‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 109 sur 236 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

Nestor ne put à ces paroles retenir ses larmes, et il fut touché d'une secrète joie, voyant celles qui couloientavec uoe merveilleuse grâce sur les joues de Télémaque. La beauté , la douceur et la noble assurance de ce jeune inconnu, qui traversoit sans précaution tant de troupes ennemies, étonna tous les alliés. « N'est-ce pas, disoient-ils, le fils de ce vieillard qui est venu parler à Nestor? Sans doute, c'est la même sagesse dans les deux âges les plus opposés de la vie. Dans l'un, elle ne fait encore que fleurir; dans l'autre, elle porte avec abondance les fruits les plus mûrs. »

Mentor, qui avoit pris plaisir à voir la tendresse avec laquelle Nestor venoit de recevoir Télémaque, profita de cette heureuse disposition. <« Voilà, lui dit-il, le fils d'Ulysse, si cher à toute la Grèce et si cher à vous-même, ô sage Nestor! le voilà, je vous le livre comme un otage et comme le gage le plus précieux qu'on puisse vous donner de la fidélité des promesses d'Idoménée. Vous jugez bien que je ne roudrois pas que la perte du fils suivît celle du père, et que la malheureuse Pénélope pût reprocher à Mentor qu'il a sacrifié son fils à l'ambition du nouveau roi de Salente. Avec ce gage qui est venu de lui-même s'offrir et que les dieux, amateurs de la paix, vous envoient, je commence, ô peuples assemblés de tant de nations, à vous faire des propositions pour rétablir à jamais une paix solide. »

A ce nom de paix, on entend un bruit confus de rang en rang. Toutes ces différentes nations frémissoient de courroux et croyoient perdre tout le temps où l'on retardoit le combat; ils s'imaginoient qu'on ne faisoit tous ces discours que pour ralentir leur fureur et pour faire échapper leur proie. Surtout les Manduriens souffraient impatiemment qu'Idoménée espérât de les tromper encore une fois. Souvent ils entreprirent d'interrompre Mentor, car ils craignoient que sep discours pleins de sagesse ne détachassent leurs alliés. Ils commençoient à se défier de tous les Grecs qui étoient dans l'assemblée. Mentor, qui l'aperçut, se hâta d'augmenter cette défiance, pour jeter la division dans les esprits de tous ces peuples.

« J'avoue, disoit-il, que les Manduriens ont sujet de se plaindre et de demander quelque réparation des torts qu'ils ont soufferts; mais il n'est pas juste aussi que les Grecs, qui font sur cette côte des colonies, soient suspects et odieux aux anciens peuples du pays. Au contraire, les Grecs doivent être unis entre eux et se faire bien traiter par les autres; il faut seulement qu'ils soient modérés et qu'ils n'entreprennent jamais d'usurper les terres de leurs voisins. Je sais qu'Idoménée a eu le malheur de vous donner des ombrages; mais il est aisé de guérir toutes vos défiances. Télémaque et moi nous nous offrons à être des otages qui vous répondent de la bonne foi d'Idoménée. Nous demeurerons entre vos mains jusqu'à ce que les choses qu'on vous promettra soient fidèlement accomplies. Ce qui vous irrite, ô Manduriens, s'écria-t-il, c'est que les troupes des Cretois ont saisi les passages de vos montagnes par surprise, et que par là ils sont en état d'entrer malgré vuus, aussi souvent qu'il leur plaira, dans le pays où vous vous êtes retirés pour tour laisser le pays uni qui est sur le rivage de la mer.

Ces passages, que les Cretois ont fortifiés par de hautes tours pleines de gens armés, sont donc le véritable sujet de la guerre? Répondezmoi; y en a-t-il encore quelque autre? »

Alors le chef des Manduriens s'avança et parla ainsi : a Que n'avonsnous pas fait pour éviter cette guerre ! Les dieux nous sont témoins que nous n'avons renoncé à la paix que quand la paix nous a échappé sans ressource par l'ambition inquiète des Cretois et par l'impossibilité où ils nous ont mis de nous fier à leurs serments. Nation insensée! qui nous a réduits malgré nous à l'affreuse nécessité de prendre un parti de désespoir contre elle et de ne pouvoir plus chercher notre salut que dans sa perte! Tandis qu'ils conserveront ces passages, nous croirons toujours qu'ils veulent usurper nos terres et nous mettre en servitude. S'il étoit vrai qu'ils ne songeassent plus qu'à vivre en paix avec leurs voisins, ils se contenteroient de ce que nous leur avons cédé sans peine, et ils ne s'attacheroient pas à conserver des entrées dans un pays contre la liberté duquel ils ne formeroient aucun dessein ambitieux. Mais vous ne les connoissez pas, ô sage vieillard! C'est par un grand malheur que nous avons appris à les connoltre. Cessez, ô homme aimé des dieux, de retarder une guerre juste et nécessaire^ sans laquelle l'Hespérie ne pourrait jamais espérer une paix constante! O nation ingrate, trompeuse et cruelle, que les dieux irrités ont envoyée auprès de nous pour troubler notre paix et pour nous punir de nos fautes! Mais après nous avoir puni, ô dieux! vous nous vengerez: vous ne serez pas moins justes contre nos ennemis que contre nous. x>

A ces paroles toute l'assemblée parut émue; il sembloit que Mars et Bellone alloient de rang en rang rallumant dans les cœurs la fureur des combats, que Mentor tâchoit d'éteindre. 11 reprit ainsi la parole:

« Si je n'avois que des promesses à vous faire, vous pourriez refuser de vous y fier; mais je vous offre des choses certaines et présentes. Si vous n'êtes pas contents d'avoir pour otages Télémaque et moi, je vous ferai donner douze des plus nobles et des plus vaillants Cretois. Mais il est juste aussi que vous donniez de votre côté des otages; car Idoménée, qui désire sincèrement la paix, la désire sans crainte et sans bassesse. Il désire la paix comme vous dites vous-mêmes que vous l'avez désirée, par sagesse et par modération, mais non par l'amour d'une vie molle ou par foiblesse à la vue des dangers dont la guerre menace les hommes. Il est prêt à périr ou à vaincre; mais il aime mieux la paix que la victoire la plus éclatante. Il auroit honte de craindre d'être vaincu; mais il craint d'être injuste et il n'a point de honte de vouloir réparer ses fautes. Les armes à la main, il vous offre la paix : il ne veut point en imposer les conditions avec hauteur, car il ne fait aucun cas d'une paix forcée. Il veut une paix dont tous les partis soient contents, qui finisse toutes les jalousies, qui apaise tous les ressentiments et qui guérisse toutes les défiances. En un mot, Idoménée est dans les sentiments où je suis sûr que vous voudriez qu'il fût. Il n'est question que de vous en persuader. La persuasion ne sera pas difficile, si vous voulez m'écouter avec un esprit dégagé et tranquille

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