‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 128 sur 236 · LIVRE XT · texte numérisé non relu

LIVRE XT

iette tremblant et troublé aux pieds d'Hégésip^e; il pleure, il hésite, il bégaye, il tremble; il embrasse les genoux de cet homme, qu'il ne daignoit pas, une heure auparavant, honorer d'un de ses regards. Tous ceux qui l'encensoient, le voyant perdu sans ressource, changèrent leurs flatteries en des insultes sans pitié.

Hégésippe ne voulut lui laisser le temps ni de faire ses derniers adieux à sa famille, ni de prendre certains écrits secrets. Tout fut saisi et porté au roi. Timocrate fut arrêté dans le même temps : et sa surprise fut extrême, car il croyoit qu'étant brouillé avec Protésilas, il ne pouvoit être enveloppé dans sa ruine. Ils partent dans un vaisseau qu'on avoit préparé. On arrive à Samos. Hégésippe y laisse ces deux malheureux; et, pour mettre le comble à leur malheur, il les laisse ensemble. Là ils se reprochent avec fureur, l'un à l'autre, les crimes qu'ils ont faits, et qui sont cause de leur chute: ils se trouvent sans espérance de revoir jamais Salente, condamnés à vivre loin de leurs femmes et de leurs enfants; je ne dis pas loin de leurs amis, car ils n'en avoient point. On les menoit dans une terre inconnue, où ils ne dévoient plus avoir d'autre ressource, pour vivre, que leur travail, eux qui avoient passé tant d'années dans les délices et dans le faste. Semblables à deux bêtes farouches, ils étoient toujours prêts à se déchirer l'un l'autre.

Cependant Hégésippe demanda en quel lieu de l'île demeuroit Philoclès. On lui dit qu'il demeuroit assez loin de la ville, sur une montagne où une grotte lui servoit de maison. Tout le monde lui parla avec admiration de cet étranger. « Depuis qu'il est dans cette île, lui disoit-on , il n'a offensé personne: chacun est touché de sa patience, de son travail, de sa tranquillité; n'ayant rien, il paroît toujours content. Quoiqu'il soit ici si loin des affaires, sans biens et sans autorité, il ne laisse pas d'obliger ceux qui le méritent; il a mille industries pour faire plaisir à tous ses voisins. »

Hégésippe s'avance vers cette grotte, il la trouve vide et ouverte; car la pauvreté et la simplicité des mœurs de Philoclès faisoient qu'il n'avoit, en sortant, aucun besoin de fermer sa porte. Une natte de jonc grossier lui servoit de lit. Rarement il allumoit du feu, parce qu'il ne mangeoii rien de cuit : il se nourrissoit pendant l'été de fruits nouvellement cueillis, et en hiver, de dattes et de figues sèches. Une claire fontaine, qui faisoit une nappe d'eau en tombant d'un rocher, le désaltéroit. Il n'avoit dans sa grotte que les instruments nécessaires à la sculpture, et quelques livres qu'il l;soit à certaines heures, non pour orner son esprit ni pour contenter sa curiosité, mais pour s'instruire en se délassant de ses travaux, et pour apprendre à être bon. Pour la sculpture, il ne s'y appliquoit que pour exercer son corps, fuir l'oisiveté, et gagner sa vie sans avoir besoin de personne.

Hégésippe, en entrant dans la grotte, admira les ouvrages qui étoient commencés. Il remarqua un Jupiter dont le visage serein étoit si plein de majesté, qu'on le reconnoissoit aisément pour le père des dieux et des hommes. D'un autre côté paroisso:t Mars avec une fierté rude et menaçante. Mais ce qui étoit de plus touchant, c'étoit une Mi-

nerve qui animoit les arts; son visage étoit noble et doux, sa taille grande et libre : elle étoit dans une action si vive, qu'on auroit pu croire qu'elle alloit marcher.

Hégésippe . ayant pris plaisir à voir ces statues, sortit de la grotte, et vit de loin, sous un grand arbre, Pbiloclès qui lisoit sur le gazon : il va vers lui; et Philoclès, qui l'aperçoit, ne sait que croire. « N'est-ce point là, dit-il en lui-même, Hégésippe. avec qui j'ai si longtemps vécu en Crète? Mais quelle apparence qu'il vienne dans une île si éloignée? Ne seroit-ce point son ombre qui viendroit après sa mort des rives du Styx? » Pendant qu'il étoit dans ce doute, Hégésippe arriva si proche de lui, qu'il ne put s'empêcher de le reconnoître et de l'embrasser, a Est-ce donc vous, dit-il, mon cher et ancien ami? Quel hasard, quelle tempête vous a jeté sur ce rivage? Pourquoi avez-vous abandonné l'île de Crète ? Est-ce une disgrâce semblable à la mienne .qui vous a arraché à notre patrie? »

Hégésippe lui répondit : «Ce n'est point une disgrâce; au contraire, c'est la faveur des dieux qui me mène. » Aussitôt il lui raconta la longue tyrannie de Protésilas, ses intrigues avec Timocrate, les malheurs où ils avoient précipité Idoménée, la chute de ce prince, sa fuite sur les côtes d'Italie, la fondation de Salente. l'arrivée de Mentor et de Télémaque, les sages maximes dont Mentor avoit rempli l'esprit du roi, et la disgrâce des deux traîtres. Il ajouta qu'il les avoit menés à Samos, pour y souffrir l'exil qu'ils avoient fait souffrir à Philoclès; et il finit en lui disant qu'il avoit ordre de le conduire à Salente, où le roi, qui connoissoitson innocence, vouloit lui confier ses affaires et le combler de biens.

a Voyez-vous, lui répondit Philoclès, cette grotte, [plus propre à cacher les bêtes sauvages qu'à être habitée par des hommes? J'y ai goûté depuis tant d'années plus de douceur et de repos que dans les palais dorés de l'île de Crète. Les hommes ne me trompent plus; car je ne vois plus les hommes, je n'entends plus leurs discours flatteurs et empoisonnés : je n'ai plus besoin d'eux; mes mains, endurcies au travail, me donnent facilement la nourriture simple qui m'est nécessaire; il ne me faut, comme vous voyez, qu'une légère étoffe pour me couvrir. N'ayant plus de besoins, jouissant d'un calme profond et d'une douce liberté, dont la sagesse de mes livres m'apprend à faire un bon usage, qu'irai-je encore chercher parmi les hommes jaloux, trompeurs et inconstants? Non, non, mon cher Hégésippe, ne m'enviez point mon bonheur. Protésilas s'est trahi lui-même, voulant trahir le roi et me perdre. Mais il ne m'a fait aucun mal; au contraire, il m'a fait le plus grand des biens; il m'a délivré du tumulte et de la servitude des affaires; je lui dois ma chère solitude et tous les plaisirs innocents que j'y goûte.

a Retournez, ô Hégésippe, retournez vers le roi ; aidez-lui à supporter les misères de la grandeur, et faites auprès de lui ce que vous voudriez que je fisse. Puisque ses yeux, si longtemps fermés à la vérité, ont été enfin ouverts par cet homme sage que vous nommez Mentor, qu'il le retienne aujourd'hui. Pour moi, après mon naufrage, il ne me con-

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