‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 129 sur 236 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

vient pas de quitter le port où la tempête m'a heureusement jeté, pour me remettre à la merci des flots. 0 que les rois sont à plaindre! 0 que ceux qui les servent sont dignes de compassion ! S'ils sont méchants, combien font-ils souffrir les hommes ! et quels tourments leur sont préparés dans le noir Tartare! S'ils sont bons, quelles difficultés n'ontils pas à vaincre ! quels pièges à éviter ! quels maux à souffrir ! Encore une fois, Hégésippe, laissez-moi dans mon heureuse pauvreté. »

Pendant que Philoclès parloit ainsi avec beaucoup de véhémence. Hégésippe le regardoit avec étonnement. Il l'avoit vu autrefois en Crète, lorsqu'il gouvernoit les plus grandes affaires, maigre, languissant et épuisé; c'est que son naturel ardent et austère le consumoit dans le travail; il ne pouvoit voir sans indignation le vice impuni; il vouloit dans les affaires une certaine exactitude qu'on n'y trouve jamais : ainsi ses emplois détruisoient sa santé délicate. Mais à Samos, Hégésippe le voyoit gras et vigoureux; malgré les ans, la jeunesse s'étoit renouvelée sur son visage; une vie sobre, tranquille et laborieuse, lui avoit fait comme un nouveau tempérament.

a Vous êtes surpris de me voir si changé, dit alors Philoclès en souriant; c'est ma solitude qui m'a donné cette fraîcheur et cette santé parfaite : mes ennemis m'ont donné ce que je n'aurois jamais pu trouver dans la plus grande fortune. Voulez-vous que je perde les vrais biens pour courir après les faux, et pour me plonger dans mes anciennes misères? Ne soyez pas plus cruel que Protésilas; du moins ne m'enviez pas le bonheur que je tiens de lui. »

Alors Hégésippe lui représenta, mais inutilement, tout ce qu'il crut propre à le toucher. « Êtes-vous donc, lui disoit-il, insensible au plaisir de revoir vos proches et vos amis, qui soupirent après votre retour, et que la seule espérance de vous embrasser comble de joie? Mais vous qui craignez les dieux, et qui aimez votre devoir, comptez-vous pour rien de servir votre roi, de l'aider dans tous le bien qu'il veut faire, et de rendre tant de peuples heureux ? Est-il permis de s'abandonner à une philosophie sauvage, de se préférer à tout le reste du genre humain, et d'aimer mieux son repos que le bonheur de ses concitoyens? Au reste, on croira que c'est par ressentiment que vous ne voulez plus voir le roi. S'il vous a voulu faire du mal, c'est qu'il ne vous a point connu : ce n'étoit pas le véritable, le bon, le juste Philoclès qu'il a voulu faire périr; c'étoit un homme bien différent de vous qu'il vouloit punir. Mais maintenant qu'il vous connolt, et qu'il ne vous prend plus pour un autre, il sent toute son ancienne amitié revivre dans son cœur : il vous attend; déjà il vous tend les bras pour vous embrasser; dans son impatience, il compte les jours et les heures. Aurez-vous le cœur assez dur pour être inexorable à votre roi et à tous vos plus tendres amis? »

Philoclès, qui avoit d'abord été attendri eL reconnoissant Hégésippe , reprit son air austère en écoutant ce discours. Semblable à un rocher coTitre lequel les vents combattent en vain, et où toutes les vagues vont se briser en gémissant, ildemeuroit immobile, et les prières ni les raisons ne trouvoient aucune ouverture pour entrer dans son cœur. Mais

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au moment où Hégésippe commençoit à désespérer de le vaincre, Philoclès, ayant consulté les dieux, découvrit par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes et par divers autres présages, qu'il devait suivre Hégésippe. Alors il ne résista plus; il se prépara à partir, mais ce ne fut pas sans regretter le désert où il avoit passé tant d'années, a Hélas! disoit-il, faut-il que je vous quitte, ô aimable grotte, où le sommeil paisible venoit toutes les nuits me délasser des travaux du jour! Ici les Parques me filoient au milieu de ma pauvreté des jours d'or et de soie. » Il se prosterna en pleurant pour adorer la Naïade qui l'avoit si longtemps désaltéré par son onde claire, et les Nymphes qui habitoient dans toutes les montagnes voisines. Echo entendit ses regrets et, d'une triste voix, les répéta à toutes les divinités champêtres.

Ensuite Philoclès vint à la ville avec Hégésippe pour s'embarquer. Il crut que le malheureux Protésilas, plein de honte et de ressentiment, ne voudroit point le voir : mais il se trompoit, caries hommes corrompus n'ont aucune pudeur et ils sont toujours prêts à toutes les bassesses. Philoclès se cachoit modestement de peur d'être vu par ce misérable; il craignoit d'augmenter sa misère en lui montrant la prospérité d'un ennemi qu'on allait élever sur ses ruines. Mais Protésilas cherchoit avec empressement Philoclès; il vouloit lui faire pHié et l'engager à demander au roi qu'il pût retourner à Salente. Philoclès étoit trop sincère pour lui promettre de travailler à le faire rappeler, car il savoit mieux que personne combien son retour eût été pernicieux : mais il lui parla fort doucement, lui témoigna de la compassion , tâcha de le consoler, l'exhorta à apaiser les dieux par des mœurs pures et par une grande patience dans ses maux. Comme il avoit appris que le roi avoit ôté à Protésilas tous ses biens injustement acquis, il lui promit deux choses qu'il exécuta fidèlement dans la suite : l'une fut de prendre soin de sa femme et de ses enfants qui étoient demeurés à Salente, dans une affreuse pauvreté, exposés à l'indignation publique; l'autre étoit d'envoyer à Protésilas, dans cette île éloignée, quelque secours d'argent pour adoucir sa misère.

Cependant les voiles s'enflent d'un vent favorable. Hégésippe impatient se hâte de faire partir Philoclès. Protésilas les voit embarquer : ses yeux demeurent attachés et immobiles sur le rivage; ils suivent le vaisseau qui fend les ondes et que le vent éloigne toujours. Lors même qu'il ne peut plus le voir, il en repeint encore l'image dans son esprit. Enfin, troublé, furieux, livré à son désespoir, il s'arrache les cheveux, se roule sur le sable, reproche aux dieux leur rigueur, appelle en vain à son secours la cruelle mort qui, sourde à ses prières, ne daigne le délivrer de tant de maux, et qu'il n'a pas le courage de se donner luimême.

Cependant le vaisseau , favorisé de Neptune et des vents, arriva bientôt à Salente. On vint dire au roi qu'il entroit déjà dans le port : aussitôt il courut au-devant de Philoclès avec Mentor; il l'embrassa tendrement, lui témoigna un sensible regret de l'avoir persécuté avec tant d'injustice. Cet aveu, bien loin de paroltre une faiblesse dans un

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