‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 137 sur 236 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

Je me sentis touché de cette intrépidité et de cette patience. J'eus honte d'avoir voulu, dans ce premier transport, me servir de mes armes pour tuer celui qui me les avoit fait rendre; mais, comme mon ressentiment n'étoit pas encore apaisé, j'étois inconsolable de devoir mes armes à un homme que je haïssois tant. Cependant Néoptolème me disoit : a Sachez que le divin Hélénus, fils de Priam, étant sorti de la ville de Troie par l'ordre et par l'inspiration des dieux, nous a dévoilé l'avenir. « La malheureuse Troie tombera, a-t-il dit; mais elle ne « peut tomber qu'après qu'elle aura été attaquée par celui qui tient « les flèches d'Hercule : cet homme ne peut guérir que quand il sera « devant les murailles de Troie ; les enfants d'Esculape le guériront. »

En ce moment je sentis mon cœur partagé; j'étois touché de la naïveté de Néoptolème, et de la bonne foi avec laquelle il m'avoic rendu mon arc;, mais je ne pouvois me résoudre à voir encore le jour, s'il falloit céder à Ulysse; et une mauvaise honte me tenoit en suspens. « Me verra-t-on, disois-je en moi-même, avec Ulysse et avec les Atrides? Que croira-t-on de moi? »

Pendant que j'étois dans cette incertitude, tout à coup j'entends une voix plus qu'humaine : je vois Hercule dans un nuage éclatant; il étoit environné de rayons de gloire. Je reconnus facilement ses traits un peu rudes, son corps robuste, et ses manières simples; mais il avoit une hauteur et une majesté qui n'avoient jamais paru si grandes en lui quand il domptoit les monstres. Il me dit : « Tu entends, tu vois Hercule. J'ai quitté le haut Olympe pour t'annoncer les ordres de Jupiter. Tu sais par quels travaux j'ai acquis l'immortalité : il faut que tu ailles avec le fils d'Achille, pour marcher sur mes traces dans le chemin de la gloire. Tu guériras; tu perceras de mes flèches Paris, auteur de tant de maux. Après la prise de Troie, tu enverras de riches dépouilles à Péan ton père, sur le mont Œta; ces dépouilles seront mises sur mon tombeau comme un monument de la victoire due à mes flèches. Et toi, ô fils d'Achille ! je te déclare que tu ne peux vaincre sans Philoctète, ni Philoctète sans toi. Allez donc comme deux lions qui cherchent ensemble leur proie. J'enverrai Esculape à Troie, pour guérir Philoctète. Surtout, ô Grecs, aimez et observez la religion: le reste meurt; elle ne meurt jamais. »

Aprèsavoir entendu ces paroles, je m'écriai : a O heureux jour, douce lumière, tu te montres enfin après tant d'années! Jet'obéis, je pars après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre. Adieu, nymphes de ces prés humides. Je n entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer. Adieu, rivage où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air. Adieu, promontoire où Écho répéta tant de fois mes gémissements. Adieu, douces fontaines qui me fûtes si amères. Adieu, ô terre de Lemnos; laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis ! »

Ainsi nous partîmes : nous arrivâmes au siège de Troie. Machaon et Podalyre, par la divine science de leur père Esculape, me guérirent, ou du moins me mirent dans l'état où vous me voyez. Je ne souffre plus; j'ai retrouvé toute ma vigueur : mais je suis un peu boiteux. Je

fis tomoer Paris comme un timide faon de biche qu'un chasseur perce de ses traits. Bientôt Ilion fut réduite en cendres; vous savez le reste. J'avois néanmoins encore je ne sais quelle aversion pour le sage Ulysse, par le souvenir de mes maux; et sa vertu ne pouvoit apaiser ce ressentiment : mais la vue d'un fils qui lui ressemble, et que je ne puis m'empêcher d'aimer, m'attendrit le cœur pour le père même.

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