LIVRE XV
d« le conduire dans les pâturages. Selon vous, on est coupable dès qu'on est accusé; un soupçon mérite la mort; les innocents sont à la merci des envieux et des calomniateurs : à mesure que la défiance tyrannique croîtra dans vos cœurs, il faudra aussi vous égorger plus de victimes, t,
Télémaque disoit ces paroles avec une autorité et une véhémence qui entraînoit les cœurs, et qui couvroit de honte les auteurs d'un si lâche conseil. Ensuite, se radoucissant, il leur dit : a Pour moi, je n'aime pas assez la vie pour vouloir vivre à ce prix; j'aime mieux qu'Acanthe soit méchant, que si je l'étois; et qu'il m'arrache la vie par une trahison, que si je le faisois périr injustement, dans le doute. Mais écoutez, ô vous qui, étant établis rois, c'est-à-dire juges des peuples, devez savoir juger les hommes avec justice, prudence et modération : laissezmoi interroger Acanthe en votre présence. »
Aussitôt il interroge cet homme sur son commerce avec Arion; il le presse sur une infinité de circonstances; il fait semblant plusieurs fois de le renvoyer à Adraste comme un transfuge digne d'être puni, pour observer s'il auroit peur d'être ainsi renvoyé, ou non; mais le visage et la voix d'Acanthe demeurèrent tranquilles; et Télémaque en conclut qu'Acanthe pouvoit n'être pas innocent. Enfin, ne pouvant tirer ia vérité du fond de son cœur, il lui dit: «Donnez-moi votre anneau, je veux l'envoyer à Adraste. » A cette demande de son anneau, Acanthe pâlit et fut embarrassé. Télémaque, dont les yeux étoient toujours attachés sur lui, l'aperçut; il prit cet anneau. «Je m'en vais, lui dit-il, l'envoyer à Adraste par les mains d'un Lucanien nommé Polytrope que vous connoissez, et qui paroîtra y aller secrètement de votre part. Si nous pouvons découvrir par cette voie votre intelligence avec Adraste. en vous fera périr impitoyablement par les tourments les plus cruels; si, au contraire, vous avouez dès à présent votre faute, on vous la pardonnera, et on se contentera de vous envoyer dans une île de la mer, où vous ne manquerez de rien. ■» Alors Acanthe avoua tout; et Télémaque obtint des rois qu'on lui donneroit la vie, parce qu'il la lui avoit promise. On l'envoya dans une des îles Echinades, où il vécut en paix..
Peu de temps après, un Daunien d'une naissance obscure, mais d'un esprit violent et hardi, nommé Dioscore, vint la nuit dans le camp des alliés leur offrir d'égorger dans sa tente le roi Adraste. Il le pouvoit, car on est maître de la vie des autres quand on ne compte plus pour rien la sienne. Cet homme ne respiroit que la vengeance, parce qu'Adraste lui avoit enlevé sa femme, qu'il aimoit éperdument, et qui étoit égale en beauté à Vénus même. 11 étoit résolu, ou de faire périr Adraste et de reprendre sa femme, ou de périr lui-même. Il avoit des intelligences secrètes pour entrer la nuit dans la tente du roi, et pour être favorisé dans son entreprise par plusieurs capitaines dauniens; mais il croyoit avoir besoin que les rois alliés attaquassent en même temps le camp d'Adrasle, afin que, dans ce trouble, il pût facilement se sauver et enlever sa femme. 11 étoit content de périr, s'il ne pouvoit l'enlever, après avoir tué le roi.
Aussitôt qus Dioscore eut expliqué aux rois son dessein, tout le monde
se tourna vers Télémaque, comme pour lui demander une décision.
«Les dieux, répondit-il, qui nous ont préservés des traîtres, nous défendent de nous en servir. Quand même nous n'aurions pas assez de vertu pour détester la trahison, notre seul intérêt suffiroit pour la rester- dès que nous l'aurons autorisée par notre exemple nous mériterons qu'elle se tourne contre nous: dès ce moment, qui d entre nous sera en sûreté? Adraste pourra bien éviter le coup qui le menace, et le faire retomber sur les rois alliés. La guerre ne sera plus une guerre ; la sagesse et la vertu ne seront plus d'aucun usage; on ne verra plus que perfidie, trahison et assassinats. Nous en ressentirons nous-mêmes les funestes suites, et nous le mériterons, puisque nous aurons autorisé le plus grand des maux. Je conclus donc qu'il faut renvoyer le traître à AdraL. J'avoue que ce roi ne le mérite pas; mais toute 1 H périe et toute la Grèce, qui ont les yeux sur nous, méritent que nous tenions cette conduite pour en être estimés. Nous ^^1^ I mêmes, et plus encore aux justes dieux, cette horreur de la Perfidie » Aussitôt on envoya Dioscore à Adraste, qui frémit du péril où il a* oit été et qui ne pouvoit assez s'étonner de la générosité de ses ennem.s; car'les méchants ne peuvent comprendre la pure vérité. *dra£ admirent malgré lui, ce qu'il venoit de voir, et n'osoit le louer. Cette action'noble des alliés rappeloit un honteux souvenir de toutes ses tromperies et de toutes ses cruautés. Il cherchoit à rabaisser la générosité de es ennemis, et il étoit honteux de paroître ingrat, pendant qui leur devo Ua v e : mais les hommes corrompus s'endurcissent bientôt contre toit ce qui pourroit les toucher. Adraste, qui vit que la répétâmes allies augmentait tous les jours, crut ^*°^*££ contre eux quelque action éclatante: comme il n en pou^ oit faire aucune de verni, il voulut du moins tâcher de remporter quelque grand avantage sur eux par les armes, et il se hâta de combattre.
Le jour du combat étant venu, à peine l'Aurore ouvro.t au Soleil es port* de l'orient, dans un chemin semé de roses que le jeune Télémaque, prévenant par ses soins la vigilance des plus vieux captâmes Cracha d'entre les bras du doux sommeil, et.mit en meuve. ment tous les officiers. Son casque, couvert de crins flottants, bnlloi déjà sur sa tête, et sa cuirasse sur son dos éblouissoit les yeux de toute lamé'ouvrage de Vulcain avoit, outre sa beauté naturelle éclat de ÏÏSde qui y étoit cachée. Il tenoit sa lance d'une mam, de l'autre i montroit les" divers postes qu'il falloit occuper. Minerve avoit mis dans ses veux un feu divin, et sur son visage une majesté fière qui promet oTa^jà la victoire. Il marchoit; et tous les rois, oublian leur âge S eu dignité, se sentaient entraînés par une force supérieure qui leur faisoit suivre ses pas. La faible jalousie ne peut plus ; entrer -dan les cœurs; tout cède à celui que Minerve M™1**™*^^"™ main. Son action n'avoit rien d'impétueux tu de précipite; H etoit doux, tranquille, patient, toujours prêt à écouter es autres et à iprofi ter de leurs conseds; ma.s actif, prévoyant, attentif aux beso.ns les £u \4 oignes, arrangeant toutes choses à propos, ne s'embarrassant de r en et n'embarrassât point les autres-, excusant les fautes, réoarant les me