‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 142 sur 236 · LIVRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE XIII

du jeune guerrier. Tl paroît toujours doux, toujours libre et tranquille, toujours appliqué à donner les ordres, comme pourroit faire un sage vieillard appliqué à régler sa famille et à instruire ses enfants. Mais i] est prompt et rapide dans l'exécution : semblable à un fleuve impétueux qui non-seulement roule avec précipitation ses flots écumeux, mais qui entraîne encore dans sa course les plus pesants vaisseaux don' il est chargé.

Philoctete, Nestor, les chefs des Manduriens et des autres nations, sentent dans le fils d'Ulysse je ne sais quelle autorité à laquelle il fau' que tout cède : l'expérience des vieillards leur manque; le conseil et la sagesse sont ôtés à tous les commandants; la jalousie même, si naturelle aux hommes, s'éteint dans les cœurs : tous se taisent; tous admirent Télémaque; tous se rangent pour lui obéir, sans y faire de réflexion, et comme s'ils y eussent été accoutumés. 11 s'avance, et monte sur une colline, d'où il observe la disposition des ennemis ; puis tout à coup il juge qu'il faut se hâter de les surprendre dans le désordre où ils se sont mis en brûlant le camp des alliés. Il fait le tour en diligence, et tous les capitaines les plus expérimentés le suivent. Il attaque les Dauniens par derrière, dans un temps où il croyoit l'armée des alliés enveloppéedanslesflammesde l'embrasement. Cette surprise les trouble; ils tombent sous la main de Télémaque, comme les feuilles, dans les derniers jours de l'automne, tombent des forêts, quand un fier aquilon, ramenant l'hiver, fait gémir les troncs des vieux arbres et en agite toutes les branches. La terre est couverte des hommes que Télémaque fait tomber. De son dard il perça le cœur d'Iphiclès, le plus jeune des enfants d'Adraste; celui-ci osa se présenter contre lui au combat, pour sauver la vie de son père, qui pensa être surpris par Télémaque. Le fils d'L'lysse et Iphiclès étoient tous deux beaux, vigoureux, pleins d'adresse et de courage, de la même taille, de la même douceur, du même âge; tous deux chéris de leurs parents: mais Iphiclès étoit comme une fleur qui s'épanouit dans un champ, et qui doit être coupée par le tranchant de la faux du moissonneur. Ensuite Télémaque renverse Euphorion, le plus célèbre de tous les Lydiens venus en Ëtrurie. Enfin son glaive perce Cléomène, nouveau marié, qui avoit promis à son épouse de lui porter les riches dépouilles des ennemis, et qui ne devoit jamais la revoir.

Adraste frémit de rage, voyant la mort de son cher fils, celle de plusieurs capitaines, et la victoire qui échappe de ses mains. Phalante, presque abattu à ses pieds, est comme une victime à demi égorgée qui se dérobe au couteau sacré et qui s'enfuit loin de l'autel. Il ne falloit plus à Adraste qu'un moment pour achever la perte du Lacédémonien. Phalante, noyé dans son sang et dans celui des soldats qui combattent avec lui, entend les cris de Télémaque qui s'avance pour le secourir. En ce moment la vie lui est rendue, un nuage qui couvroit déjà sec yeux se dissipe. Les Dauniens, sentant cette attaque imprévue, abair> donnent Phalante pour aller repousser un plus dangereux ennemi. Adraste est tel qu'un tigre à qui des bergers assemblés arrachent sa proie qu'il étoit prêt à dévorer. Télémaque le cherche dans la mêlée,

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et veut finir tout à coup la guerre, en délivrant les alliés de leur implacable ennemi.

Mais Jupiter ne vouloit pas donner au fils d'Ulysse une victoire si prompte et si facile; Minerve même vouloit qu'il eût à souffrir des maux plus longs, pour mieux apprendre à gouverner les hommes. L'impie Adraste fut donc conservé par le père des dieux, afin que Téléraaque eût le temps d'acquérir plus de gloire et plus de vertu. Un nuage que Jupiter assembla dans les airs sauva les Dauniens; un tonnerre effroyable déclara la volonté des dieux : on auroit cru que les voûtes éternelles du haut Olympe alloient s'écrouler sur les têtes des foibles mortels; les éclairs fendoient la nue de l'un à l'autre pôle; et dansl'instant où ils éblouissoient les yeux par leurs feux perçants, on retomboit dans les affreuses ténèbres de la nuit. Une pluie abondante qui tomba dans l'instant servit encore à séparer les deux armées.

Adraste profita du secours des dieux, sans être touché de leur pouvoir, et mérita, par cette ingratitude, d'être réservé à une plus cruelle vengeance. Il se hâta de faire passer ses troupes entre le camp à demi brûlé et un marais qui s'étendoit jusqu'à la rivière : il le fit avec tant d'industrie et de promptitude, que cette retraite montra combien il avoit de ressources et de présence d'esprit. Les alliés, animés par Télémaque, vouloient le poursuivre; mais à la faveur de cet orage, il leur échappa, comme un oiseau d'une aile légère échappe aux filets des chasseurs.

Les alliés ne songèrent plus qu'à rentrer dans leur camp et qu\'i réparer leurs pertes. En rentrant dans le camp, ils virent ce que h guerre a de plus lamentable : les malades et les blessés, n'ayant pu si traîner hors des tentes, n'avoient pu se garantir du feu; ils paroissoient à demi brûlés, poussant vers le ciel, d'une vtyiz plaintive et mourante, des cris douloureux. Le cœur de Télémaque en fut percé : il ne put retenir ses larmes; il détourna plusieurs fois ses yeux, étant saisi d'horreur et de compassion; il ne pouvoit voir sans frémir ces corps encore vivants, et dévoués à une longue et cruelle mort; ils paroissoient semblables à la chair des victimes qu'on a brûlées sur les autels, et dont l'odeur se répand de tous côtés.

« Hélas! s'écrioit Télémaque, voilà donc les maux que la guerre entraîne après elle! Quelle fureur aveugle pousse les malheureux mortels ! ils ont si peu de jours à vivre sur la terre ! ces jours sont si misérables'.pourquoi précipiter une mort déjà si prochaine? pourquoi ajouter tant de désolations affreuses à l'amertume dont les dieux ont rempli cette vie si courte? Les hommes sont tous frères, et ilss'entre-déchirent: les bêtes farouches sont moins cruelles qu'eux. Les lions ne font point la guerre aux lions, ni les tigres aux tigres: ils n'attaquent que les animaux d'espèce différente: l'homme seul, malgré sa raison, fait ce que les animaux sans raison ne rirent jamais. Mais encore pourquoi ces guerres? N'y a-t-il pas assez de terres dans l'univers pour en donner à tous les hommes plus qu'ils n'en peuvent cultiver? Combien y a-t-il dû terres désertes! le genre humain ne sauroit les remplir. Quoi donc! une fausse gloire, un vain titre de conquérant, qu'un prince veut ac-

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