LIVRE XIII
Télemaque , pendant son séjour chez les alliés , trouve de grandes difficultés pour se ménager parmi tant de rois jaloux les uns des autres. Il entre en différend avec Phalante , chef des Lacédémoniens , pour quelques prisonniers faits sur les Dauniens , et que chacun prétendoit lui appartenir. Pendant que la cause se discute dans l'assemblée des alliés , Hippias, frère de Phalante, va prendre les prisonniers pour les emmener à Tarente. Télemaque , irrité , attaque Hippias avec fureur , et le terrasse dans un combat singulier. Mais bientôt , honteux de son emportement , il ne songe qu'au moyen de le réparer. Cependant Adraste, roi des Dauniens, informé du trouble et de la consternation occasionnés dans l'armée des alliés par le différend de Télemaque et d'Hippias , va les attaquer à l'improviste. Après avoir surpris cent de leurs vaisseaux , pour transporter ses troupes dans ieur camp , il y met d'abord le feu , commence l'attaque par le quartier de Phalante, tue son frère Hippias; et Phalante lui-même tombe percé de coups. A la première nouvelle de ce désastre, Télemaque, revêtu de ses armes divines , s'élance hors du camp , rassemble autour de lui l'armée des alliés, et dirige les mouvements avec tant de sagesse , qu'il repousse en peu de temps l'ennemi victorieux. Il eût même remporté une victoire complète , si une tempête survenue n'eût séparé les deux armées. Après le combat, Télemaque visite les blessés et leur procure tous les soulagements dont ils peuvent avoir besoin ; il prend un soin particulier de Phalante, et des funérailles d'Hippias , dont il va iui-même porter les cendres à Phalante dans une urne d'or.
Pendant que Philoctète avoit raconté ainsi ses aventures, Télemaque étoit demeuré comme suspendu et immobile. Ses yeux étaient attachés sur ce grand homme qui parloit. Toutes les passions différentes qui avoient agité Hercule, Philoctète, Ulysse, Néoptolème, paroissoient tour à tour sur le visage naïf de Télemaque, à mesure qu'elles étoient représentées dans la suite de sa narration. Quelquefois il s'écrioit, et interrompoit Philoctète sans y penser; quelquefois il paroissoit rêveur, comme un homme qui pense profondément à lu. suite des affaires. Quand Philoctète dépeignit l'embarras de Néoptolème, qui ne savoit point dissimuler. Télemaque parut dans le même embarras; et dans ce moment on l'auroit pris pour Néoptolème.
Cependant l'armée des alliés marchoit en bon ordre contre Adraste,
roi des Dauniens, qui méprisoit les dieux, et qui ne cherchoit qu'à
tromper les hommes. Télemaque trouva de grandes difficultés pour se
ménager parmi tant de rois jaloux les uns des autres. 11 falloit ne se
endre suspect à aucun et se faire aimer de tous.
Son naturel étoit bon et sincère» mais peu caressant ; il ne s'avisoit
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guère de ce qui pouvoit faire plaisir aux autres : u n'étoit point attaché aux richesses, mais il ne savoit point donner. Ainsi, avec un cœur noble et porté au bien, il ne paroissoit ni obligeant, ni sensible à Tamitié, ni libéral, ni reconnoissant des soins qu'on prenoit pour lui, ni attentif à distinguer le mérite. Il suivoit son goût sans réflexion. Sa mère Pénélope l'avoit nourri, malgré Mentor, dans une hauteur et une fierté qui ternissoient tout ce qu'il y avoit de plus aimable en lui. Il se regardoit comme étant d'une autre nature que le reste des hommes; les autres ne lui sembloient mis sur la terre par les dieux que pour lui plaire, pour le servir, pour prévenir tous ses désirs, et pour rapporter tout à lui comme à une divinité. Le bonheur de le servir étoit, selon lui, une assez haute récompense pour ceux qui le servoient. Il ne falloit jamais rien trouver d'impossible quand il s'agissoit de le contenter; et les moindres retardements irritoient son naturel ardent.
Ceux qui l'auroient vu ainsi dans son naturel auroient jugé qu'il étoit incapable d'aimer autre chose que lui-même, qu'il n'étoit sensible qu'à sa gloire et à son plaisir ; mais cette indifférence pour les autres et cette attention continuelle sur lui-même ne venoient que du transport continuel où il étoit jeté par la violence de ses passions. Il avoit été flatté par sa mère dès le berceau, et il étoit un grand exemple du malheur de ceux qui naissent dans l'élévation. Les rigueurs de la fortune, qu'il sentit dès sa première jeunesse, n'avoient pu modérer cette impétuosité et cette hauteur. Dépourvu de tout, abandonné, exposé à tant de maux, il n'avoit rien perdu de sa fierté; elle se relevoit toujours comme la palme souple se relève sans cesse d'elle-même, quelque effort qu'on fasse pour l'abaisser.
Pendant que Télémaque étoit avec Mentor, ces défauts ne paroissoient point, et ils se diminuoient tous les jours. Semblable à un coursier fougueux qui bondit dans les vastes prairies, que ni les rochers escarpés, ni les précipices, ni les torrents n'arrêtent, qui ne connoît que la voix et la main d'un seul homme capable de le dompter, Télémaque, plein d'une noble ardeur, ne pouvoit être retenu que par le seul Mentor. Mais aussi an de ses regards l'arrêtoit tout à coup dans sa plus grande impétuosité; il entendoit d'abord ce que signifioit ce regard: il rappeloit d'abord dans son cœur tous les sentiments de vertu. La sagesse rendoit en un moment son visage doux et serein. Neptune, quand il élève son trident, et qu'il menace les flots soulevés, n'apaise point plus soudainement les noires tempêtes.
Quand Télémaque se trouva seul, toutes ses passions, suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, reprirent leur cours: il ne put souffrir l'arrogance des Lacédémoniens et de Phalante qui étoit à leur tête. Cette colonie, qui étoit venue fonder Tarente, étoit composée de jeunes hommes nés pendant le siège de Troie, qui n'avoient eu aucune éducation: leur naissance illégitime, le dérèglement de leurs mères , la licence dans laquelle ils avoient été élevés, leur donnoient je ne sais quoi de farouche et de barbare. Ils ressembloient plutôt à une troupe de brigands qu'à une colonie grecque.
Phalante, ei toute occasion, cherchoit à contredire Télémaque;
souvent il l'interrompoit dans les assemblées, méprisant ses conseils comme ceux d'un jeune homme sans expérience : il en faisoit des railleries, le traitant de foible et d'efféminé; il faisoit remarquer aux chefs de l'armée ses moindres fautes. Il tâchoit de semer partout la jalousie, et de rendre la fierté de Télémaque odieuse à tous les alliés.
Un jour, Télémaque ayant fait sur les Dauniens quelques prisonniers, Phalante prétendit que ces captifs dévoient lui appartenir, parce que c'étoit lui, disoit-il, qui, à la tête de ses Lacédémoniens, avoit défait cette troupe d'ennemis, et que Télémaque, trouvant les Dauniens déjà vaincus et mis en fuite, n'avoit eu d'autre peine que celle de leur donner la vie et de les mener dans le camp. Télémaque soutenoit, au contraire, que c'étoit lui qui avoit empêché Phalante d'être vaincu, et qui avoit remporté la victoire sur les Dauniens. Ils allèrent tous deux défendre leur cause dans l'assemblée des rois alliés. Télémaque s'y emporta jusqu'à menacer Phalante; ils se fussent battus sur-lechamp, si on ne les eût arrêtés.
Phalante avoit un frère nommé Hippias, célèbre dans toute l'armée par sa valeur, par sa force et par son adresse. Pollux, disoient les Tarentins, ne combattoit pas mieux du ceste; Castor n'eût pu le surpasser pour conduire un cheval; il avoit presque la taille et la force d'Hercule. Toute l'armée le craignoit; car il étoit encore plus querelleur et plus brutal, qu'il n'étoit fort et vaillant. Hippias, ayant vu avec quelle hauteur Télémaque avoit menacé son frère, va à la hâte prendre les prisonniers pour les emmener à Tarente, sans attendre le jugement de l'assemblée. Télémaque, à qui on vint le dire en secret, sortit en frémissant de rage. Tel qu'un sanglier écumant, qui cherche le chasseur par lequel il a été blessé, on le voyoit errer dans le camp, cherchant des yeux son ennemi, et branlant le dard dont il le vouloit percer. Enfin il le rencontre, et en le voyant sa fureur redouble. Ce n'étoit plus ce sage Télémaque instruit par Minerve sous la figure de Mentor; c'étoit un frénétique, ou un lion furieux.
Aussitôt il crie à Hippias : a Arrête, ô le plus lâche de tous les hommes! arrête; nous allons voir si tu pourras m'enlever les dépouilles de ceux que j'ai vaincus. Tune les conduiras point à Tarente; va, descends tout à l'heure dans les rives sombres du Styx. » Il dit, et il lança son dard; mais il le lança avec tant de fureur, qu'il ne put mesurer son coup: le dard ne toucha point Hippias. Aussitôt Télémaque prend son épée, dont la garde étoit d'or, et que Laërte lui avoit donnée, quand il parti d'Ithaque, comme un gage de sa tendresse. Laërte s'en étoit servi avec beaucoup de gloire, pendant qu'il étoit jeune; et elle avoit été teinte du sang de plusieurs fameux capitaines des Épirotes, dans une guerre où Laërte fut victorieux. A peine Télémaque eut tiré cette épée, qu'Hippias, qui vouloit profiter de l'avantage de sa force, se jeta pour l'arracher des mains du jeune fils d'Ulysse. L'épée se rompt dans leurs mains ; ils se saisissent et se serrent l'un l'autre. Les voilà comme deux bêtes cruelles qui cherchent à se déchirer; le feu brille dans leurs yeux; ils se raccourcissent, ils s'allongent, ils s'abaissent, ils se relèvent , ils s'élancent, ils sont altérés de sang. Les
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roilà aux prises, pied contre pied, main contre main : ces deux corps entrelacés sembloient n'en faire qu'un. Mais Hippias, d'un âge plus avancé, paroissoit devoir accabler Télémaque, dont la tendre jeunesse étoit moins nerveuse. Déjà Télémaque. hors d'haleine, sentoit ses genoux chancelants. Hippias, le voyant ébranlé redoubloit ses efforts. C'étoit fait du fils d'Ulysse; il alloit porter la peine de sa témérité et de son emportement, si Minerve, qui veilloit de loin sur lui, et qui ne le laissoit dans cette extrémité de péril que pour l'instruire, n'eût déterminé la victoire en sa faveur.
Elle ne quitta point le palais de Salente ; mais elle envoya Iris, la prompte messagère des dieux. Celle-ci, volant d'une aile légère, fendit les espaces immenses des airs, laissant après elle une longue trace de lumière qui peignoil un nuage de mille diverses couleurs. Elle ne se reposa que sur le rivage de la mer, où étoit campée l'armée innombrable des alliés : elle voit de loin la querelle, l'ardeur et les efforts des combattants; elle frémit à la vue du danger où étoit le jeune Télémaque; elle s'approche, enveloppée d'un nuage clair qu'elle avoit formé de vapeurs subtiles. Dans le moment où Hippias, sentant toute sa force, se crut victorieux, elle couvrit le jeune nourrisson de Minerve de l'égide que la sage déesse lui avoit confiée. Aussitôt Télémaque, dont les forces étoient épuisées, commence à se ranimer. A mesure qu'il se ranime, Hippias se trouble: il sent je ne sais quoi de divin qui l'étonné et qui l'accable. Télémaque le presse et l'attaque, tantôt dans une situation, tantôt dans une autre: il l'ébranlé, il ne lui laisse aucun moment pour se rassurer; enfin il le jette par terre et tombe sur lui. Un grand chêne du mont Ida, que la hache a coupé par mille coups dont toute la forêt a retenti, ne fait pas un plus horrible bruit en tombant : la terre en gémit, tout ce qui l'environne en est ébranlé.
Cependant la sagesse étoit revenue avec la force au dedans de Télémaque. A peine Hippias fut-il tombé sous lui, que le fils d'Ulysse comprit la faute qu'il avoit faite d'attaquer ainsi le frère d'un des rois alliés qu'il étoit venu secourir; il rappela en lui-même, avec confusion, les sages conseils de Mentor; il eut honte de sa victoire, et vit bien qu'il avoit mérité d'être vaincu. Cependant Phalante, transporté de fureur, accouroit au secours de son frère: il eût percé Télémaque d'un dard qu'il portoit, s'il n'eût craint de percer aussi Hippias, que Télémaque tenoit sous lui dans la poussière. Le fils d'Ulysse eût pu sans peine ôter la vie à son ennemi ; mais sa colère étoit apaisée , et il ne songeoit plus qu'à réparer sa faute en montrant de la modération. Il se lève en disant : a 0 Hippias! il me suffit de vous avoir appris à ne mépriser jamais ma jeunesse; vivez : j'admire votre force et votre courage. Les dieux m'ont protégé ; cédez à leur puissance : ne songeons plus qu'à combattre ensemble contre les Dauniens. »
Pendant que Télémaque parloit ainsi, Hippias se relevoit couvert de poussière et de sang, plein de honte et de rage. Phalante n'osoit ôter la vie à celui qui venoit de la donner si généreusement à son frère; il étoit en suspens et hors de lui-même. Tous les rois alliés accourent : ils mènent d'un côté télémaque, de l'autre Phalante et Hippias, qui,
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ayant perdu sa fierté, n'osoit lever les yeux. Toute l'armée ne poutoit assez s'étonner que Télémaque, dans un âge si tendre, où les hommes n'ont point encore toute leur force, eût pu renverser Hippias, semblable en force et en grandeur à ces géants, enfants de la terre, qui tentèrent autrefois de chasser de l'Olympe les immortels.
Mais le fils d'Ulysse étoit bien éloigné de jouir du plaisir de cette victoire. Pendant qu'on ne pouvoit se lasser de l'admirer, il se retira dans sa tente, honteux de sa faute, et ne pouvant plus se supporter lui-même. Il gémissoit de sa promptitude; il reconnoissoit combien il étoit injuste et déraisonnable dans ses emportements; il trouvoit je ne sais quoi de vain, de foible et de bas, dans cette hauteur démesurée. Il reconnoissoit que la véritable grandeur n'est que dans la modération, la justice, la modestie et l'humanité : il le voyoit; mais il n'osoit espérer de se corriger après tant de rechutes; il étoit aux prises avec lui-même, et on l'entendoit rugir comme un lion furieux.
Il demeura deux jours renfermé seul dans sa tente, ne pouvant se résoudre à se rendre dans aucune société, et se punissant soi-même. « Hélas ! disoit-il, oserai-je revoir Mentor ? Suis-je le fils d'Ulysse, le plus sage et le plus patient des hommes? Suis-je venu porter la division et le désordre dans l'armée des alliés ? est-ce leur sang ou celui des Dauniens, leurs ennemis, que je dois répandre? J'ai été téméraire; je n'ai pas même su lancer mon dard ; je me suis exposé dans un combat avec Hippias à forces inégales; je n'en devois attendre que la mort, avec la honte d'être vaincu. Mais qu'importe ! je ne serois plus; non, je ne serois plus ce téméraire Télémaque, ce jeune insensé, qui ne profite d'aucun conseil: ma honte finiroit avec ma vie. Hélas! si je pouvois au moins espérer de ne plus faire ce que je suis désolé d'avoir fait! trop heureux ! trop heureux ! mais peut-être qu'avant la fin du jour je ferai et voudrai faire encore les mêmes fautes dont j'ai maintenant tant de honte et d'horreur. 0 funeste victoire ! ô louanges que je ne puis souffrir, et qui sont de cruels reproches de ma folie ! »
Pendant qu'il étoit seul, inconsolable, Nestor et Philoctète le vinrent trouver. Nestor voulut lui remontrer le tort qu'il avoit ; mais ce sage vieillard, reconnoissant bientôt la désolation du jeune homme, changea ses graves remontrances en des paroles de tendresse, pour adoucir son désespoir.
Les princes alliés étoient arrêtés par cette querelle, et ils ne pouvoient marcher vers les ennemis qu'après avoir réconcilié Télémaque avec Phalante et Hippias. On craignoit à toute heure que les troupes des Tarentins n'attaquassent les cent jeunes Cretois qui avoient suivi Télémaque dans cette guerre: tout étoit dans le trouble pour la faute du seul Télémaque: et Télémaque, qui voyoit tant de maux présents et de périls pour l'avenir, dont il étoit l'auteur, s'abandonnoit à une iouleur amère. Tous les princes étoient dans un extrême embarras : Js n'osoient faire marcher l'armée, de peur que dans la marche les Cretois de Télémaque et les Tarentins de Phalante ne combattissent les uns contre les autres. On avoit bien de la peine à les retenir au dedans du camp, où ils étoient gardés de près. Nestor et Philoctète