‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 176 sur 236 · LIVRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE XVII

aux passions injustes d'un homme importun , ils en donneront toujours la commission à quelque autre personne : plutôt que de parler euxmêmes avec une douce fermeté dans t-es occasions, ils se laisseraient arracher les grâces les plus injustes ; ils gâteroient leurs affaires les plus importantes, faute de savoir décider contre le sentiment de ceux auxquels ils ont affaire tous les jours. Cette foiblesse qu'on sent en eux fait que chacun ne songe qu'à s'en prévaloir: on les presse, on les importune, on les accable, et on réussit en les accablant. D'abord on les flatte et on les encense pour s'insinuer; mais dès qu'on est dans leur confiance, et qu'on est auprès d'eux dans des emplois de quelque autorité, on les mène loin, on leur impose le joug; ils en gémissent, ils veulent souvent le secouer; mais ils le portent toute leur vie. Ils sont jaloux de ne paroître point gouvernés, et ils le sont toujours: ils ne peuvent même se passer de l'être; car ils sont semblables à ces foibles tiges de vigne qui, n'ayant par elles-mêmes aucun soutien, rampent toujours autour du tronc de quelque grand arbre. Je ne souffrirai point, ô Télémaque, que vous tombiez dans ce défaut, qui rend un homme imbécile pour le gouvernement. Vous qui êtes tendre jusqu'à n'oser parler à Idoménée, vous ne serez plus touché de ses peines dès que vous serez sorti de Salente; ce n'est point sa douleur qui vous attendrit, c'est sa présence qui vous embarrasse. Allez parler vous-même à Idoménée; apprenez en cette occasion à être tendre et ferme tout ensemble: montrez-lui votre douleur de le quitter; mais montrez-lui aussi d'un ton décisif la nécessité de notre départ. »

Télémaque n'osoit ni résister à Mentor, ni aller trouver Idoménée; il étoit honteux de sa crainte, et n'avoit pas le courage de la surmonter; il hésitoit, il faisoit deux pas, et revenoit incontinent pour alléguer à Mentor quelque nouvelle raison de différer. Mais le seul regard de Mentor lui ôtoit la parole et faisoit disparoître tous ses beaux prétextes. « Est-ce donc là, disoit Mentor en souriant, ce vainqueur des Dauniens, ce libérateur de la grande Hespérie, ce fils du sage Ulysse, qui doit être après lui l'oracle de la Grèce? Il n'ose dire à Idoménée qu'il ne peut plus retarder son retour dans sa patrie, pour revoir son père ! O peuples d'Ithaque, combien serez-vous malheureux un jour, si vous avez un roi que la mauvaise honte domine, et qui sacrifie les plus grands intérêts à ses foiblesses sur les petites choses! Voyez, Télémaque, quelle différence il y a entre la valeur dans les combats et le courage dans les affaires: vous n'avez point craint les armes d'Adraste, et vous craignez la tristesse d'Idoménée. Voilà ce qui déshonore les princes qui ont fait les plus grandes actions : après avoir paru des héros dans la guerre, ils se montrent les derniers hommes dans les occasions communes, où d'autres se soutiennent avec vigueur. »

Télémaque, sentant la vérité de ces paroles, et piqué de ce reproche, partit brusquement sans s'écouter lui-même. Mais à peine commençat-il à paroître dans le lieu où Idoménée étoit assis, les yeux baissés, languissant et abattu de tristesse, qu'ils se craignirent l'un l'autre; ils n'osoient se regarder; ils s'entendoient sans se rien dire, et chacun craignoit que l'autre ne rompît le silence: ils se mirent tous deux à

pleurer. Enfin Idoménée, pressé d'un excès de douleur, s'écria ■ « A quoi sert de rechercher la vertu , si elle récompense si mal ceux qui l'aiment? Après m'avoir montré ma foiblesse, on m'abandonne! eh bien! je vais retomber dans tous mes malheurs : qu'on ne me parle plus de bien gouverner; non je ne puis le faire; je suis las des hommes. Où voulez-vous aller, Télémaque? Votre père n'est plus; vous le cherchez inutilement. Ithaque est en proie à vos ennemis; ils vous feront périr, si vous y retournez. Quelqu'un d'entre eux aura épousé votre mère. Demeurez ici, vous serez mon gendre et mon héritier; vous régnerez après moi. Pendant ma vie même, vous aurez ici un pouvoir absolu; ma confiance en vous sera sans bornes. Que si vous êtes insensible à .tous ces avantages, du moins laissez-moi Mentor, qui est toute ma ressource. Parlez, répondez- moi; n'endurcissez pas votre cœur; ayez pitié du plus malheureux de tous les hommes. Quoi! vous ne dites rien! Ahl je comprends combien les dieux me sont cruels; je le sens encore plus rigoureusement qu'en Crète, lorsque je perçai mon propre fils. »

Enfin Télémaque lui répondit d'une voix troublée et timide : « Je ne suis point à moi; les destinées me rappellent dans ma patrie. Mentor, qui a la sagesse des dieux, m'ordonne en leur nom de partir. Que voulez-vous que je fasse? Renoncerai-je à mon père, à ma mère, à ma patrie, qui me doit être encore plus chère qu'eux? Étant né pour être roi, je ne suis pas destiné à une vie douce et tranquille, ni à suivre mes inclinations. Votre royaume est plus riche et plus puissant que celui de mon père ; mais je dois préférer ce que les dieux me destinent à ce que vous avez la bonté de m'offrir. Je me croirois heureux si j'avois Antiope pour épouse, sans espérance de votre royaume; mais, pour m'en rendre digne, il faut que j'aille où mes devoirs m'appellent, et que ce soit mon père qui vous la demande pour moi. Ne m'avez-vous Das promis de me renvoyer à Ithaque? N'est-ce pas sur cette promesse que j'ai combattu pour vous contre Adraste avec les alliés? Il est temps que je songe à réparer mes malheurs domestiques. Les dieux, qui m'ont donné à Mentor, ont aussi donné Mentor au fils d'Ulysse pour lui faire remplir ses destinées. Voulez-vous que je perde Mentor, après avoir perdu tout le reste? Je n'ai plus ni biens, ni retraite, ni père, ni mère, ni patrie assurée; il ne me reste qu'un homme sage et vertueux, qui est le plus précieux don de Jupiter : jugez vous-même si je puis y renoncer et consentir qu'il m'abandonne. Non, je mourrois plutôt. Arrachez-moi la vie ; la vie n'est rien ; mais ne m'arrachez pas Mentor. »

A mesure que Télémaque parlait, sa voix devenoit plus forte et sa timidité disparoissoit. Idoménée ne savoit que répondre, et ne pouvoit demeurer d'accord de ce que le fils d'Ulysse lui disoit. Lorsqu'il ne pouvoit plus parler, du moins il tâchoit, par ses regards et par ses gestes, de faire pitié. Dans ce moment il vit paroltre Mentor, qui lui dit ces graves paroles :

« Ne vous affligez point: nous vous quittons; mais la sagesse qui préside aux conseils des dieux demeurera sur vous; croyez seulement que vous êtes trop heureux que Jupiter nous ait envoyés ici pour sauver votre royaume, et pour vous ramener de vos égarements. Philo-

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