LIVRE XII
Cependant une douleur cruelle me saisit, elle me trouble, je ne sais plus ce que je fais; je demande un glaive tranchant pour couper mon pied: je m'écrie : « 0 mort tant désirée! que ne viens-tu? 0 jeune homme, brûle-moi tout à l'heure comme je brûlai le fils de Jupiter. 0 terre, ô terre! reçois un mourant qui ne peut plus se relever. » De ce transport de douleur, je tombe soudainement, selon ma coutume, dans un assoupissement profond; une grande sueur commença à me soulager : un sang noir et corrompu coula de ma plaie. Pendant mon sommeil, il eût été facile à Néoptolème d'emporter mes armes et de partir; mais il étoit fils d'Achille , et n'étoit pas né pour tromper. En m'éveillant, je reconnus son embarras: il soupiroit comme un homme qui ne sait pas dissimuler et qui agit contre son cœur, a Me veux-tu surprendre? lui dis-je : qu'y a-t-il donc? —Il faut, me répondit-il, que vous me suiviez au siège de Troie. « Je repris aussitôt :« Ah! qu'as-tu dit, mon fils? rends-moi cet arc; je suis trahi ! ne m'arrache pas la vie. » Hélas ! il ne me répond rien; ilme regarde tranquillement ; rien ne le touche. « O rivages ! ô promontoires de cette île! ô bêtes farouches ! ô rochers escarpés ! c'est à vous que je me plains, car je n'ai que vous à qui je puisse me plaindre: vous êtes accoutumés à mes gémissements. Faut-il que je sois trahi par le fils d'Achille ! il m'enlève l'arc sacré d'Hercule ; il veut me traîner dans le camp des Grecs pour triompher de moi; il ne voit pas que c'est triompher d'un mort, d'une ombre, d'une image vaine. Oh! s'il m'eût attaqué dans ma force !... mais encore à présent, ce n'est que par surprise. Que ferai-je? Rends, mon fils, rends; sois semblable à ton père, semblable à toi-même. Que dis-tu? Tu ne dis rien ! O rocher sauvage ! je reviens à toi, nu, misérable, abandonné, sans nourriture; je mourrai seul dans cet antre; n'ayant plus mon arc pour tuer des bêtes, les bêtes me dévoreront ; n'importe. Mais, mon fils, tune parois pas méchant: quelque conseil te pousse; rends mes armes, va-t'en. »
Néoptolème, les larmes aux yeux, disoit tout bas: « Plût aux dieux que je ne'fusse jamais parti de Scyros! » Cependant je m'écrie : « Ah? quevois-je? n'est-ce pas Ulysse?» Aussitôt j'entends sa voix, et il me répond : « Oui , c'est moi. » Si le sombre royaume de Pluton se fût entr'ouvert, et que j'eusse vu le noir Tartare, que les dieux mêmes craignent d'entrevoir, je n'aurois pas été saisi, je l'avoue, d'une plus grande horreur. Je m'écriai encore : « O terre de Lemnos! je te prends à témoin! O soleil, tu le vois, et tu le souffres! » Ulysse me répondit sans s'émouvoir: « Jupiter le veut, et je l'exécute. — Oses-tu, lui jisois-je, nommer Jupiter? Vois-tu ce jeune homme qui n'étoit point lé pour la fraude, et qui souffre en exécutant ce que tu l'obliges de aire? — Ce n'est pas pour vous tromper, me dit Ulysse, ni pour vous luire, que nous venons; c'est pour vous délivrer, vous guérir, vous donner la gloire de renverser Troie, et vous ramener dans votre patrie. C'est vous, et non pas Ulysse, qui êtes l'ennemi de Philoctète. »
Alors je dis à votre père tout ce que la fureur pouvoit m'inspirer. o Puisque tu m'as abandonné sur ce rivage, lui disois-je, que ne m'y laisses-tu en paix? Va chercher la gloire des combats et tous les plai*
sirs; jouis de ton bonheur avec les Atrides, laisse-moi ma misère et ma douleur. Pourquoi m'eniever? Je ne suis plus rien, je suis déjà mort. Pourquoi ne crois-tu pas encore aujourd'hui, comme tu le croyois autrefois, que je ne saurois partir: que mes cris et l'infection de ma plaie troubleraient les sacrifices? 0 Ulysse, auteur de mes maux, que les dieux puissent te....! Mais les dieux ne m'écoutent point: au contraire, ils excitent mon ennemi. 0 terre de ma patrie, que je ne reverrai jamais!... Odieux, s'il en reste encore quelqu'un d'assez juste pour avoir pitié de moi, punissez, punissez Ulysse, alors je me croirai guéri. »
Pendant que je parlois ainsi, votre père, tranquille, me regardoit avec un air de compassion, comme un homme qui, loin d'être irrité, supporte et excuse le trouble d'un malheureux que la fortune a irrité. Je le voyois semblable à un rocher qui, sur le sommet d'une montagne, se joue de la fureur des vents, et laisse épuiser leur rage, pendant qu'il demeure immobile. Ainsi votre père, demeurant dans le silence , attendoit que ma colère fût épuisée, car il savoit qu'il ne faut attaquer les passions des hommes, pour les réduire à la raison, que quand elles commencent à s'affoiblir par une espèce de lassitude. Ensuite il me dit ces paroles : a 0 Philoctète, qu'avez-vous fait de votre raison et de votre courage? voici le moment de s'en servir. Si vous refusez de nous suivre pour remplir les grands desseins de Jupiter sur vous, adieu; vous êtes indigne d'être le libérateur de la Grèce et le destructeur de Troie. Demeurez à Lemnos; ces armes, que j'emporte, me donneront une gloire qui vous étoit destinée. Néoptolème, partons; il est inutile de lui parler: la compassion pour un seul homme ne doit pas nous faire abandonner le salut de la Grèce entière. »
Alors je me sentis comme une lionne à qui on vient d'arracher ses petits; elle remplit les forêts de ses rugissements, a. 0 caverne, disoisje, jamais je ne te quitterai : tu seras mon tombeau! 0 séjour de ma douleur, plus de nourriture, plus d'espérance! Qui me donnera un glaive pour me percer? Oh! si les oiseaux de proie pouvoient m'eniever !... Je ne les percerai plus de mes flèches. 0 arc précieux, arc consacré par les mains du fils de Jupiter! 0 cher Hercule, s'il te reste encore quelque sentiment, n'es-tu pas indigné? Cet arc n'est plus dans les mains de ton fidèle am: ; il est dans les mains impures et trompeuses d'Ulysse. Oiseaux de proie, bêtes farouches, ne fuyez point cette caverne, mes mains n'ont plus de flèches. Misérable, je ne puis vous nuire, venez m'eniever! ou plutôt que la foudre de l'impitoyable Jupiter m'écrase ! ■»
Votre père, ayant tenté tous les autres moyens pour me persuader, jugea enfin que le meilleur étoit de me rendre mes armes; il fit signe à Néoptolème , qui me les rendit aussitôt. Alors je lui dis : « Digne fils d'Achille, tu montres que tu l'es. Mais laisse-moi percer mon ennemi. t> Aussitôt je voulus tirer une flèche contre votre père; mais Néoptolème m'arrêta, en me disant : « La colère vous trouble, et vous empêche de voir l'indigne action que vous voulez faire. » Pour Ulysse, il paroissoit aussi tranquille contre mes flèches que contre mes injures