LIVRE XVI
capitaine, qu'Adraste, par jalousie, n'avoit jamais "-oulu employer, de peur qu'on n'attribuât à cet homme habile le succès dont il espérolt d'avoir seul toute la gloire. Polydamas l'avoit souvent averti, en particulier, qu'il exposoit trop sa vie et le salut de son État dans cette guerre contre tant de nations conjurées; il l'avoit voulu engager à tenir une conduite plus droite et plus modérée avec ses voisins. Mais les hommes qui haïssent la vérité haïssent aussi les gens qui ont la hardiesse de la dire; ils ne sont touchés ni de leur sincérité, ni de leur zèle, ni de leur désintéressement. Une prospérité trompeuse endurcissoit le cœur d'Adraste contre les plus salutaires conseils: en ne les suivant pas. il triomphoit tous les jours de ses ennemis: la hauteur, la mauvaise foi, la violence, mettoient toujours la victoire dans son parti ; tous les malheurs dont Polydamas l'avoit si longtemps menacé n'arrivoient point. Adraste se moquoit d'une sagesse timide qui prévoyoit toujours des inconvénients; Polydamas lui étoit insupportable : il Téloigna de toutes les charges; il le laissa languir dans la solitude et dans la pauvreté.
D'abord Polydamas fut accablé de cette disgrâce; mais elle lui donna ce qui lui manquoit, en lui ouvrant les yeux sur la vanité des grandes fortunes: il devint sage à ses dépens: il se réjouit d'avoir été malheureux; il apprit peu à peu à se taire, à vivre de peu, à se nourrir tranquillement de la vérité, à cultiver en lui les vertus secrètes, qui sont encore plus estimables que les éclatantes; enfin à se passer des hommes. Il demeura au pied du mont Gargan, dans un désert, où un rocher en demi-voûte lui servoit de toit. Un ruisseau, qui tomboit de la monlagne, apaisoit sa soif; quelques arbres lui donnoient leurs fruits; il avoit deux esclaves qui cultivoient un petit champ; il travailloit luimême avec eux de ses propres mains; la terre le payoit de ses reines avec usure, et ne le laissoit manquer de rien. Il avoit non-seulement des fruits et des légumes en abondance, mais encore toutes sortes de fleurs odoriférantes. Là il déploroit le malheur des peuples que l'amintion insensée d'un roi entraîne à leur perte; là il attendoit chaque jour que les dieux justes, quoique patients, fissent tomber Adraste. Plus sa prospérité croissoit, plus il croyoit voir de près sa chute irrémédiable, car l'imprudence heureuse dans ses fautes, et la puissance montée jusqu'au dernier excès d'autorité absolue, sont les avant-coureurs du renversement des rois et des royaumes. Quand il apprit la défaite et la mort d'Adraste, il ne témoigna aucune joie ni de l'avoir prévue . ni d'être délivré de ce tyran ; il gémit seulement par la crainte de voir les Dauniens dans la servitude.
Voilà l'homme que Télémaque proposa pour le faire régner. Il y avoit déjà quelque temps qu'il connoissoit son courage et sa vertu; car Télémaque, selon les conseils de Mentor, ne ce-soit de s'informer partout des qualités bonnes et mauvaises de toutes les personnes qui étuient dans quelque emploi considérable, non-seulement parmi les nations alliées qu'il servoit en cette guerre, mais encore chez les ennemis. Son principal soin étoit de découvrir et d'examiner partout les hommes oui avoient quelque talent, ou une vertu particulière
Les princes alliés eurent d'abord quelque répugnance â mettre Polydamas dans la royauté, a Nous avons éprouvé, disoient- ils, combien un ioi des Dauniens, quand il aime la guerre et qu'il la sait faire, est redoutable à ses voisins. Polydamas est un grand capitaine, et il peut nous jeter dans de grands périls. » Mais Télémaque leur répondoit : « Polydamas, il est vrai, sait la guerre; mais il aime la paix; et voilà les deux choses qu'il faut souhaiter. Un homme qui connott les malheurs, les dangers et les difficultés de la guerre . est bien plus capable de l'éviter qu'un autre qui n'en a aucune expérience. Il a appris à goûter le bonheur d'une vie tranquille; il a condamné les entreprises d'Adraste ; i\ en a prévu les suites funestes. Un prince foible, ignorant et sans expérience, est plus à craindre pour vous qu'un homme qui connoîtra et qui décidera tout par lui-même. Le prince foible et ignorant ne verra que par les yeux d'un favori passionné, ou d'un ministre flatteur, inquiet et ambitieux : ainsi ce prince aveugle s'engagera à la guerre sans la vouloir faire. Vous ne pourrez jamais vous assurer de lui, car il ne pourra être sûr de lui-même; il vous manquera de parole; il vous réduira bientôt à cette extrémité, qu'il faudra ou que vous le fassiez périr, ou qu'il vous accable. N'est-il pas plus utile, plus sûr, et en même temps plus juste et plus noble, de répondre plus fidèlement à la confiance des Dauniens, et de leur donner un roi digne de commander? »
Toute l'assemblée fut persuadée par ce discours. On alla proposer Polydamas aux Dauniens, qui attendoient une réponse avec impatience. Quand ils entendirent le nom de Polydamas, ils répondirent: «Nous reconnoissons bien maintenant que les princes alliés veulent agir de bonne foi avec nous, et faire une paix éternelle, puisqu'ils nous veulent donner pour roi un homme si vertueux et si capable de nous gouverner. Si on nous eût proposé un homme lâche, efféminé et mal instruit, nous aurions cru qu'on ne c-herchoit qu'à nous abattre, et qu'à corrompre la forme du gouvernement; nous aurions conservé en secret un vif ressentiment d'une conduite si dure et si artificieuse; mais le choix de Polydamas nous montre une véritable candeur. Les alliés, sans doute, n'attendent rien de nous que de juste et que de noble, puisqu'ils nous accordent un roi qui est incapable de faire rien contre la liberté et contre la gloire de notre nation : aussi pouvons-nous protester, à la face des justes dieux, que les fleuves remonteront vers leur source avant que nous cessions d'aimer des peuples si bienfaisants. Puissent nos derniers neveux se souvenir du bienfait que nous recevons aujourd'hui, et renouveler, de génération en génération, la paix de l'âge d'or dans toute la côte de l'Hespérie! »
Télémaque leur proposa ensuite de donner à Diomède les campagnes d'Arpine pour y fonder une colonie, a Ce nouveau peuple, leur disoit-il, *ous devra son établissement dans un pays que vous n'occupez point. Souvenez-vous que tous les hommes doivent s'entr'aimer; que la terre est trop vaste pour eux; qu'il faut bien avoir des voisins, et qu'il vaut mieux en avoir qui vous soient obligés de leur établissement. Soye* touchés des malheurs d'an roi qui ne peut retourner dans son pays. °olydamas et lui étant unis ensemble par les liens de la justice et da