‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 148 sur 236 · LIVRE XTV · texte numérisé non relu

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finie, il est saisi d'une horreur divine, observant le profond silence de ces vastes lieux. Ses cheveux se dressent sur sa tête quand il aborde le noir séjour de l'impitoyable Pluton; il sent ses genoux chancelants; la voix lui manque; et c'est avec peine qu'il peut prononcer au dieu ces paroles : « Vous voyez, ô terrible divinité, le fils du malheureux Ulysse; je viens vous demander si mon père est descendu dans votre empire, ou s'il est encore errant sur la terre.»

Pluton étoit sur un trône d'ébène : son visage étoit pâle et sévère; ses yeux, creux et étincelants: son front, ridé et menaçant; la vue d'un homme vivant lui étoit odieuse, comme la lumière offense les yeux des animaux qui ont accoutumé de ne sortir de leurs retraites que pendant la nuit. A son côté paroissoit Proserpine, qui attiroit seule ses regards, et qui sembloit un peu adoucir son cœur; elle jouissoit d'une beauté toujours nouvelle ; mais elle paroissoit avoir joint à ces grâces divines je ne sais quoi de dur et de cruel de son époux.

Au pied du trône étoit la Mort, pâle et dévorante, avec sa faux tranchante qu'elle aiguisoit sans cesse. Autour d'elle voloient les noirs Soucis, les cruelles Défiances, les Vengeances, toutes dégouttantes de sang, et couvertes de plaies; les Haines injustes ; l'Avarice, qui se ronge elle-même; le Désespoir, qui se déchire de ses propres mains; l'Ambition forcenée, qui renverse tout; la Trahison, qui veut se repaître de sang, et qui ne peut jouir des maux qu'elle a faits; l'Envie, qui verse son venin mortel autour d'elle, et qui se tourne en rage, dans l'impuissance où elle est de nuire; l'Impiété, qui se creuse ellemême un abîme sans fond, où elle se précipite sans espérance ; les Spectres hideux, les Fantômes, qui représentent les morts pour épouvanter les vivants: les Songes affreux; les Insomnies, aussi cruelles que les tristes Songes. Toutes ces images funestes environnoient le fier Pluton, et remplissoient le palais où il habite. Il répondit à Télémaque d'une voix basse qui fit gémir le fond de l'Ërèbe :

a Jeune mortel, les destinées t'ont fait violer cet asile sacré des ombres; suis ta haute destinée : je ne te dirai point où est ton père; il suffit que tu sois libre de le chercher. Puisqu'il a été roi sur la terre, tu n'as qu'à parcourir, d'un côté, l'endroit du noir Tartare où les mauvais rois sont punis; de l'autre, les champs Êlysées, où les bons rois sont récompensés. Mais tu ne peux aller d'ici dans les champs Ëlysées, qu'après avoir passé par le Tartare; hâte-toi d'y aller, et de sortir de mon empire. >»

A l'instant Télémaque semble voler dans ces espaces vides et immenses, tant il lui tarde de savoir s'il verra son père, et de s'éloigner de la présence horrible du tyran qui lient en crainte les vivants et les morts. Il aperçoit bientôt assez près de lui le noir Tartare: il en sortoit une fumée noire et épaisse, dont l'odeur empestée donneroit la mort, si elle se répandoit dans la demeure des vivants. Cette fumée couvroit un fleuve de feu, et des tourbillons de flamme, dont le bruit, semblable à celui des torrents les plus impétueux quand ils s'élancent des plus hauts rochers dans le fond des abîmes, faisoit qu'on ne pouvoit rien entendre distinctement dans ces tristes lieux.

Télémaque, secrètement animé par Minerve, entre sans crainte dans ce gouffre. D'abord il aperçut un grand nombre d'hommes qui avoient vécu dans les plus basses conditions, et qui étoient punis pour avoir cherché les richesses par des fraudes, des trahisons et des cruautés. Il y remarqua beaucoup d'impies hypocrites, qui, faisant semblant d'aimer la religion, s'en étoient servis comme d'un beau prétexte pour contenter leur ambition, et pour se jouer des hommes crédules: ces hommes, qui avoient abusé de la vertu même, quoiqu'elle soit le plus grand don des dieux, étoient punis comme les plus scélérats de tous les hommes. Les enfants qui avoient égorgé leurs pères et leurs mères, les épouses qui avoient trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, les traîtres qui avoi3nt livré leur patrie après avoir violé tous les serments, souffroient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers l'avoient ainsi voulu; et voici leur raison: c'est que les hypocrites ne se contentent pas d'être méchants comme le reste des impies; ils veulent encore passer pour bons, et font; par leur fausse vertu, que les hommes n'osent plus se fier à la véritable. Les dieux, dont ils se sont joués, et qu'ils ont rendus méprisables aux hommes, prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leurs insultes.

Auprès de ceux-ci paroissoient d'autres hommes que le vulgaire ne croit guère coupables, et que la vengeance divine poursuit impitoyablement: ce sont les ingrats, les menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice; les critiques malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu; enfin ceux qui ont jugé témérairement des choses sans les connoître à fond, et qui, par là, ont nui à la réputation des innocents. Mais, parmi toutes les ingratitudes, celle qui étoit punie comme la plus noire, c'est celle où Ion tombe contre les dieux, « Quoi donc! disoit Minos, on passe pour un monstre quand on manque de reconnaissance pour son père ou pour son ami, de qui on a reçu quelque secours, et on fait gloire d'être ingrat envers les dieux, de qui on tient la vie et tous les biens qu'elle renferme! Ne leur doit-on pas sa naissance plus qu'au père même de qui on est né?» Plus tous ces crimes sont impunis et excusés sur la terre, plus ils sont dans les enfers l'objet d'une vengeance implacable à qui rien n'échappe.

Télémaque, voyant les trois juges qui étoient assis et qui condamnoient un homme, osa leur demander quels étoient ses crimes. Aussitôt le condamné, prenant la parole , s'écria : « Je n'ai jamais fait aucun mal; j'ai mis tout mon plaisir à faire du bien; j'ai été magnifique, libéral, juste, compatissant : que peut-on donc me reprocher?» Alors Minos lui dit: a On ne te reproche rien à l'égard des hommes; mais ne devois-tu pas moins aux hommes qu'aux dieux? Quelle est donc celte justice dont tu te vantes? Tu n'as manqué à aucun devoir envers les hommes, qui ne sont rien; tu as été vertueux, mais tu as rapporté toute ta vertu à toi-même, et non aux dieux qui te l'avoient donnée; car tu voulois jouir du fruit de ta propre vertu, et te renfermer en toi-même: tu as été ta divinité. Mais les dieux, qui ont tout fait, et qui n'ont rien fait que pour eux-mêmes, ne peuvent renoncer à leur§

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