LIVRE XTV
l'amour pieux qu'un fils doit à son père. A peine fut-il auprès de l'entrée de la caverne, qu'il entendit l'empire souterrain mugir. La terre trembloit sous ses pas: le ciel s'arma d'éclairs et de feux qui sembloient tomber sur la terre. Le jeune fils d'Ulysse sentit son cœur ému, et tout son corps étoit couvert d'une sueur glacée; mais son courage se soutint : il leva les yeux et les mains au ciel, a Grand dieu, s'écria-t-il, j'accepte ces présages que je crois heureux; achevez votre ouvrage! » Il dit, et, redoublant ses pas, il se présente hardiment.
Aussitôt la fumée épaisse qui rendoit l'entrée de la caverne funeste à tous les animaux, dès qu'ils en approchoient, se dissipa; l'odeur empoisonnée cessa pour un peu de temps. Télémaque entre seul- car quel autre mortel eût osé le suivre? Deux Cretois, qui l'avoient accompagné jusqu'à une certaine distance de la caverne, et auxquels il avoit confié son dessein, demeurèrent tremblants et à demi morts assez loin delà, dans un temple, faisant des vœux, et n'espérant plus de revoir Télémaque.
Cependant le fils d'Ulysse, l'épée à la main, s'enfonce dans les ténèbres horribles. Bientôt il aperçoit une foible et sombre lueur, telle qu'on la voit pendant la nuit sur ia terre : il remarque les ombres légères qui voltigent autour de lui, et il les écarte avec son épée; ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux dont les eaux bourbeuses et dormantes ne font que tournoyer. Il découvre sur ce rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture, qui se présentent en vain à l'impitoyable Charon. Ce dieu, dont la vieillesse éternelle est toujours triste et chagrine, mais pleine de vigueur, les menace, les repousse, et admet d'abord dans la barque le jeune Grec. En entrant, Télémaque entend les gémissements d'une ombre qui ne pouvoit se consoler.
a Quel est donc, lui dit-il, votre malheur? qui étiez-vous sur la terre? ■ — J'étois, lui répondit cette ombre, Nabopharsan, roi de la superbe Babylone. Tous les peuples de l'Orient trembloient au seul bruit de mon nom; je me faisois adorer par les Babyloniens, dans un temple de marbre, où j'étois représenté par une statue d'or, devant laquelle on brûloit nuit et jour les plus précieux parfums de l'Ethiopie. Jamais personne n'osa me contredire sans être aussitôt puni : on inventoit chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus délicieuse. J'étois encore jeune et robuste, hélas! que de prospérités ne me restoit-il pas encore à goûter sur le trône? Mais une femme que j'aimois, et qui ne m'aimoit pas, m'a bien fait sentir que je n'étais pas dieu; elle m'a empoisonné : je ne suis plus rien. On mit hier avec pompe mes cendres dans une urne d'or; on pleura; on s'arracha les cheveux; on fit semblant de vouloir se jeter dans les flammes de mon bûcher, pour mourir avec moi ; on va encore gémir auprès du superbe tombeau où l'on a mis mes cendres : mais personne ne me regrette; ma mémoire est en horreur même dans ma famille; et ici-bas je souffre déjà d'horribles traitements. »
Télémaque, touché de ce spectacle, lui dit : «Êtiez-vous réellement Qeureux pendant votre règne? Sentiez-vous cette douce paix sans la-
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quelle le cœur demeure toujours serré et flétri au milieu des délices? — Non, répondit le Babylonien; je ne sais même ce que vous voulez dire. Les sages vantent cette paix comme l'unique bien : pour moi, je ne Pai jamais sentie; mon cœur étoit sans cesse agité de désirs nouveaux, de crainte et d'espérance. Je tàchois de m'étourdir moi-même par l'ébranlement de mes passions; j'avois soin d'entretenir cette ivresse pour la rendre continuelle : le moindre intervalle de raison tranquille m'eût été trop amer. Voilà la paix dont j'ai joui; toute autre me paroît une fable et un songe : voilà les biens que je regrette. »
En parlant ainsi, le Babylonien pleuroit comme un homme lâche qui a été amolli par les prospérités, et qui n'est point accoutumé à supporter constamment un malheur. Il avoit auprès de lui quelques esclaves qu'on avoit fait mourir pour honorer ses funérailles : Mercure les avoit livrés à Charon avec leur roi, et leur avoit donné une puissance absolue sur ce roi qu'ils avoient servi sur la terre. Ces ombres d'esclaves ne craignoient plus l'ombre de Nabopharsan ; elles la tenoient enchaînée, et lui faisoient les plus cruelles indignités. L'un lui disoit: a N'étions-nous pas hommes aussi bien que toi ? Comment étois-tu assez insensé pour te croire un dieu? et ne falloit-il pas te souvenir que tu étois de la race des autres hommes? •> Un autre, pour lui insulter, disoit : « Tu avois raison de ne vouloir pas qu'on te prît pour un homme; car tu étois un monstre sans humanité. » Un autre lui disoit : <* Eh bien! où sont maintenant tes flatteurs?Tu n'as plus rien à donner. Malheureux! tu ne peux plus faire aucun mal; te voilà devenu esclave de tes esclaves mêmes; les dieux ont été lents à faire justice; mais enfin ils la font.»
A ces dures paroles, Nabopharsan se jetoit le visage contre terre, arrachant ses cheveux dans un excès de rage et de désespoir. Mais Charon disoit aux esclaves : «Tirez-le par sa chaîne, relevez-le malgré lui; il n'aura pas même la consolation de cacher sa honte; il faut que toutes les ombres du Styx en soient témoins pour justifier les dieux, qui ont souffert si longtemps que cet impie régnât sur la terre. Ce n'est encore là, ô Babylonien, que le commencement de tes douleurs; prépare-toi à être jugé par l'inflexible Minos, juge des enfers. »
Pendant ce discours du terrible Charon, la barque touchoit déjà le rivage de l'empire de Pluton; toutes les ombres accouroient pour considérer cet homme vivant qui paroissoit au milieu de ces morts dans la barque; mais dans le moment où Télémaque mit pied à terre, elles s'enfuirent, semblables aux ombres de la nuit que la moindre clarté du jour dissipe. Charon, montrant au jeune Grec un front moins ridé et des yeux moins farouches qu'à l'ordinaire, lui dit : « Mortel chéri des dieux, puisqu'il t'est donné d'entrer dans ce royaume de la nuit, inaccessible aux autres vivants, hâte-toi d'aller où les destins t'appellent; va, par ce chemin sombre, au palais de Pluton, que tu trouveras sur son trône; il te permettra d'entrer dans les lieux dont il m'est défendu de te découvrir le secret. »
Aussitôt Télémaque s'avance à grands pas; il voit de tous côtés voltiger des ombres, plus nombreuses que les grains de sable qui couvrent les rivages de la mer; et dans l'agitation de cette multitude ia-