‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 140 sur 236 · livre xm · texte numérisé non relu

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tout ce qu'il en vouloit savoir. Quoique Philoctète ne se confiât point à lui, la colère et l'impatience faisoient en lui ce que la confiance faisait dans Nestor. Eurymaque n'avoit qu'à le contredire; en l'irritant, il découvroit tout. Cet homme avoit reçu de grandes sommes d'Adraste pour lui mander tous les desseins des alliés. Ce roi des Dauniens avoit dans l'armée un certain nombre de transfuges qui dévoient l'un après l'autre s'échapper du camp des alliés et retourner au sien. A mesure qu'il y avoit quelque affaire importante à faire savoir à Adraste, Eurymaque faisoit partir un de ces transfuges. La tromperie ne pouvoit pas être facilement découverte, parce que ces transfuges ne portoient point de lettres. Si on les surprenoit, on ne trouvoit rien qui pût rendre Eurymaque suspect. Cependant Adraste prévenoit toutes les entreprises des alliés. A peine une résolution étoit-elle prise dans le conseil, que les Dauniens faisoient précisément ce qui étoit nécessaire pour en empêcher le succès. Télémaque ne se lassoit point d'en chercher la cause, et d'exciter la défiance de Nestor et de Philoctète: mais son soin étoit inutile, ils étoient aveuglés.

On avoit résolu, dans le conseil, d'attendre les troupes nombreuses qui dévoient venir, et on avoit fait avancer secrètement pendant la nuit cent vaisseaux pour conduire plus promptement ces troupes, depuis une côte de mer très-rude, où elles dévoient arriver, jusqu'au lieu où l'armée campoit. Cependant on se croyoit en sûreté, parce qu'on tenoit avec des troupes les détroits de la montagne voisine, qui est une côte presque inaccessible de l'Apennin. L'armée étoit campée sur les bords du fleuve Galèse, assez près de la mer. Cette campagne délicieuse est abondante en pâturages et en tous les fruits qui peuvent nourrir une armée. Adraste étoit derrière la montagne, et on comptoit qu'il ne pouvoit passer; mais, comme il sut que les alliés étoient encore foibles, qu'ils attendoient un grand secours, que les vaisseaux attendoient l'arrivée des troupes qui dévoient venir, et que l'armée étoit divisée par la querelle de Télémaque avec Phalante, il se hâta de faire un grand tour. Il vint en diligence jour et nuit sur le bord de la mer, et passa par des chemins qu'on avoit toujours crus absolument impraticables. Ainsi la hardiesse et le travail obstiné surmontent les plus grands obstacles; ainsi il n'y a presque rien d'impossible à ceux qui savent oser et souffrir; ainsi ceux qui s'endorment, comptant que les choses difficiles sont impossibles, méritent d'être surpris et accablés.

Adraste surprit au point du jour les cent vaisseaux qui appartenoient aux alliés. Comme ces vaisseaux étoient mal gardés et qu'on ne se défioitde rien, il s'en saisit sans résistance et s'en servit pour transporter •« croupes, avec une incroyable diligence, à l'embouchure du Galèse ; puis il remonta très-promptement le long du fleuve. Ceux qui étoient dans les postes avancés autour du camp, vers la rivière, crurent que ces vaisseaux leur anienoient les troupes qu'on attendoit; on poussa d'abord de grands cris de joie. Adraste et ses soldats descendirent avant qu'on pût les reconnoître; ils tombent sur les alliés, qui ne se défient de rien; ils les trouvent dans un camp tout ouvert, sans ordre, sans chefs, sau» «unie*.

Le côté du camp qu'il attaqua d'abord fut celui des Tarentins, où ( omruandoit Phalante. Les Dauniens y entrèrent avec tant de vigueur, que cette jeunesse lacédémonienne , étant surprise, ne put résister. Pendant qu'ils cherchent leurs armes et qu'ils s'embarrassent les uns les autres dans cette confusion, Adraste fait mettre le feu au camp. Aussitôt la flamme s'élève des pavillons et monte jusqu'aux nues : le bruit du feu esî semblable à celui d'un torrent qui inonde toute une campagne, et qui entraîne par sa rapidité les grands chênes avec leurs profondes racines, les moissons, les granges, les étables et les troupeaux. Le vent pousse impétueusement la flamme de pavillon en pavillon, et bientôt tout le camp est comme une vieille forêt qu'une étincelle de feu a embrasée.

Phalante, qui voit le péril de plus près qu'un autre, ne peut y remédier. U comprend que toutes les troupes vont périr dans cet incendie, si on ne se hâte d'abandonner le camp; mais il comprend aussi combien le désordre de cette retraite est à craindre devant un ennemi victorieux: il commence à faire sortir sa jeunesse lacédémonienne encore à demi désarmée. Mais Adraste ne les laisse point respirer: d'un côté, une troupe d'archers adroits perce de flèches innombrables les soldats de Phalante; de l'autre, des frondeurs jettent une grêle de grosses pierres. Adraste lui-même, l'épée à la main, marchant à la tête d'une troupe choisie des plus intrépides Dauniens, poursuit, à la lueur du feu, les troupes qui s'enfuient. 11 moissonne par le fer tranchant tout ce qui a échappé au feu; il nage dans le sang, et il ne peut s'assouvir de carnage: les lions et les tigres n'égalent point sa furie quand ils égorgent les bergers avec leurs troupeaux. Les troupes de Phalante succombent, et le courage les abandonne : la pâle mort , conduite par une furie infernale dont la tête est hérissée de serpents, glace le sang de leurs veines: leurs membres engourdis se roidissent, et leurs genoux chancelants leur ôtent même l'espérance de la fuite.

Phalante, à qui la honte et le désespoir donnent encore un reste de force et de vigueur, élève les mains et les yeux vers le ciel; il voit tombera ses pieds son frère Hippias, sous les coups de la main foudroyante d'Adraste. Hippias, étendu par terre, se roule dans la poussière; un sang noir et bouillonnant sort comme un ruisseau de la profonde blessure qui lui traverse le côté; ses yeux se ferment à la lumière, son âme furieuse s'enfuit avec tout son sang. Phalante lui-même, tout couvert du sang de son frère, et ne pouvant le secourir, se voit envejoppé par une foule d'ennemis qui s'efforcent de le renverser; son bouclier est percé de mille traits; il est blessé en plusieurs endroits de son corps; il ne peut plus rallier ses troupes fugitives : les dieux le voient, et ils n'en ont aucune pitié.

Jupiter, au milieu de toutes les divinités célestes, regardoit du haut de l'Olympe ce carnage des alliés. En même temps il consultoit les immuables destinées . et voyoit tous les chefs dont la trame devoitce jcurlà être tranchée par le ciseau de la Parque. Chacun des dieux étoit attentif pour découvrir sur le visage de Jupiter quelle seroit sa volonté.

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