‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 166 sur 236 · LIVRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE XVI

voit jamais vue en nul autre, et que tous les princes, étonnés et en suspens, admiroient la sagesse de ses conseils, on entendit un bruit confus qui se répandit dans tout le camp, et qui vint jusqu'au lieu où ie tenoit l'assemblée. « Un étranger, dit-on, est venu aborder sur ces côtes avec une troupe d'hommes armés : cet inconnu est d'une haute mine; tout parolt héroïque en lui; on voit aisément qu'il a longtemps souffert, et que son grand courage l'a mis au-dessus de toutes ses souffrances. D'abord, les peuples du pays, qui gardent la côte, ont voulu le repousser comme un ennemi qui vient faire une irruption ; mais après avoir tiré son épée avec un air intrépide, il a déclaré qu'il sauroit se défendre si onl'attaquoit, mais qu'il ne demandoit que la paix et l'hospitalité. Aussitôt il a présenté un rameau d'olivier, comme suppliant. On l'a écouté : il a demandé à être conduit vers ceux qui gouvernent cette côte de PHespérie, et on l'emmène ici pour le faire parler aux rois assemblés. »

A peine ce discours fut-il achevé, qu'on vit entrer cet inconnu avec une majesté qui surprit toute l'assemblée. On auroit cru facilement que c'étoit le dieu Mars, quand il assemble sur les montagnes de la Thrace ses troupes sanguinaires. Il commença à parler ainsi :

a 0 vous pasteurs des peuples, qui êtes sans doute assemblés ici pour défendre la patrie contre ses ennemis, ou pour faire fleurir les plus justes lois, écoutez un homme que la fortune a persécuté. Fassent les dieux que vous n'éprouviez jamais de semblables malheurs! Je suis Diomède , roi d'Étolie , qui blessai Vénus au siège de Troie. La vengeance de cette déesse me poursuit dans tout l'univers. Neptune, qui ne peut rien refuser à la divine fille de la mer, m'a livré à la rage des vents et des flots, qui ont brisé plusieurs fois mes vaisseaux contre les écueils. L'inexorable Vénus m'a ôté toute espérance de revoir mon royaume, ma famille, et cette douce lumière d'un pays où je commençai à voii le jour en naissant. Non, je ne reverrai jamais tout ce qui m'a été le plus cher au monde. Je viens, après tant de naufrages, chercher sur ces rives inconnues un peu de repos et une retraite assurée. Si vous craignez les dieux, et surtout Jupiter , qui a soin des étrangers; si vous êtes sensibles à la compassion, ne me refusez pas, dans ces vastes pays, quelque coin de terre infertile, quelques déserts, quelques sables, ou quelques rochers escarpés, pour y fonder avec mes compagnons une ville qui soit du moins une triste image de notre patrie perdue. Nous ne demandons qu'un peu d'espace qui vous soit inutile. Nous vivrons en paix avec vous dans une étroite alliance; vos ennemis seront les nôtres; nous entrerons dans tous vos intérêts; nous ne demandons que la liberté de vivre selon nos lois. »

Pendant que Diomède parloit ainsi, Télémaque, ayant les yeux attachés sur lui, montra sur son visage toutes les différentes passions. Quand Diomède commença à parler de ses longs malheurs, il espéra que cet homme majestueux seroit son père. Aussitôt qu'il eut déclaré qu'il étoit Diomède, le visage de Télémaque se flétrit comme une belle fleur que les noirs aquilons viennent de ternir de leur souffle cruel. Lnsuite les paroles de Diomède, qui se plaignoit de la longue colère

d'une divinité, l'attendrirent par le souvenir des mêmes disgrâces souffertes par son père et par lui ; des larmes mêlées de douleur et de joie coulèrent sur ses joues, et il se jeta tout à coup sur Diomède pour l'embrasser.

Je suis, dit-il, le fils d'Ulysse que vous avez connu, et qui ne vous fut pas inutile quand vous prîtes les chevaux fameux de Rhésus. Les dieux l'ont traité sans pitié comme vous. Si les oracles de l'ÉrèLç ne sont pas trompeurs, il vit encore; mais, hélas ! il ne vit point pour moi. J'ai abandonné Ithaque pour le chercher; je ne puis revoir maintenant ni Ithaque, ni lui: jugez par mes malheurs de la compassion que j'ai pour les vôtres. C'est l'avantage qu'il y a à être malheureux, qu'on sait compatir aux peines d'autrui. Quoique je ne sois ici qu'étranger, je puis, grand Diomède (car, malgré les misères qui ont accablé ma patrie dans mon enfance, je n'ai pas été assez mal élevé pour ignorer quelle est votre gloire dans les combats), je puis, ô le plus invincible de tous les Grecs après Achille, vous procurer quelque secours. Ces princes que vous voyez sont humains; ils savent qu'il n'y a ni vertu, ni vrai courage, ni gloire solide, sans l'humanité. Le malheur ajoute un nouveau lustre à la gloire des grands hommes; il leur manque quelque chose quand ils n'ont jamais été malheureux: il manque dans leur vie des exemples de patience et de fermeté: la vertu souffrante attendrit tous les cœurs qui ont quelque goût pour la vertu. Laisseznous donc le soin de vous consoler : puisque les dieux vous mènent à nous, c'est un présent qu'ils nous font, et nous devons nous croire heureux de pouvoir adoucir vos peines. »

Pendant qu'il parloit, Diomède étonné le regardoit fixement, et sentoit son cœur tout ému. Ils s'embrassoient comme s'ils avoient été longtemps liés d'une amitié étroite. <c O digne fils du sage Ulysse! disoit Diomède, je reconnois en vous la douceur de son visage, la grâce de ses discours, la force de son éloquence, la noblesse de ses sentiments, la sagesse de ses pensées. »

Cependant Philoctète embrasse aussi le grand fils de Tydée; ils se racontent leurs tristes aventures. Ensuite Philoctète lui dit: «Sans doute, vous serez bien aise de revoir le sage Nestor; il vient de perdre Pisistrate, le dernier de ses enfants; il ne lui reste plus dans la vie qu'un chemin de larmes qui le mène vers le tombeau. Venez le consoler: un ami malheureux est plus propre qu'un autre à soulager son cœur. » Ils allèrent aussitôt dans la tente de Nestor, qui reconnut à peine Diomède, tant la tristesse abattoit son esprit et ses sens. D'abord Diomède pleura avec lui, et leur entrevue fut pour le vieillard un redoublement de douleur; mais peu à peu la présence de cet ami apaisa son cœur. On reconnut aisément que ses maux étoient un peu suspendus par le plaisir de raconter ce qu'il avoit souffert, et d'entendre à son tour ce qui étoit arrivé à Dion.êde.

Pendant qu'ils s'entretenoient, les rois assemblés avec Télémaque examinoient ce qu'ils dévoient faire. Télémaque ieur conseilloit de donner à Dift-mède le pa-js d'Arpine, et de choisir pour roi des Dauniens PolyJamas, qui étoit de leur nation. Ce Polydamas étoit un fameux

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