‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 143 sur 236 · livre xm · texte numérisé non relu

livre xm

quérir , allume la guerre dan s des pays immenses! Ainsi un seul homme, donné au monde parla colère des dieux, sacrifie brutalement tant d'autres hommes à sa vanité : il faut que tout périsse, que tout naga dans le sang, que tout soit dévoré par les flammes, que ce qui échappa au fer et au feu ne puisse échapper à la faim, encore plus cruelle, afin qu'un seul homme, qui se joue de la nature humaine entière, trouve dans cette destruction générale son plaisir et sa gloire! Quelle gloire monstrueuse! Peut-on trop abhorrer et trop mépriser des hommes qui onl tellement oublié l'humanité? Non, non, bien loin d'être des demidieux, ce ne sont pas même des hommes; et ils doivent être en exécration à tous les siècles, dont ils ont cru être admirés. Oh! que les rois doivent prendre garde aux guerres qu'ils entreprennent! Elles doivent être justes: ce n'est pas assez; il faut qu'elles soient nécessaires pour le bien public. Le sang d'un peuple ne doit être versé que pour sauver ce peuple dans les besoins extrêmes. Mais les conseils flatteurs, les fausses idées de gloire, les vaines jalousies, l'injuste avidité qui se couvre de beaux prétextes ; enfin les engagements insensibles entraînent presque toujours les rois dans des guerres où ils se rendent malheureux, où ils hasardent tout sans nécessité, et où ils font autant de mai à leurs sujets qu'à leurs ennemis. Ainsi raisonnoit Télémaque. »

Mais il ne se contentoit pas de déplorer les maux de la guerre; il tâchoit de les adoucir. On le voyoit aller dans les tentes secourir luimême les malades et les mourants; il leur donnoit de l'argent et des remèdes; il les consoloit et les encourageoit par des discours pleins d'amitié; il envoyoit visiter ceux qu'il ne pouvoit visiter lui-même.

Parmi les Cretois qui étoient avec lui il y avoit deux vieillards, dont l'un se nommoit Traumaphile , et l'autre Nosophuge. Traumaphile avoit été au siège de Troie avec Idoménée et avoit appris des enfants d'Esculape l'art divin de guérir les plaies. 11 répandoit dans les blessures les plus profondes et les plus envenimées une liqueur odoriférante, qui consumoit les chairs mortes et corrompues, sans avoir besoin de faire aucune incision, et qui formoit promptement de nouvelles chairs plus saines et plus belles que les premières.

Pour Nosophuge, il n'avoit jamais vu les enfants d'Esculape; mais il avoit eu, par le moyen de Mérione, un livre sacré et mystérieux qu'Esculape avoit donné à ses enfants. D'ailleurs Nosophuge étoit ami des dieux; il avoit composé des hymnes en l'honneur des enfants de Latone ; il offroit tous les jours le sacrifice d'une brebis blanche et sans tache à Apollon, par lequel il étoit souvent inspiré. Apeineavoitil vu un malade, qu'il connoissoit à ses yeux, à la couleur de son teint, à la conformation de son corps, et à sa respiration, la cause de sa maladie. Tantôt il donnoit des remèdes qui faisoient suer, et il montroit, par le succès des sueurs, combien la transpiration, facilitée ou diminuée, déconcerte ou rétablit toute la machine du corps; tantôt il donnoit pour les maux de langueur certains breuvages qui fortifioient peu à peu les parties nobles, et qui rajeunissoient les hommes en adoucissant leur sang. Mais il assuroit que c'étoit faute de vertu et de courage que les hommes avoient si souvent besoin de la médecine.

* C'est une honte, disoit-il, pour les hommes, qu'ils aient tant de maladies; car les bonnes mœurs produisent la santé. Leur intempérance, disoit-il encore, change en poisons mortels les alirr.ents destinés à conserver la vie. Les plaisirs, pris sans modération, abrègent plus les jours des hommes, que les remèdes ne peuvent les prolonger. Les pauvres sont moins souvent malades faute de nourriture, que les riches ne le deviennent pour en prendre trop. Les aliments qui flattent trop le goût, et qui font manger au delà du besoin, empoisonnent au lieu de nourrir. Les remèdes sont eux-mêmes de véritables maux qui usent la nature, et dont il ne faut se servir que dans les pressants besoins. Le grand remède, qui est toujours innocent, et toujours d'un usage utile, c'est la sobriété, c'est la tempérance dans tous les plaisirs, c'est la tranquillité de l'esprit, c'est l'exercice du corps. Par là on fait un sang doux et tempéré, et on dissipe toutes les humeurs superflues. » Ainsi le sage Nosophuge étoit moins admirable par ses remèdes que par le régime qu'il conseilloit pour prévenir les maux et pour rendre les remèdes inutiles.

Ces deux hommes étoient envoyés par Télémaque pour visiter tous les malades de l'armée. Ils en guérirent beaucoup par leurs remèdes; mais ils en guérirent bien davantage par le soin qu'ils prirent pour les faire servir à propos; car ils s'appliquoient à les tenir proprement, à empêcher le mauvais air par cette propreté, et à leur faire garder un régime de sobriété exacte dans leur convalescence. Tous les soldats, touchés de ces secours, rendoient grâces aux dieux d'avoir envoyé Télémaque dans l'armée des alliés.

« Ce n'est pas un homme, disoient-ils, c'est sans doute quelque divinité bienfaisante sous une figure humaine. Du moins, si c'est un homme, il ressemble moins au reste des hommes qu'aux dieux; il n'est sur la terre que pour faire du bien; il est encore plus aimable par sa douceur et par sa bonté, que par sa valeur. Oh ! si nous pouvions l'avoir pour roi ! Mais les dieux le réservent pour quelque peuple plus heureux qu'ils chérissent, et chez lequel ils veulent renouveler l'âge d'or. »

Télémaque, pendant qu'il alloit la nuit visiter les quartiers du camp, par précaution contre les ruses d'Adraste, entendoit ces louanges, qui n'étoient point suspectes de flatterie, comme celles que les flatteurs donnent souvent en face aux princes , supposant qu'ils n'ont ni modestie ni délicatesse, et qu'il n'y a qu'à les louer sans mesure pour s'emparer de leur faveur. Le fils d'Ulysse ne pouvoit goûter que ce qui étoit vrai; il ne pouvoit souffrir d'autres louanges que celles qu'on lui donnoit en secret loin de lui, et qu'il avoit véritablement méritées. Son cœur n'étoit pas insensible à celles-là : il sentoit ce plaisir si doux et si pur que les dieux ont attaché à la seule vertu, et que les méchants, faute de l'avoir éprouvé, ne peuvent ni concevoir ni croire; mais il ne s'abandonnoit point à ce plaisir : aussitôt revenoient en foule dans son esprit toutes les fautes qu'il avoit faites; il n'oublioit point sa hauteur naturelle et son indifférence pour les hommes; il avoit une honte secret* d'être né si dur et de paroître si humain. Il renvoyoit à 1a

Page 1