livre xvn
furieux comme celui de Calydon : ses longues soies étoient dures et hérissées comme des dards; ses yeux étincelants étoient pleins de sang et de feu : son souffle se faisoit entendre de loin, comme le bruit sourd des vents séditieux , quand Éole les rappelle dans son antre pour apaiser les tempêtes; ses défenses, longues et crochues comme la faux tranchante des moissonneurs, coupoient le tronc des arbres. Tous les chiens qui csoient en approcher étoient déchirés; les plus hardis chasseurs, en le poursuivant, craignoient de l'atteindre. Antiope, légère à la course comme les vents, ne craignit point de l'attaquer de près; elle lui lance un trait qui le perce au-dessus de l'épaule. Le sang de l'animal farouche ruisselle, et le rend plus furieux; il se tourne vers celle qui l'a blessé. Aussitôt le cheval d'Antiope, malgré sa fierté, frémit et recule; le sanglier monstrueux s'élance contre lui, semblable aux pesantes machines qui ébranlent les murailles des plus fortes villes. Le coursier chancelle et est abattu: Antiope se voit par terre, hors d'état d'éviter le coup fatal de la défense du sanglier animé contre elle. Mais Télémaque, attentif au danger d'Antiope, étoit déjà descendu de cheval. Plus prompt que les éclairs, il se jette entre le cheval abattu et le sanglier qui revient pour venger son sang; il tient dans ses mains un long dard, et l'enfonce presque tout entier dans le flanc de l'horrible animal qui tombe plein de rage.
A l'instant Télémaque en coupe la hure, qui fait encore peur quand on la voit de près, et qui étonne tous les chasseurs. Il la présente à Antiope: elle en rougit; elle consulte des yeux son père, qui, après avoir été saisi de frayeur, est transporté de joie de la voir hors du péril, et lui fait signe qu'elle doit accepter ce don. En le prenant, elle dit à Télémaque : a Je reçois de vous avec reconnoissance un autre don plus grand, car je vous dois la vie. » A peine eut -elle parlé, qu'elle craignit d'avoir trop dit: elle baissa les yeux; et Télémaque, qui vit son embarras, n'osa lui dire que ces paroles: «Heureux le fils d'Ulysse d'avoir conservé une vie si précieuse ! mais plus heureux encore s'il pouvoit passer la sienne auprès de vous! » Antiope, sans lui répondre, rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes, où elle remonta à cheval.
Idoménée auroit, dès ce moment, promis sa fille à Télémaque; mais il espéra d'enflammer davantage sa passion en le laissant dans l'incertitude, et crut même le retenir encore à Salente par le désir d'assurer son mariage. Idoménée raisonnoit ainsi en lui-même; mais les dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devoit retenir Télémaque fut précisément ce qui le pressa de partir; ce qu'il commençoit à sentir le mit dans une juste défiance de lui-même. Mentor redoubla ses soins pour lui inspirer un désir impatient de s'en retourner à Ithaque; et il pressa en même temps Idoménée de le laisser partir : le vaisseau étoit déjà prêt. Car Mentor, qui régloit tous les moments de la vie de Télémaque, pour l'élever à la plus haute gloire, ne Parrêtoit en chaque lieu qu'autant qu'il le falloit pour exercer sa vertu, et pour lui faire acquérir de l'expérience. Mentor avoit eu soin de faire préparer le vaisseau dès l'arrivée de Télémaque.
Mais Idoménée, qui avoit eu beaucoup de répugnance à le voir préparer, tomba dans une tristesse mortelle et dans une désolation à faire pitié, lorsqu'il vit que ses hôtes; dont il avoit tiré tant de secours, alloient l'abandonner. Il se renfermoit dans les lieux les plus secrets de sa maison : là il soulageoit son cœur en poussant des gémissements et en versant des larmes; il oublioit le besoin de se nourrir; le sommeil n'adoucissoit plus ses cuisantes peines ; il se desséchoit, il se consumoit par ses inquiétudes. Semblable à un grand arbre qui couvre la terre de l'ombre de ses rameaux épais, et dont un ver commence à ronger la tige dans les canaux déliés où la sève coule pour sa nourriture; 2et arbre, que les vents n'ont jamais ébranlé, que la terre féconde se plaît à nourrir dans son sein, et que la hache du laboureur a toujours respecté, ne laisse pas de languir, sans qu'on puisse découvrir la cause de son mal; il se flétrit, il se dépouille de ses feuilles qui sont sa gloire; il ne montre plus qu'un tronc couvert d'une écorce entr'ouverte, et des branches sèches : tel parut Idoménée dans sa douleur.
Télémaque attendri n'osoit lui parler : il craignoit le jour du départ, il cherchoit des prétextes pour le retarder, et il seroit demeuré longtemps dans cette incertitude, si Mentor ne lui eût dit: • Je suis bien aise de vous voir si changé. Vous étiez né dur et hautain; votre cœur ne se laissoit toucher que de vos commodités et de vos intérêts; mais vous êtes enfin devenu homme, et vous commencez, par l'expérience de vos maux, à compatir à ceux des autres. Sans cette compassion, on n'a ni bonté, ni vertu, ni capacité pour gouverner les hommes: mais il ne faut pas la pousser trop loin, ni tomber dans une amitié foible. Je parlerois volontiers à Idoménée pour le faire consentir à notre départ, et je vous épargnerois l'embarras d'une conversation si fâcheuse; mais je ne veux point que la mauvaise honte et la timidité dominent votre cœur. Il faut que vous vous accoutumiez à mêler le courage et la fermeté avec une amitié tendre et sensible. Il faut craindre d'affliger les hommes sans nécessité; il faut entrer dans leur peine, quand on ne peut éviter de leur en faire, et adoucir le plus qu'on peut le coup qu'il est impossible de leur épargner entièrement. — C'est pour chercher cet adoucissement, répondit Télémaque, que j'aimerois mieux qu'Idoménée apprît notre départ par vous que par moi. »
Mentor lui dit aussitôt : « Vous vous trompez, mon cher Télémaque; vous êtes né comme les enfants des rois nourris dans la pourpre, qui veulent que tout se fasse à leur mode, et que toute la nature obéisse à leurs volontés, mais qui n'ont la force de résister à personne en face. Ce n'est pas qu'ils se soucient des hommes, ni qu'ils craignent par bonté de les affliger; mais c'est que, pour leur propre commodité, ils ne veulent point voir autour d'eux des visages tristes et mécontents. Les peines et les misères des hommes ne les touchent point, pourvu qu'elles ne soient pas sous leurs yeux; s'ils en entendent parler, ce discours les importune et les attriste. Pour leur plaire, il faut toujours dire que tout va bien : et pendant qu'ils sont dans leurs plaisirs, ils ne veulent rien voir ni entendre qui puisse interrompre leurs joies. Faut-il reprendre, corriger, détromper quelqu'un, résister aux prétentions et