‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 133 sur 236 · livre xn · texte numérisé non relu

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lier auprès crompnale, reine de Lydie, comme le plus lâche et le plus efféminé de tous les hommes, tant il avoit été entraîné par un amour aveugle. Cent fois il m'a avoué que cet endroit de sa vie avoit terni sa rertu, et presque effacé la gloire de tous ses travaux.

Cependant, ô dieux! telle est la foiblesse et l'inconstance des hommes, ils se promettent tout d'eux-mêmes, et ne résistent à rien. Hélas! le grand Hercule retomba dans les pièges de l'Amour qu'il avoit si souvent détesté; il aima Déjanire. Trop heureux s'il eût été constant dans cette passion pour une femme qui fut son épouse ! Mais bientôt la jeunesse d'Iole, sur le visage de laquelle les grâces étoient peintes, ravit son cœur. Déjanire brûla de jalousie; elle se ressouvint de cette fatale tunique que le centaure Nessus lui avoit laissée en mourant, comme un moyen assuré de réveiller l'amour d'Hercule toutes les fois qu'il paroîtroit la négliger pour en aimer quelque autre. Cette tunique, pleine du sang venimeux du centaure, renfermoit le poison des flèches dont ce monstre avoit été percé. Vous savez que les flèches d'Hercule, qui tua ce perfide centaure, avoient été trempées dans le sang de l'hydre de Lerne, et que ce sang empoisonnoit ces flèches, en sorte que toutes les blessures qu'elles faisoient étoient incurables.

Hercule, s'étant revêtu de cette tunique, sentit bientôt le feu dévorant qui se glissoit jusque dans la moelle de ses os : il poussoit des cris horribles, dont le mont Œta résonnoit et faisoit retentir toutes les profondes vallées; la mer même en paroissoit émue : les taureaux les plus furieux qui auroient mugi dans leurs combats n'auroient pas fait un bruit aussi affreux. Le malheureux Lichas, qui lui avoit apporté de la part de Déjanire cette tunique, ayant osé s'approcher de lui, Hercule, dans le transport de sa douleur, le prit, le fit pirouetter comme un frondeur fait, avec sa fronde, tourner la pierre qu'il veut jeter loin de lui. Ainsi Lichas, lancé du haut de la montagne par la puissante main d'Hercule, tomboit dans les flots de la mer, où il fut changé tout à coup en un rocher qui garde encore la figure humaine, et qui, étant toujours battu par les vagues irritées, épouvante de loin les sages pilotes.

Après ce malheur de Lichas, je crus que je ne pouvois plus me fier à Hercule; je songeois à me cacher dans les cavernes les plus profondes. Je le voyois déraciner sans peine d'une main les hauts sapins et les vieux chênes qui, depuis plusieurs siècles, avoient méprisé les vents et les tempêtes. De l'autre main il tâchoit en vain d'arracher de dessus son dos la fatale tunique; elle s'étoit collée sur sa peau, et comme incorporée à ses membres. A mesure qu'il la déchiroit, il déchiroit aussi sa peau et sa chair; son sang ruisseloit et trempoit la terre. Enfin sa vertu surmontant sa douleur, il s'écria : « Tu vois, ô mon cher Philoctète, les maux que les dieux me font souffrir : ils sont justes ; c'est moi qui les ai offensés; j'ai violé l'amour conjugal. Après avoir vaincu tant d'ennemis, je me suis lâchement laissé vaincre par l'amour d'une beauté étrangère; je péris; et je suis content de périr pour apaiser les dieux. Mais, hélas! cher ami, où est-ce que tu fuis? L'excès de la douleur m'a fait commettre, il est vrai, contre ce mi-

sérable Lichas, une cruauté que je me reproche: il n a pas su quel poison il me présentoit; il n'a point mérité ce que je lui ai fait souffrir : mais crois-tu que je puisse oublier l'amitié que je te dois, et vouloir t'arracher la vie? Non, non, je ne cesserai point d'aimer Philoctète; Philoctète recevra dans son sein mon âme prête à s'envolei : c'est lui qui recueillera mes cendres. Où es-tu donc, mon cher Philoctète? Philoctète, la seule espérance qui me reste ici-bas l »

A ces mots, je me hâte de courir vers lui; il me tend les bras et veut m'embrasser; mais il se retient, dans la crainte d'allumer dans mon sein le feu cruel dont il est lui-même brûlé. « Hélas ! dit-il, cette consolation même ne m'est plus permise. » En parlant ainsi , il assemble tous ces arbres qu'il vient d'abattre; il en fait un bûcher sur le sommet de la montagne; il monte tranquillement sur le bûoher; il étend la peau du lion de Némée, qui avoit si longtemps couvert ses épaules lorsqu'il alloit d'un bout de la terre à l'autre abattre les monstres et délivrer les malheureux; il s'appuie sur sa massue, et il m'ordonne d'allumer le feu du bûcher. Mes mains, tremblantes et saisies d'horreur, ne purent lui refuser ce cruel office; car la vie n'étoit plus pour lui un présent des dieux, tant elle lui étoit funeste. Je craignis même que l'excès de ses douleurs ne le transportât jusqu'à faire quelque chose d'indigne de cette vertu qui avoit étonné l'univers. Comme il vit que la flamme commençoit à prendre au bûcher : a C'est maintenant, s'écria-t-il, mon cher Philoctète, que j'éprouve ta véritable amitié; car tu aimes mon honneur plus que ma vie. Que les dieux te le rendent! Je te laisse ce que j'ai de plus précieux sur la terre, ces flèches trempées dans le sang de l'hydre de Lerne. Tu sais que les blessures qu'elles font sont incurables; par elles tu seras invincible, comme je l'ai été, et aucun mortel n'osera combattre contre toi. Souviens-toi que je meurs fidèle à notre amitié, et n'oublie jamais combien tu m'as été cher. Mais, s'il est vrai que tu sois touché de mes maux, tu peux me donner une dernière consolation : promets-moi de ne découvrir jamais à aucun mortel ni ma mort ni le lieu où tu auras caché mes cendres. » Je le lui promis, hélas! je le jurai même, en arros;int son bûcher de mes larmes. Un rayon de joie parut dans ses yeux; mais tout à coup un tourbillon de flammes qui l'enveloppa étouffa sa voix et le déroba presque à ma vue. Je le voyois encore un peu néanmoins au travers des flammes, avec un visage aussi serein que s'il eût été couronné de fleurs et couvert de parfums, dans la joie d'un festin délicieux, au milieu de tousses amis.

Le feu consuma bientôt tout ce qu'il y avoit de terrestre et de mortel en lui. Bientôt il ne resta rien de tout ce qu'il avoit reçu, dans sa naissance, de sa mère Alcmène; mais il conserva, par l'ordre de Jupiter, cette nature subtile et immortelle, cette flamme céleste qui est le vrai principe de vie, et qu'il avoit reçue du père des dieux. Ainsi il alla avec eux, sous les voûtes dorées du brillant Olympe, boire le nectar, où les dieux lui donnèrent pour épouse l'aimable Hébé,qui est la déesse de la jeunesse, et qui versoit le nectar dans la coupe du grand Juniter, avant que Ganymède eût reçu cet honneur.

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