LIVRE XVIII
est fait pour eux; il se doit tout entier à eux; il est chargé de tous leurs besoins; il est l'homme de tout le peuple, et de chacun en par ticulier. Il faut qu'il s'accommode à leurs foiblesses, qu'il les corrige en père, qu'il les rende sages et heureux. L'autorité qu'il paroît avoin'est point la sienne; il ne peut rien faire ni pour sa gloire ni pour son plaisir : son autorité est celle des lois; il faut qu'il leur obéisse pour en donner l'exemple à ses sujets. A proprement parler, il n'est que le défenseur des lois pour les faire régner : il faut qu'il veiile et qu'il travaille pour les maintenir : il est l'homme le moins libre et le moins tranquille de son royaume; c'est un esclave qui sacrifie son repos et sa liberté pour la liberté et la félicité publiques.
— 11 est vrai, répondit Mentor, que le roi n'est roi que pour avoir soin de son peuple, comme un berger de son troupeau, ou comme un père de sa famille; mais trouvez-vous, mon cher Télémaque, qu'il soit malheureux d'avoir du bien à faire à tant de gens? Il corrige les méchants par des punitions; il encourage les bons par des récompenses; il représente les dieux en conduisant ainsi à la vertu tout le genre humain. N'a-t-il pas assez de gloire à faire garder les lois? Celle de se mettre au-dessus des lois est une gloire fausse qui ne mérite que de l'horreur et du mépris. S'il est méchant, il ne peut être que malheureux, car il ne sauroit trouver aucune paix dans ses passions et dans sa vanité; s'il est bon, il doit goûter le plus pur et le plus solide de tous les plaisirs à travailler pour la vertu, et à attendre des dieux une éternelle récompense. »
Télémaque, agité au dedans par une peine secrète, sembloit n'avoir jamais compris ces maximes, quoiqu'il en fût rempli, et qu'il les eût lui-même enseignées aux autres. Une humeur noire lui donnoit, contre ses véritables sentiments, un esprit de contradiction et de subtilité pour rejeter les vérités que Mentor expliquoit. Télémaque opposoit à ses raisons l'ingratitude des hommes. «Quoi ! disoit-il, prendre tant de peine pour se faire aimer des hommes, qui ne vous aimeront peut-être jamais, et pour faire du bien à des méchants qui se serviront de vos bienfaits pour vous nuire ! »
Mentor lui répondit patiemment : ail faut compter sur l'ingTatitude des hommes, et ne laisser pas de leur faire du bien : il faut les servir moins pour l'amour d'eux que pour l'amour des dieux, qui l'ordonnent. Le bien qu'on fait n'est jamais perdu : si les hommes l'oublient, les dieux s'en souviennent et le récompensent. De plus, si la multitude est ingrate, il y a toujours des hommes vertueux qui sont touchés de votre vertu. La multitude même, quoique changeante et capricieuse, ne laisse pas de faire tôt ou tard une espèce de justice à la véritable vertu.
a Ma s voulez-vous empêcher l'ingratitude des hommes? ne travaillez point uniquement à les rendre puissants, riches, redoutables par les armes, heureux par les plaisirs : cette gloire, cette abondance et ces délices les corrompront; ils n'en seront que plus méchants, et par conséquent plus ingrats: c'e-t leur faire un présent funeste; c'est leur offrir un poison délicieux. Mais appliquez-vous à redresser leurs
ziccurs, h leur inspirer la justice, la sincérité, la crainte des dieux, l'humanité, la fidélité, la modération, le désintéressement : en les rendant bons, vous les empêcherez d'être ingrats; vous leur donnerez le véritable bien, qui est la vertu: et la vertu, si elle est véritable, lus attachera toujours à celui qui la leur aura inspirée. Ainsi, en leur donnant les véritables biens, vous vous ferez du bien à vous-même, et vous n'aurez peint à craindre leur ingratitude. Faut-il s'étonner que les hommes soient ingrats pour des princes qui ne les ont jamais exercés quà l'injustice, qu'à l'ambition sans bornes, qu'à la jalousie contre leurs voisins, qu'à l'inhumanité, qu'à la hauteur, qu'à la mauvaise foi? Le prince ne doit attendre d'eux que ce qu'il leur a appris à faire. Si, au contraire, il travailloit, par ses exemples et par son autorité, à les rendre bons, il trouveroitle fruit de son travail dans leur vertu; ou du moins il trouveroit dans la sienne et dans l'amitié des dieux de quoi se consoler de tous les mécomptes. »
A peine ce discours fut-il achevé, que Télémaque s'avança avec empressement vers les Phéaciens du vaisseau qui étoit arrêté sur le rivage. Il s'adressa à un vieillard d'entre eux, pour lui demander d'où ils venoient, où ils alloient, et s'ils n'avoient point vu Ulysse. Le vieillard répondit : « Nous venons de notre île, qui est celle des Phéaciens : nous allons chercher des marchandises vers l'Êpire. Ulysse, comme on tous l'a déjà dit, a passé dans notre patrie; mais il en est parti. — Quel est, ajouta aussitôt Télémaque, cet homme si triste qui cherche les lieux les plus déserts en attendant que votre vaisseau parte?— C'est, répondit le vieillard, un étranger qui nous est inconnu; mais on dit qu'il se nomme Cléomènes; qu'il est né en Phrygie; qu'un oracle avoit prédit à sa mère, avant sa naissance, qu'il seroit roi, pourvu qu'il ne demeurât point dans sa patrie, et que s'il y demeuroit, la colère des dieux se feroit sentir aux Phrygiens par une cruelle peste. Dès qu'il fut né, ses parents le donnèrent à des matelots, qui le portèrent dans l'Ile de Lesbos. Il y fut nourri en secret aux dépens de sa patrie, qui avoit un si grand intérêt à le tenir éloigné. Bientôt il devint grand, robuste, agréable et adroit à tous les exercices du corps; il s'appliqua même, avec beaucoup de goût et de génie, aux sciences et aux beauxarts. Mais on ne put le souffrir dans aucun pays : la prédiction faite sur lui devint célèbre : on le reconnut bientôt partout où il alla ; partout les rois craignoient qu'il ne leur enlevât leur diadème. Ainsi il est errant depuis sa jeunesse, et il ne peut trouver aucun lieu du monde où il lui soit libre de s'arrêter. Il a souvent passé chez des peuples fort éloignés du sien; mais à peine est- il arrivé dans une ville, qu'on y découvre sa naissance et l'oracle qui le regarde. Il a beau se cacher, et choisir en chaque lieu quelque genre de vie obscure; ses talents éclatent, dit-on, toujours malgré lui, et pour la guerre et pour les lettres et pour les affaires les plus importantes : il se présente toujours en chaque pays quelque occasion imprévue qui l'entraîne, et qui le fait connoître au public.
a C'est son mérite qui fait son malheur; il le fait craindre et l'exclut de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d'être estimé, aimé,