LI RE XI
vices; en un mot, il fit tout ce qu'il falloit pour me persuader qu'il étoit trop bien avec lui. D'un autre côté, Timocrate ne perdoit pas un moment pour me faire remarquer cette intelligence et pour m'obliger à perdre Philoclès pendant que je pouvois encore m'assurer de lui. Voyez, mon cher Mentor, combien les rois sont malheureux et exposés à être le jouet des autres hommes, lors même que les autres hommes paroissent tremblants à leurs pieds !
a Je crus faire un coup d'une profonde politique, et déconcerter Protésilas, en envoyant secrètement à l'armée navale Timocrate pour faire mourir Philoclès. Protésilas poussa jusqu'au bout sa dissimulation, et me trompa d'autant mieux qu'il parut plus naturellement comme un homme qui se laissoit tromper. Timocrate partit donc et trouva Philoclès assez embarrassé dans sa descente : il manquoit de tout, car Protésilas, ne sachant si la lettre supposée pourroit faire périr son ennemi, vouloit avoir en même temps une autre ressource prête, parle mauvais succès d'une entreprise dont il m'avoit fait tant espérer, et qui ne manquerait pas de m'irriter contre Philoclès. Celui-ci soutenoit cette guerre si difficile par son courage, par son génie et par l'amour que les troupes avoient pour lui. Quoique tout le monde reconnût dans l'armée que cette descente étoit téméraire et funeste pour les Cretois, chacun travailloit à la faire réussir, comme s'il eût vu sa vie et son bonheur attachés au succès; chacun étoit content de hasarder sa vie à toute heure sous un chef si sage et si appliqué à se faire aimer.
« Timocrate avoit tout à craindre en voulant faire périr ce chef au milieu d'une armée qui l'aimoit avec tant de passion; mais l'ambition furieuse est aveugle. Timocrate ne txouvoit rien de difficile pour contenter Protésilas, avec lequel il s'imaginoit me gouverner absolument après la mort de Philoclès. Protésilas ne pouvoit souffrir un homme de bien, dont la seule vue étoit un reproche secret de ses crimes, et qui pouvoit, en m'ouvrant les yeux, renverser ses projets.
a Timocrate s'assura de deux capitaines qui étoient sans cesse auprès de Philoclès; il leur promit de ma part de grandes récompenses; et ensuite il dit à Philoclès qu'il étoit venu pour lui dire de ma part des choses secrètes qu'il ne devoit lui confier qu'en présence de ces deux capitaines. Philoclès se renferma avec eux et avec Timocrate. Alors Timocrate donna un coup de poignard à Philoclès. Le coup glissa et n'enfonça guère avant. Philoclès, sans s'étonner, lui arracha le poignard, s'en servit contre lui et contre les deux autres. En même temps il cria : on accourut; on enfonça la porte; on dégagea Philoclès des mains de ces trois hommes, qui, étant troublés, l'avoient attaqué foiblement. Ils furent pris, et on les auroit d'abord déchirés, tant l'indignation de l'armée étoit grande, si Philoclès n'eût arrêté la multitude. Ensuite il prit Timocrate en particulier, et lui demanda avec douceur ce qui l'avoit obligé à commettre une action si noire. Timocrate oui craignoit qu'on ne le fit mourir, se hâta de montrer l'ordre, que je lui avois donné par écrit, de tuer Philoclès; et, comme les traîtres sont toujours lâches, il ne songea qu'à sauver sa vie, en découvrant à Philoclès toute la trahison de Protésilas.
a Philoclès, effrayé de voir tant de malice dans les hommes, prit un parti plein de modération : il déclara à toute l'armée que Timocrate étoit innocent; il le mit en sûreté, le renvoya en Crète, déféra le commandement de l'armée à Polymène, que j'avois nommé, dans mon ordre écrit de ma main, pour commander quand on auroit tué Philoclès. Enfin il exhorta les troupes à la fidélité qu'elles me dévoient, et passa pendant la nuit dans une légère barque, qui le conduisit dans l'île de Samos, où il vit tranquillement dans la pauvreté et dans la solitude, travaillant à faire des statues pour gagner sa vie, ne voulant plus entendre parler des hommes trompeurs et injustes, mais surtout des rois , qu'il croit les plus malheureux et les plus aveugles de tous les hommes. »
En cet endroit Mentor arrêta Idoménée : « Eh bien ! dit-il, fûtes-vous longtemps à découvrir la vérité? — Non, répondit Idoménée; je compris peu à peu les artifices de Protésilas et de Timocrate : ils se brouillèrent même; car les méchants ont bien de la peine à demeurer unis. Leur division acheva de me montrer le fond de l'abîme où ils m'avoient jeté. — Eh bien! reprit Mentor, ne prîtes-vous point le parti de vous défaire de l'un et de l'autre?— Hélas! répondit Idoménée, est-ce, mon cher Mentor, que vous ignorez la faiblesse et l'embarras des princes? Quand ils sont une fois livrés à des hommes corrompus et hardis qui ont l'art de se- rendre nécessaires, ils ne peuvent plus espérer aucune liberté. Ceux qu'ils méprisent le plus souvent sont ceux qu'ils traitent le mieux et qu'ils comblent de bienfaits. J'avois horreur de Protésilas^ et je lui laissois toute l'autorité. Étrange illusion ! je me savois bon gré de le connoître; et je n'avois pas la force de reprendre l'autorité que je lui avois abandonnée. D'ailleurs, je le trouvois commode, complaisant, industrieux pour flatter mes passions, ardent pour mes intérêts. Enfin j'avois une raison pour m'excuser en moimême de ma foiblesse, c'est que je ne connoissois point la véritable vertu: faute d'avoir su choisir des gens de bien qui conduississent mes affaires, je croyois qu'il n'y en avoit point sur la terre, et que la probité étoit un beau fantôme, a Qu'importe, disois-je, de faire un « grand éclat pour sortir des mains d'un homme corrompu, et pour « tomber dans celles de quelque autre qui ne sera ni plus désintéressé « ni plus sincère que lui? » Cependant l'armée navale commandée par Polymène revint. Je ne songeai plus à la conquête de l'Ile de Carpathie, et Protésilas ne put dissimuler si profondément que je ne découvrisse combien il étoit affligé de savoir que Philoclès étoit en sûreté dans Samos. d
Mentor interrompit encore Idoménée pour lui demander s'il avoit continué, après une si noire trahison, à confier toutes les affaires à Protésilas. a J'étois, lui répondit Tdoménée, trop ennemi des affaires et trop inappliqué pour pouvoir me tirer de ses mains. Il auroit fallu renverser l'ordre que j'avois établi pour ma commodité, et instruire un nouvel homme; c'est ce que je n'eus jamais la force d'entreprendre. J'aimai mieux fermer les yeux pour ne pas voir les artifices de Protésilas. Je me consolois seulement en faisant entendre à certaines ner-