‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 134 sur 236 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Pour moi, je trouvai une source inépuisable de douleurs dans ce-i flèches qu'il m'avoit données pour m'élever au-dessus de tous les héi\,à. Bientôt les rois ligués entreprirent de venger Ménélas de l'infâme Paris, qui avoit enlevé Hélène, et de renverser l'empire de Priam. L'oracle d'Apollon leur fit entendre qu'ils ne dévoient point espérer de finir heureusement cette guerre, à moins qu'ils n'eussent les flèches d'Hercule.

Ulysse votre père , qui étoit toujours le plus éclairé et le plus industrieux dans les conseils, se chargea de me persuader d'aller avec eux au siège de Troie, et d'y apporter ces flèches qu'il croyoit que j'avois. Il y avoit déjà longtemps qu'Hercule ne paroissoit plus sur la terre : on n'entendoit plus parler d'aucun nouvel exploit de ce héros; les monstres et les scélérats recommençoient à paroître impunément. Les Grecs ne savoient que croire de lui : les uns disoient qu'il étoit mort ; d'autres soutenoient qu'il étoit allé jusque sous l'Ourse glacée dompter les Scythes. Mais Ulysse soutint qu'il étoit mort, et entreprit de me le faire avouer. Il me vint trouver dans un temps où je ne pouvois encore me consoler d'avoir perdu le grand Alcide. Il eut une extrême peine à m'aborder; car je ne pouvois plus voir les hommes; je ne pouvois souffrir qu'on m'arrachât de ces déserts du mont Œta, où j'avois vu périr mon ami; je ne songeois qu'à me repeindre l'image de ce héros, et qu'à pleurer à la vue de ces tristes lieux. Mais la douce et puissante persuasion étoit sur les lèvres de votre père : il parut presque aussi affligé que moi; il versa des larmes; il sut gagner insensiblement mon cœur et attirer ma confiance ; il m'attendrit pour les rois grecs qui alloient combattre pour une juste cause, et qui ne pouvoient réussir sans moi. Il ne put jamais néanmoins m'arracher le secret de la mort d'Hercule, que j'avois juré de ne dire jamais; mais il ne doutoit point qu'il ne fût mort , et il me pressoit de lui découvrir le lieu où j'avois caché ses cendres.

Hélas! j'eus horreur de faire un parjure, en lui disant un secret que j'avois promis aux dieux de ne dire jamais; mais j'eus la foiblesse d'éluder mon serment, n'osant le violer; les dieux m'en ont puni: je frappai du pied la terre à l'endroit où j'avois mis les cendres d'Hercule. Ensuite j'allai joindre les rois ligués, qui me reçurent avec la même joie qulls auroient reçu Hercule même. Comme je passois dans l'île de Lemnos, je voulus montrer à tous les Grecs ce que mes flèches pouvoient faire. Me préparant à percer un daim qui s'élançoit dans un bois, je laissai, par mégarde, tomber la flèche de l'arc sur mon pied, et elle me fît une blessure que je ressens encore. Aussitôt j'éprouvai les mêmes douleurs qu'Hercule avoit souffertes ; je remplissois nuit et jour l'île de mes cris; un sang noir et corrompu, coulant de ma plaie, infectoit l'air et répandoit dans le camp des Grecs une puanteur capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l'armée eut horreur de me voir dans cette extrémité; chacun conclut que c'étoit un supplice qui m'étoit envoyé par les justes dieux.

Ulysse, qui m'avoit engagé dans cette guerre, fut le premier à m'abandonner. J'ai reconnu depuis qu'il l'avoit fait parce qu'il préféroit 'intérêt commun de la Grèce, et la victoire, à toutes les raisons d'à-

mitié ou de bienséance particulière. On ne pouvoit plus sacrifier dans le camp, tant l'horreur de ma plaie, son infection et la violence de mes cris troubloient toute l'armée. Mais au moment où je me vis abandonné de tous les Grecs par le conseil d'Ulysse, cette politique me parut pleine de la plus horrible inhumanité et de la plus noire trahison. Hélas! j'étois aveugle, et je ne voyois pas qu'il étoit juste que les olus sages hommes fussent contre moi, de même que les dieux que j'avois irrités.

Je demeurai, presque pendant tout le siège de Troie, seul, sans secours, sans espérance, sans soulagement, livré à d'horribles douleurs, dans cette île déserte et sauvage, où je n'entendoisquele bruit des vagues de la mer qui se brisoient contre les rochers. Je trouvai, au milieu de cette solitude, une caverne vide dans un rocher qui élevoit vers le ciel deux pointes semblables à deux têtes : de ce rocher sortoit une fontaine claire. Cette caverne étoit la retraite des bêtes farouches, à la fureur desquelles j'étois exposé nuit et jour. J'amassai quelques feuilles pour me coucher. Il ne me restoit, pour tout bien, qu'un pot de bois grossièrement travaillé, et quelques habits déchirés , dont j'enveloppois ma plaie pour arrêter le sang, et dont je me servois aussi pour la nettoyer. Là, abandonné des hommes et livré à la colère des dieux, je passois mon temps à percer de mes flèches les colombes et les autres oiseaux qui voloient autour de ce rocher. Quand j'avois tué quelque oiseau pour ma nourriture, il falloit que je me traînasse contre terre avec douleur pour aller ramasser ma proie : ainsi mes mains me préparoient de quoi me nourrir.

Il est vrai que les Grecs, en partant, me laissèrent quelques provisions; mais elles durèrent peu. J'allumois du feu avec des cailloux. Cette vie, tout affreuse qu'elle est, m'eût paru douce, loin des hommes ingrats et trompeurs, si la douleur ne m'eût accablé, et si je n'eusse sans cesse repassé dans mon esprit ma triste aventure. « Quoi ! disois-je, tirer un homme de sa patrie, comme le seul homme qui puisse venger la Grèce, et puis l'abandonner dans cette île déserte pendant son sommeil ! » car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez quelle fut ma surprise et combien je versai des larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseaux fendre les ondes. Hélas! cherchant de tous côtés dans cette île sauvage et horrible, je ne trouvai que la douleur. Dans cette île il n'y a ni port, ni commerce, ni hospitalité, ni hommes qui y abordent volontairement. On n'y voit que les malheureux que les tempêtes y ont jetés, et on n'y peut espérer de société que par des naufrages; encore même ceux qui venoient en ce lieu n'osoient me prendre pour me ramener; ils craignoient la colère des dieux et celle des Grecs.

Depuis dix ans je souffrois la honte, la douleur, la faim; je nourrissois une plaie qui me dévoroit; l'espérance même étoit éteinte dans mon cœur. Tout à coup, revenant de chercher des plantes médicinales pour ma plaie, j'aperçus dans mon antre un jeune homme beau, gracieux, mais fier et d'une taille de héros. Il me sembla que je voyois Achille, tant il en avoit les traits, les regards et 'a démarche :

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