LIVRE XIII
Mais le père dis dieux et des hommes leur dit d'-jne voix douce et majestueuse : « Vous voyez en quelle extrémité sont réduits les alliés ; vous voyez Adraste qui renverse tous ses ennemis : mais ce spectacle est bien trompeur, la gloire et la prospérité des méchants est courte : Adraste, impie et odieux par sa mauvaise foi, ne remportera point une entière victoire. Ce malheur n'arrive aux alliés que pour leur apprendre à se corriger et à mieux garder le secret de leurs entreprises. Ici la sage Minerve prépare une nouvelle gloire à son jeune Télémaque , dont elle fait ses délices. » Alors Jupiter cessa de parler. Tous les dieu* en silence continuoient à regarder le combat.
Cependant Nestor et Philoctète furent avertis qu'une partie du camp étoit déjà brûlée; que la flamme poussée par le vent s'avançoit toujours; que leurs troupes étoient en désordre, et que Phalante ne pouvoit plus soutenir l'effort des ennemis. A peine ces funestes paroles frappent leurs oreilles, et déjà ils courent aux armes, assemblent les capitaines, et ordonnent qu'on se hâte de sortir du camp pour éviter cet incendie.
Télémaque, qui étoit abattu et inconsolable, oublie sa douleur : il prend ses armes, dons précieux de la sage Minerve, qui paroissant sous la figure de Mentor, fit semblant de les avoir reçues d'un excellent ouvrier de Salente, mais qui les avoit fait faire à Vulcain dans les cavernes fumantes du mont Etna.
Ces armes étoient polies comme une glace et brillnat.es comme les rayons du soleil. On y voyoit Neptune et Pallas qui disputoient entre eux à qui auroit la gloire de donner son nom à une ville naissante. Neptune de son trident frappoit la terre, et on en voyoit sortir un cheval fougueux : le feu sortoit de ses yeux, et l'écume de sa bouche; ses crins flottoient au gré du vent; ses jambes souples et nerveuses se replioient avec vigueur et légèreté. Il ne marchoit point, il sautoit à force de reins, mais avec tant de vitesse, qu'il ne laissoit aucune trace de ses pas, on croyoit l'entendre hennir.
De l'autre côté, Minerve donnoit aux habitants de sa nouvelle ville l'olive, fruit de l'arbre qu'elle avoit planté. Le rameau, auquel pendoit son fruit, représentoit la douce paix avec l'abondance, préférable aux troubles de la guerre dont ce cheval étoit l'image. La déesse demeurait victorieuse par ses dons simples et utiles, et la superbe Athènes portoit son nom.
On voyoit aussi Minerve assemblant autour d'elle tous les beaux-arts, qui étoient des enfants tendres et ailés : ils se réfugioient autour d'elle, étant épouvantés des fureurs brutales de Mars qui ravage tout, comme les agneaux bêlants se réfugient sous leur mère à la vue d'un loup affamé, qui, d'une gueule béante et enflammée, s'élance pour les dévorer. Minerve, d'un visage dédaigneuxet irrité, confondoit, par l'excellence de ses ouvrages, la folle témérité d'Arachné, qui avoit osé disputer avec elle pour la perfection des tapisseries. On voyoit cette malheureuse dont tous les membres exténués se défiguroient et se changement en araignée.
Auprès de cet endroit paroissoit encore Minerve, qui, danslaguerro
des géants, servoit de conseil à Jupiter même, et soutenoit tous les au ■ très dieux étonnés. Elle étoit aussi représentée, avec sa lance et son égide, sur les bords du Xante et du Simoïs, menant Ulysse par la main, ranimant les troupes fugitives des Grecs, soutenant les efforts des plus vaillants capitaines des Troyens, et du redoutable Hector même; enfin, introduisant Ulysse dans cette fatale machine qui devoit en une seule nuit renverser l'empire de Priam.
D'un autre côté, ce bouclier représentoit Cérès dans les fertiles campagnes d'Enna, qui sont au milieu de la Sicile. On voyoit la déesse qui rassembloit les peuples épars çà et là, cherchant leur nourriture parla chasse, ou cueillant les fruits sauvages qui tomboient des arbres. Elle montroit à ces hommes grossiers l'art d'adoucir la terre, et de tirer de son sein fécond leur nourriture. Elle leur présentoit une charrue, et y faisoit atteler des bœufs. On voyoit la terre s'ouvrir en sillons par le tranchant de la charrue, puis on apercevoit les moissons dorées qui couvroient ces fertiles campagnes: le moissonneur, avec sa faux, coupoit les doux fruits de la terre et se payoit de toutes ses peine3. Le fer, destiné ailleurs à tout détruire, ne paroissoit employé, en ce lieu, qu'à préparer l'abondance et qu'à faire naître tous les plaisirs.
Les nymphes, couronnées de fleurs, dansoient ensemble dans une prairie, sur le bord d'une rivière, auprès d'un bocage : Pan jouoit de la flûte; les Faunes et les Satyres folâtres sautoient dans un coin. Bacchus y paroissoit aussi couronné de lierre, appuyé d'une main sur son thyrse, et tenant de l'autre une vigne ornée de pampre et de plusieurs grappes de raisin. G'étoit une beauté molle, avec je ne sais quoi de noble, de passionné et de languissant : il étoit tel qu'il parut à la malheureuse Ariadne, lorsqu'il la trouva seule, abandonnée et abîmée dans la douleur, sur un rivage inconnu.
Enfin on voyoit de toutes parts un peuple nombreux, des vieillards qui alloient porter dans les temples les prémices de leurs fruits; de jeunes hommes qui revenoient vers leurs épouses, lassés du travail de la journée; les femmes alloient au-devant d'eux, menant par la main leurs petits enfants qu'elles caressoient. On voyoit aussi des bergers qui paroissoient chanter, et quelques-uns dansoient au son du chalumeau. Tout représentoit la paix, l'abondance, les délices; tout paroissoit riant et heureux. On voyoit même dans les pâturages les loups se jouer au milieu des moutons; le lion et le tigre, ayant quitté leur férocité, étoient paisiblement avec les tendres agneaux; un petit berger les menoit ensemble sous sa houlette; et cette aimable peinture rappeloit tous les charmes de l'âge d'or.
Télémaque, s'étant revêtu de ces armes divines, au lieu de prendre son bouclier ordinaire, prit la terrible égide que Minerve lui avoit envoyée, en la confiant à Iris, prompte messagère des dieux. Iris lui avoit enlevé son bouclier sans qu'il s'en aperçût, et lui avoit donné en la place cette égide redoutable aux dieux mêmes.
En cet état, il court hors du camp pour en éviter les flammes; il appelle à lui, d'une voix forte, tous les chefs de l'armée, et cette voix ranime déjà tous les alliés éperdus. Un feu divin étincelle dans les yeux