LIVRE XI
« troubles dans tous les pays où ils ont passé : voici un Ëtat naissant « et mal affermi, les moindres mouvements pourroient le renverser. »
a Protésilas ne disoit rien; mais il tâchoit de me faire entrevoir le danger et l'excès de toutes ces réformes que vous me faisiez entreprendre. Il me prenoit par mon propre intérêt, a Si vous mettez, me « disoit-il, les peuples dans l'abondance, ils ne travailleront plus; ils oc deviendront fiers, indociles, et seront toujours prêts à se révolter : il a n'y a que la foiblesse et la misère qui les rendent souples et qui les a empêchent de résister à l'autorité. » Souvent il tâchoit de reprendre son ancienne autorité pour m'entraîner, et il la couvroitd'un prétexte de zèle pour mon service. « En voulant soulager les peuples, me dite soit-il, vous rabaissez la puissance royale, et parla vous faites aa a pepule même un tort irréparable, car il a besoin qu'on le tienne a. bas pour son propre repos. »
a A tout cela je répondois que je saurois bien tenir les peuples dans leur devoir en me faisant aimer d'eux; en ne relâchant rien de mon autorité, quoique je les soulageasse; en punissant avec fermeté tous les coupables; enfin en donnant aux enfants une bonne éducation, et à tout le peuple une exacte discipline, pour le tenir dans une vie simple, sobre et laborieuse. Hé quoi! disois-je, ne peut-on pas soumettre un peuple sans le faire mourir de faim? Quelle inhumanité, quelle politique brutale! Combien voyons-nous de peuples traités doucement, et très-fidèles à leurs princes ! Ce qui cause les révoltes, c'est l'ambition et l'inquiétude des grands d'un Etat, quand on leur a donné trop de licence, et qu'on a laissé leurs passions s'étendre sans bornes; c'est la multitude des grands et des petits qui vivent dans la mollesse, dans le luxe et dans l'oisiveté; c'est la trop grande abondance d'hommes adonnés à la guerre, qui ont négligé toutes les occupations utiles qu'il faut prendre dans les temps de paix ; enfin , c'est le désespoir des peuples maltraités: c'est la dureté, la hauteur des rois, et leur mollesse, qui les rendent incapables de veiller sur tous les membres de l'État pour prévenir les troubles. Voilà ce qui cause les révoltes, et non pas le pain qu'on laisse manger en paix au laboureur après qu'il l'a gagné à la sueur de son visage.
a Quand Protésilas a vu que j'étois inébranlable dans ces maximes, il a pris un parti tout opposé à sa conduite passée : il a commencé à suivre ces maximes, qu'il n'avoit pu détruire; il a fait semblant de les goûter, d'en être convaincu, de m'avoir obligation de l'avoir éclairé làdessus. Il va au-devant de tout ce que je puis souhaiter pour soulager les pauvres; il est le premier à me représenter leurs besoins et à crier contre les dépenses excessives. Vous savez même qu'il vous loue, qu'il vous témoigne de la confiance, et qu'il n'oublie rien pour vous plaire. Pour Timocrate, il commence à n'être plus si bien avec Protésilas; il a songé à se rendre indépendant : Protésilas en est jaloux, et c'est en partie parleurs différends que j'ai découvert leur perfidie. »
Mentor, souriant, répondit ainsi à Idoménée : «Quoi donc! vous avez été foible jusqu'à vous laisser tyranniser pendant tant d'années par deux traîtres dont vous connoissiez la trahison ! — Ah I vous ne savez
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pas, répondit Idoménée, ce que peuvent les hommes artificieux sur un roi foible et inappliqué qui s'est livré à eux pour toutes ses affaires. D'ailleurs, je vous ai déjà dit que Protésilas entre maintenant dans toutes vos vues pour le bien public. » Mentor reprit ainsi le discours d'un air grave : a Je ne vois que trop combien les méchants prévalent sur les bons auprès des rois; vous en êtes un terrible exemple. Mais vous dites que je vous ai ouvert les yeux sur Protésilas ; et ils sont encore fermés pour laisser le gouvernement de vos affaires à cet homme indigne de vivre. Sachez que les méchants ne sont point des hommes incapables de faire le bien; ils le font indifféremment, de même que le mal, quand il peut servir à leur ambition. Le mal ne leur coûte rien à faire, parce qu'aucun sentiment de bonté ni aucun principe de vertu ne les retient; mais aussi il font le bien sans peine, parce que leur corruption les porte à le faire pour paroître bons, et pour tromper le reste des hommes. A proprement parler, ils ne sont pas capables de la vertu, quoiqu'ils paroissent la pratiquer; mais ils sont capables d'ajouter à tous leurs autres vices le plus horrible des vices, qui est l'hypocrisie. Tant que vous voudrez absolument faire le bien, Protésilas sera prêt à le faire avec vous, pour conserver l'autorité; mais, si peu qu'il sente en vous de facilité à vous relâcher, il n'oubliera rien pour vous faire retomber dans l'égarement, et pour reprendre en liberté son naturel trompeur et féroce. Pouvez - vous vivre avec honneur et en repos pendant qu'un tel homme vous obsède à toute heure, et que vous savez le sage et le fidèle Philoclès pauvre et déshonoré dans l'île de Samos?
« Vous reconnoissezbien, ô Idoménée, que les hommes trompeurs et hardis qui sont présents entraînent les princes foibles; mais vous devriez ajouter que les princes ont encore un autre malheur qui n'est pas moindre; c'est celui d'oublier facilement la vertu et les services d'un homme éloigné. La multitude des hommes qui environnent les princes est cause qu'il n'y en a aucun qui fasse une impression profonde sur eux : ils ne sont frappés que de ce qui est présent, et qui les flatte; tout le reste s'efface bientôt. Surtout la vertu les touche peu, parce que la vertu, loin de les flatter, les contredit et les condamne dans leurs foiblesses. Faut-il s'étonner s'ils ne sont point aimés, puisqu'ils ne sont point aimables, et qu'ils n'aiment rien que leur grandeur et leur plaisir? »
Après avoir dit ces paroles, Mentor persuada à Idoménée qu'il falloit au plus tôt chasser Protésilas et Timocrate, pour rappeler Philoclès. L'unique difficulté qui arrêtoit le roi, c'est qu'il craignoit la sévérité de Philoclès. a J'avoue, disoit-il, quejenepuis m'empêcher de craindre un peu son retour, quoique je l'aime et que je l'estime. Je suis depuis ma tendre jeunesse accoutumé à des louanges, à des empressements et à des complaisances que je ne saurois espérer de trouver dans cet homme. Dès que je faisois quelque chose qu'il n'approuvoit pas, son air triste me marquoit assez qu'il me condamnoit. Quand il étoit en particulier avec morses manières étoient respectueuses et modérées, mais sèches.