‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 125 sur 236 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

sonnes de confiance que je n'ignorois pas sa mauvaise foi. Ainsi je m'imaginois n'être trompé qu'à demi, puisque je savois que j'étois trompé. Je faisois même de temps en temps sentir à Protésilas que je supportois son joug avec impatience. Je prenois souvent plaisir à le contredire, à blâmer publiquement quelque chose qu'il avoit fait, à décider contre son sentiment; mais, comme il connoissoit ma hauteur et ma paresse, il ne s'embarrassoit point de tous mes chagrins. Il revenoit opiniâtrement à la charge; il usoit tantôt de manières pressantes, tantôt de souplesse et d'insinuation: surtout quand ils'apercevoit que j'étois peiné contre lui, il redoubloit ses soins pour me fournir de nouveaux amusements propres à nr amollir, ou pour m'embarquer dans quelque affaire où il eût occasion de se rendre nécessaire et de faire valoir son zèle pour ma réputation.

a Quoique je fusse en garde contre lui, cette manière de flatter mes passions m'entraînoit toujours : il savoit mes secrets; il me soulageoit dans mes embarras; il faisoit trembler tout le monde par mon autortté. Enfin je ne pus me résoudre à le perdre. Mais, en le maintenant dans sa place, je mis tous les gens de bien hors d'état de me représenter mes véritables intérêts. Depuis ce moment on n'entendit plus dans mes conseils aucune parole libre; la vérité s'éloigna de moi; l'erreur, qui prépare la chute des rois, me punit d'avoir sacrifié Philoclès à la cruelle ambition de Protésilas; ceux mêmes qui avoient le plus de zèle pour l'État et pour ma personne se crurent dispensés de me détromper après un si terrible exemple. Moi-même, mon cher Mentor, je craignois que la vérité ne perçât le nuage, et qu'elle ne parvint jusqu'à moi malgré les flatteurs; car, n'ayant plus la force de la suivre, sa lumière m'étoit importune. Je sentois en moi-même qu'elle m'eût causé de cruels remords, sans pouvoir me tirer d'un si funeste engagement. Ma mollesse et l'ascendant que Protésilas avoit pris insensiblement sur moi, me plongeoient dans une espèce de désespoir de rentrer jamais en liberté. Je ne voulois ni voir un si honteux état, ni le laisser voir aux autres. Vous savez, cher Mentor, la vaine hauteur et la fausse gloire dans laquelle on élève les rois : ils ne veulent jamais avoir tort. Pour couvrir une faute, il en faut faire cent. Plutôt que d'avouer qu'on s'est trompé, et que de se donner la peine de revenir de son erreur, il faut se laisser tromper toute sa vie. Voilà l'état des princes foibles et inappliqués: c'étoit précisément le mien lorsqu'il fallut que je partisse pour le siège de Troie.

«En partant, je laissai Protésilas maître des affaires; il les conduisit, en mon absence, avec hauteur et inhumanité. Tout le royaume de Crète gémissoit sous sa tyrannie : mais personne n'osoit me mander l'oppression des peuples; on savoit que je craignois de voir la vérité, et que j'abandonnois à la cruauté de Protésilas tous ceux qui entreprenoient de parler contre lui. Mais moins on osoit éclater, plus le mal étoit violent. Dans la suite il me contraignit de chasser le vaillant Mérione, qui m'avoit suivi avec tant de gloire au siège de Troie. Il en étoit devenu jaloux, comme de tous ceux que j'aimois et qui moutroient quelque vertu

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« II faut que vous sachiez, mon cher Mentor, que cous mes malheurs sont venus de là. Ce n'est pas tant la mort de mon fils qui causa la révolte des Cretois que la vengeance des dieux irrités contre mes foiblesses, et la haine des peuples, que Protésilas m'avoit attirée. Quand je répandis le sang de mon fils, les Cretois, lassés d'un gouvernement rigoureux, avoient épuisé toute leur patience, et l'horreur de cette der- Dière action ne fit que montrer au dehors ce qui étoit depuis longtemps dans le fond des cœurs.

« Timocrate me suivit au siège de Troie, et rendit compte secrètement, par ses lettres à Protésilas, de tout ce qu'il pouvoit découvrir. Je sentois hien que j'étois en captivité; mais je tâchois de n'y penser pas, désespérant d'y remédier. Quand les Cretois, à mon arrivée, se révoltèrent, Protésilas et Timocrate furent les premiers à s'enfuir- ils m'auroient sans doute abandonné, si je n'eusse été contraint de m'enfuir presque aussitôt qu'eux. Comptez, mon cher Mentor, que les hommes insolents pendant la prospérité sont toujours foibles et tremblants dans la disgrâce. La tête leur tourne aussitôt que l'autorité absolue leur échappe. On les voit aussi rampants qu'ils ont été hautains; et c'est en un moment qu'ils passent d'une extrémité à l'autre. »

Mentor dit à Idoménée : « Mais d'où vient donc que, connoissant à fond ces deux méchants hommes, vous les gardez encore auprès de vous comme je les vois? Je ne suis pas surpris qu'ils vous aient suivi, n'ayant rien de meilleur à faire pour leurs intérêts; je comprends même que vous avez fait une action généreuse de leur donner un asile dans votre nouvel établissement : mais pourquoi vous livrer encore à eux après tant de cruelles expériences?

— Vous ne savez pas, répondit Idoménée, combien toutes les expériences sont inutiles aux princes amollis et inappliqués qui vivent sans réflexion. Ils sont mécontents de tout; et ils n'ont le courage de rien redresser. Tant d'années d'habitude étoient des chaînes de fer qui me lioient à ces hommes, et ils m'obsédoient à toute heure. Depuis que je suis ici, ils m'ont jeté dans toutes les dépenses excessives que vous avez vues; ils ont épuisé cet État naissant; ils m'ont attiré cette guerre qui alloit m'accabler sans vous. J'aurois bientôt éprouvé à Salente les mêmes malheurs que j'ai sentis en Crète; mais vous m'avez enfin ouvert les yeux, et vous m'avez inspiré le courage qui me manquoit pour me mettre hors de servitude. Je ne sais ce que vous faites en moi ; mais, depuis que vous êtes ici, je me sens un autre homme. »

Mentor demanda ensuite à Idoménée quelle étoit la conduite de Protésilas dans ce changement des affaires, a Rien n'est plus artificieux, répondit Idoménée, que ce qu'il a fait depuis votre arrivée. D'abord il n'oublia rien pour jeter indirectement quelque défiance dans mon esprit. 11 ne disoit rien contre vous, mais je voyois diverses gens quivenoient m'avertir que ces deux étrangers étoient fort à craindre. « L'un, * disoient-ils, est le fils du trompeur Ulysse : l'autre est un homme caa ché et d'un esprit profond : ils sont accoutumés à errer de royaume « en royaume ; qui sait s'ils n'ont point formé quelque dessein sur celui- « ci? Ces aventuriers racontent eux-mêmes qu'ils ont causé de grands

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