LIVRE XVIII
dez-vous bien de la leur donner jamais; car ils peuvent en anuser, et vous tenir ensuite, malgré vous, par votre secret: chaîne plus difficile à rompre que toutes les chaînes de fer. Servez -vous d'eux pour des négociations passagères : traitez-les bien; engagez-les par leurs passions mêmes à vous être fidèles; car vous ne les tiendrez que par là : mais ne les mettez point dans vos délibérations les plus secrètes. Ayez toujours un ressort prêt pour les remuer à votre gré ; mais ne leur donnez jamais la clef de votre cœur ni de vos affaires. Quand votre État devient paisible, réglé, conduit par des hommes sages et droits dont vous êtes sûr, peu à peu les méchants, dont vous étiez contraint de vous servir, deviennent inutiles. Alors il ne faut pas cesser de les bien traiter; car il n'est jamais permis d'être ingrat, même pour les mécnants: mais, en les traitant bien, il faut tâcher de les rendre bons. Il est nécessaire de tolérer en eux certains défauts qu'on pardonne à l'humanité : il faut néanmoins peu à peu relever l'autorité, et réprimer les maux qu'ils feroient ouvertement si on les laissoit faire. Après tout, c'est un mal que le bien se fasse par les méchants, et quoique ce mal soit souvent inévitable, il faut tendre néanmoins peu à peu à le faire cesser. Un prince sage, qui ne veut que le bon ordre et la justice, parviendra, avec le temps, à se passer des hommes corrompus et trompeurs; il en trouvera assez de bons qui auront une habileté suffisante.
a Mais ce n'est pas assez de trouver de bons sujets dans une nation, il est nécessaire d'en former de nouveaux. —Ce doit être, répondit Télémaque, un grand embarras.— Point du tout, reprit Mentor; l'application que vous avez à chercher les hommes habiles et vertueux, pour les élever, excite et anime tous ceux qui ont du talent et du courage; chacun fait des efforts. Combien y a-t-il d'hommes qui languissent dans une oisiveté obscure, et qui deviendroient de grands hommes si l'émulation et l'espérance du succès les animoient au travail ! Combien y a-t-il d'hommes que la misère et l'impuissance de s'élever par la vertu tentent de s'élever par le crime ! Si donc vous attachez les récompenses et les honneurs au génie et à la vertu, combien de sujets se formeront d'eux-mêmes! Mais combien en formerez-vous eu les faisant monter de degré en degré, depuis les derniers emplois jusqu'aux premiers! Vous exercerez les taleats; vous éprouverez l'étendue de l'esprit, et la sincérité de la vertu. Les hommes qui parviendront aux plus hautes places auront été nourris sous vos veux dans les inférieures. Vous les aurez suivis toute leur vie, de degré en degré; vous jugerez d'eux', non par leurs paroles, mais par toute la suite de leurs actions. » -
Pendant que Mentor raisonnoit ainsi avec Télémaque, ils aperçurent un vaisseau phéacien qui avoit relâché dans une petite lie déserte et sauvage bordée de rochers affreux. En même temps les vents se turent, les plus doux zéphyrs même semblèrent retenir leurs haleines; toute la mer devint unie comme une glace; les voiles abattues ne pouvoient plus animer le vaisseau; l'effort des rameurs, déjà fatigués, étoit inutile; il fallut aborder en cette lie, qui étoit plutôt un écueil
qu'une terre propre à être habitée par des hommes. En un autre temps moins calme, on n'auroit pu y aborder sans un grand péril.
Les Phéaciens, qui attendoient le vent, ne paroissoient pas moins impatients que les Salentins de continuer leur navigation. Télémaque s'avance vers eux sur ces rivages escarpés. Aussitôt il demande au premier homme qu'il rencontre s'il n'a point vu Ulysse, roi d'Ithaque, dans la maison du roi Alcinoûs.
Celui auquel il s'étoit adressé par hasard n'étoit pas Phéacien : c'étoit un étranger inconnu, qui avoit un air majestueux, mais triste et abattu; il paroissoit rêveur, et à peine écouta-t-il d'abord la question de Télémaque ; mais enfin il lui répondit : « Ulysse, vous ne vous trompez pas, a été reçu chez le roi Alcinoûs, comme en un lieu où l'on craint Jupiter et où l'on exerce l'hospitalité; mais il n'y est plus, et vous l'y chercherez inutilement: il est parti pour revoir Ithaque, si les dieux apaisés souffrent enfin qu'il puisse jamais saluer ses dieux pénates. »
A peine cet étranger eut prononcé tristement ces paroles, qu'il se jeta dans un petit bois épais sur le haut d'un rocher, d'où il regardoit tristement la mer, fuyant les hommes qu'il voyoit, et paraissant affligé de ne pouvoir partir. Télémaque le regardoit fixement; plus il regardoit, plus il étoit ému et étonné. «Cet inconnu, disoit-ilà Mentor, m'a répondu comme un homme qui écoute à peine ce qu'on lui dit, et qui est plein d'amertume. Je plains les malheureux depuis que je le suis, et je sens que mon cœur s'intéresse pour cet homme, sans savoir pourquoi. 11 m'a assez mal reçu; à peine a-t-il daigné m'écouter et me répondre : je ne puis cesser néanmoins de souhaiter la fin de ses maux. »
Mentor, souriant, répondit : a Voilà à quoi servent les malheurs de la vie; ils rendent les princes modérés, sensibles aux peines des autres. Quand ils n'ont jamais goûté que le doux poison des prospérités, ils se croient des dieux; ils veulent que les montagnes s'aplanissent pour les contenter; ils comptent pour rien les hommes; ils veulent se jouer de la nature entière. Quand ils entendent parler de souffrance, ils ne savent ce que c'est; c'est un songe pour eux; ils n'ont jamais vu la distance du bien et du mal. L'infortune seule peut leur donner de l'humanité, et changer leur cœur de rocher en un cœur humain; alors ils sentent qu'ils sont hommes, et qu'ils doivent ménager les autres hommes qui leur ressemblent. Si un inconnu vous fait tant de pitié, parce qu'il est, comme vous, errant sur ce rivage; combien devrez-vous avoir plus de compassion pour le peuple d'Ithaque, lorsque vous le verrez un jour souffrir, ce peuple que les dieux vous auront confié comme on confie un troupeau à un berger; et que ce peuple sera peut-être malheureux par votre ambition, ou par votre faste, ou par votre imprudence 1 car les peuples ne souffrent que par les fautes des rois, qui devroient veiller pour les empêcher de souffrir. »
Pendant que Mentor parloit ainsi, Télémaque étoit plongé dans la tristesse et dans le chagrin. Il lui répondit enfin avec un peu d'émotion : a Si toutes ces choses sont vraies, l'état d'un roi est bien malheureux. Il est l'esclave de tous ceux auxquels il uaroît commander ; il