‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 184 sur 236 · LIVRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE XVIII

fert , et s'il n'a jamais profité des souffrances ou ses fautes l'ont précipité?

« Vous avez rempli , comme votre père , les terres et les mers de ros tristes aventures. Allez, vous êtes maintenant digne de marcher sur ses pas. Il ne vous reste plus qu'un court et facile trajet jusqu'à Ithaque, où il arrive dans ce moment: combattez avec lui; obéissez-lui comme le moindre de ses sujets; donnez-en l'exemple aux autres. 11 vous donnera pour épouse Antiope, et vous serez heureux avec elle, pour avoir moins cherché la beauté que la sagesse et la vertu.

« Lorsque vous régnerez, mettez toute votre gloire à renouveler l'âge d'or; écoutez tout le monde; croyez peu de gens; gardez-vous bien de vous croire trop vous-même; craignez de vous tromper, mais ne craignez jamais de laisser voir aux autres que vous avez été trompé.

« Aimez les peuples; n'oubliez rier pour en être aimé. La crainte est nécessaire quand l'amour manque; mais il la faut toujours employer à regret, comme les remèdes les plus violents et les plus dangereux.

a Considérez toujours de loin toutes les suites de ce que vous voudrez entreprendre; prévoyez les plus terribles inconvénients, et sachez que le vrai courage consiste à envisager tous les périls, et à les mépriser quand ils deviennent nécessaires. Celui qui ne veut pas les voir n'a pas assez de courage pour en supporter tranquillement la vue : celui qui les voit tous, qui évite ceux qu'on peut éviter, et qui tente les autres sans s'émouvoir, est le seul sage et magnanime. «,« Fuyez la mollesse, le faste, la profusion; mettez votre gloire dans la simplicité; que vos vertus et vos bonnes actions soient les ornements de votre personne et de votre palais; qu'elles soient la garde qui vous environne, et que tout le monde apprenne de vous en quoi consiste le vrai bonheur. N'oubliez jamais que les rois ne régnent point pour leur propre gloire, mais pour le bien des peuples. Les biens qu'ils font s'étendent jusque dans les siècles les plus éloignés : les maux qu'ils font se multiplient de génération en génération, jusqu'à la postérité la plus reculée. Un mauvais règne fait quelquefois la calamité de plusieurs siècles.

« Surtout soyez en garde contre votre humeur : c'est un ennemi que vous porterez partout avec vous jusqu'à la mort; il entrera dans vos conseils, et vous trahira si vous l'écoutez. L'humeur fait perdre les occasions les plus importantes : elle donne des inclinations et des aversions d'enfant, au préjudice des plus grands intérêts; elle fait décideles plus grandes affaire > par les plus petites raisons; elle obscurcit tous les talents, rabaisse le courage, rend un homme inégal, foible, vil et insupportable. Défiez-vous de cet ennemi.

« Craignez les dieux, ô Télémaque : cette crainte est le plus grand trésor du cœur de l'homme; avec elle vous viendront la sagesse, la justice, la paix, la joie, le:, plaisirs purs, la vraie liberté, la douce abondance, la gloire sans tache.

« Je vous quitte, ô fils d'Ulysse; mais ma sagesse ne vous quittera point, pourvu que vous sentiez toujours que vous ne pouvez rien sans elle II est temps que vous appreniez à marcher tout seul. Je ne me

Page 1