LIVRE XV
comptes, prévenant les difficultés, ne demandant jamais rien de trop à personne, inspirant partout la liberté et la confiance. Donnoit-il un ordre, c'étoit dans les termes les plus simples et les plus clairs. Il le répétoit pour mieux instruire celui qui devoit l'exécuter; il voyoit dans ses yeux s'il l'avoit bien compris: il lui faisoit ensuite expliquer familièrement comment il avoit compris ses paroles, et le principal but de son entreprise. Quand il avoit ainsi éprouvé le bon sens de celui qu'il envoyoit, et qu'il l'avoit fait entrer dans ses vues, il ne le faisoit partir qu'après lui avoir donné quelque marque d'estime et de confiance pour l'encourager. Ainsi, tous ceux qu'il envoyoit étoient pleins d'ardeur pour lui plaire et pour réussir; mais ils n'étoient point gênés par la crainte qu'il leur imputerait les mauvais succès, car il excusoit toutes les fautes qui ne venoient point de mauvaise volonté.
L'horizon paroissoit rouge et enflammé par les premiers rayons du soleil; la mer étoit pleine des feux du jour naissant. Toute la côte étoit couverte d'hommes, d'armes, de chevaux, et de chariots en mouvement; c'étoit un bruit confus, semblable à celui des flots en courroux, quand Neptune excite au fond de ses abîmes les noires tempêtes. Ainsi Mars commençoit, par le bruit des armes et par l'appareil frémissant de la guerre, à semer la rage dans tous les cœurs. La campagne étoit pleine de piques hérissées, semblables aux épis qui couvrent les sillons fertiles dans le temps des moissons. Déjà s'élevoit un nuage de poussière qui déroboit peu à peu aux yeux des hommes la terre et le ciel. La confusion, l'horreur, le carnage, l'impitoyable mort, s'avançoient.
A peine les premiers traits étoient jetés, que Télémaque, levant les yeux et les mains vers le ciel, prononça ces paroles : « 0 Jupiter, père des dieux et des hommes, vous voyez de notre côté la justice et la paix, que nous n'avons point eu honte de chercher. C'est à regret que nous combattons; nous voudrions épargner le sang des hommes; nous ne haïssons point cet ennemi même, quoiqu'il soit cruel, perfide et sacrilège. Voyez et décidez entre lui et nous : s'il faut mourir, nos vies sont dans vos mains : s'il faut délivrer l'Hespérie et abattre le tyran, ce sera votre puissance et la sagesse de Minerve, votre fille, qui nous donnera la victoire; la gloire vous en sera due. C'est vous qui, la balance en main, réglez le sort des combats : nous combattons pour vous; et, puisque vous êtes juste, Adraste est plus votre ennemi que le nôtre. Si votre cause est victorieuse, avant la fin du jour le sang d'une hécatombe entière ruissellera sur vos autels. »
11 dit, et à l'instant il poussa ses coursiers fougueux et écumantsdans les rangs les plus pressés des ennemis. Il rencontra d'abord Périandre, Locrien, couvert d'une peau de lion qu'il avoit tué dans la Cilicie, pendant qu'il y avoit voyagé; il étoit armé, comme Hercule, d'une massue énorme; sa taille et sa force le rendoient semblable aux géants. Dès qu'il vit Télémaque, il méprisa sa jeunesse et la beauté de son visage. «C'est bien à toi, dit-il, jeune efféminé, à nous disputer la gloire des combats? va, enfant, va parmi les ombres chercher ton père. » Ed disant ces paroles, il lève sa massue noueuse, pesante, armée dt
pointes de fer; elle paroît comme un màt de navire; chacun craint la coup de sa chute. Elle menace la tête du fils d'Ulysse; mais il se détourne du coup et s'élance sur Périandre avec la rapidité d'un aigle qui fend les airs. La massue, en tombant, brise une roue d'un char auprès de celui de Télémaque. Cependant le jeune Grec perce d'un trait Périandre à la gorge : le sang qui coule à gros bouillons de sa longue plaie étouffe sa voix; ses chevaux fougueux, ne sentant plus sa main défaillante, et les rênes flottant sur leur cou, s'emportent çà et là : il tombe de dessus son char, les yeux déjà fermés à la lumière, et la pâle mort étant déjà peinte sur son visage défiguré. Télémaque eut pitié de lui; il donna aussitôt son corps à ses domestiques, et garda comme une marque de sa victoire la peau du lion avec la massue.
Ensuite il cherche Adraste dans la mêlée; mais, en le cherchant, il précipite dans les enfers une foule de combattants : Hilée, qui avoit attelé à son char deux coursiers semblables à ceux du Soleil, et nourris dans les vastes prairies qu'arrose l'Aufide; Démoléon, qui, dans la Sicile, avoit autrefois presque égalé Eryx dans les combats du ceste; Grantor, qui avoit été hôte et ami d'Hercule, lorsque ce fils de Jupiter, passant dans PHespérie, y ôta la vie à l'infâme Cacus; Ménécrate, qui ressembloit, disoit-on, à Pollux dans la lutte; Hippocoon, Salapien, qui imitoit l'adresse et la bonne grâce de Castor pour mener un cheval; le fameux chasseur Eurymède, toujours teint du sang des ours et des sangliers qu'il tuoit dans les sommets couverts de neige du froid Apennin, et qui avoit été, disoit-on, si cher à Diane, qu'elle lui avoit appris elle-même à tirer des flèches; îs'icostrate, vainqueur d'un géant qui vomissoit le feu dans les rochers du montGargan; Cléanthe, qui devoit épouser la jeune Pholoé, fille du fleuve Liris. Elle avoit été promise par son père à celui qui la délivrerait d'un serpent ailé qui étoit né sur les bords du fleuve, et qui devoit la dévorer dans peu de jours, suivant la prédiction d'un oracle. Ce jeune homme, par un excès d'amour, se dévoua pour tuer le monstre ; il réussit ; mais il ne put goûter le fruit de sa victoire, et pendant que Pholoé, se préparant à un doux hyménée, attendoit impatiemment Cléanthe, elle apprit qu'il avoit suivi Adraste dans les combats, et que la Parque avoit trancha cruellement ses jours. Elle remplit de ses gémissements les bois et les montagnes qui sont auprès du fleuve; elle noya ses yeux de larmes, arracha ses beaux cheveux blonds, oublia les guirlandes de fleurs qu'elle avoit accoutumé de cueillir, et accusa le ciel d'injustice. Comme elle ne cessoit de pleurer nuit et jour, les dieux, touchés de ses regrets, et pressés par les prières du fleuve, mirent fin à sa douleur. A force de verser des larmes, elle fut tout à coup changée en fontaine, qui, coulant dans le sein du fleuve, va joindre ses eaux à celles du dieu son père : mais l'eau de cette fontaine est encore amère, l'herbe du rivage ne fleurit jamais; et on ne trouve d'autre ombrage que celui des cyprès sur ces tristes bords.
Cependant Adraste. qui apprit que Télémaque répandoitde tous côtés la terreur, le cherchoit avec empressement. Il espéroit de vaincre facilement le fils d'Ulysse dans un âge encore si tendre, et il menon