racontoit avec grâce, quoique avec un peu de lenteur. Ce vieillard, aimé de toute la Grèce, sembla avoir perdu toute son éloquence et toute sa majesté dès que Mentor parut avec lui. Sa vieillesse paroissoit flétrie et abattue auprès de celle de Mentor, en qui les ans sembloient avoir respecté la force et la vigueur du tempérament. Les paroles de Mentor, quoique graves et simples, avoient une vivacité et une autorité qui commençoient à manquer à l'autre. Tout ce qu'il disoit étoit court, précis et nerveux. Jamais il ne faisoit aucune redite; jamais il ne racontoit que le fait nécessaire pour l'affaire qu'il falloit décider. S'il étoit obligé de parler plusieurs fois d'une même chose pour linculper ou pour parvenir à la persuasion , c'étoit toujours par des tours nouveaux et par des comparaisons sensibles. Il avoit même je ne sais quoi de complaisant et d'enjoué, quand il vouloit se proportionner aux besoins des autres et leur insinuer quelque vérité. Ces deux hommes si vénérables furent un spectacle touchant à tant de peuples assemblés.

Pendant que tous les alliés ennemis de Salente se jetoient en foule les uns sur les autres pour les voir de plus près et pour tâcher d'entendre leurs sages discours, Idoménée et tous les siens s'efforçoient de découvrir, par leurs regards avides et empressés, ce que signifioient leurs gestes et l'air de leurs visages.

Cependant Télémaque, impatient, se dérobe à la multitude qui l'environne; il court à la porte par où Mentor étoit sorti ; il se la fait ouvrir avec autorité. Bientôt Idoménée, qui le croit à ses côtés, s'étonne de le voir qui court au milieu de la campagne et qui est déjà auprès de Nestor. Nestor le reconnoît et se hâte, mais d'un pas pesant et tardif, de l'aller recevoir. Télémaque saute à son cou et le tient serré entre ses bras sans parler. Enfin il s'écrie : « 0 mon père! je ne crains pas de vous nommer ainsi : le malheur de ne retrouver point mon véritable père, et les bontés que vous m'avez fait sentir, me donnent le droit de me servir d'un nom si tendre : mon père, mon cher père, je vous revois! ainsi puissé-je voir Ulysse! Si quelque chose pouvoit me consoler d'en être privé, ce seroit de trouver en vous un autre lui-même. »

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