‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 185 sur 236 · TÉLÉMAQUE. — LIVRE XVIII · texte numérisé non relu

TÉLÉMAQUE. — LIVRE XVIII

suis séparée de tous, en Phénicie et à Salente, que pour vous accoutumer à être privé de cette douceur, comme on sèvre les enfants, lorsqu'il est temps de leur ôter le lait pour leur donner des aliments solides. » A peine la déesse eut achevé ce discours, qu'elle s'éleva dans les airs et s'enveloppa dans un nuage d'or et d'azur, où elle disparut Télémaque, soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre, levant les mains au ciel; puis il alla éveiller ses compagnons, se hâta de partir, arriva à Ithaaue et reconnut son père chez le fidèle Eumée.

L'ODYSSEE D'HOMERE.

Après une invocation aux Muses, après les avoir suppliées, d'un style simple et modeste, de lui raconter les aventures du malheureux Ulysse, Homère le représente, le seul des héros qui avoient ruiné la fameuse Troie, toujours éloigné de sa patrie, toujours errant et contrarié dans son retour.

« Il gémit, dit-il, il languit dans les antres de Calypso; peu sensible aux charmes de cette déesse, il ne soupire qu'après son île d'Ithaque, qu'après sa chère et constante Pénélope. »

Neptune, irrité contre Ulysse, qui avoit privé de la vue le cyclope Pùlyphème son fils, étoit la seule divinité qui traversât son juste désir.

Minerve, profitant de l'absence du dieu de la mer, paroît dans le conseil des dieux; elle les trouve tous assemblés dans le palais de Jupiter. Là, le père des dieux se plaignoit de ce que les hommes lui attribuoient les malheurs qu'ils ne s'attiroient que par leur imprudence ou leur perversité. * N'ai-je pas fait avertir Égisthe? leur dit-il; et sa conscience ne lui annonçoit-elle pas tous les maux qui alloient fondre sur lui, s'il trempoit ses mains dans le sang du fils d'Atrée, s'il souilloit jamais sa couche nuptiale? Sourd à ma voix, sourd à celle delà raison, il a tout bravé, et Oreste l'a justement immolé à sa vengeance et aux mânes de son père Agamemnon.

— Il méritoit de périr, répliqua Minerve. Mais Ulysse, mais le sage et religieux Ulysse mérite-t-il d'être si longtemps poursuivi par Tinfortune? Dieu tout-puissant, votre cœur n'en est-il point touché? Ne vous laisserez- vous jamais fléchir? N'est-ce pas le même Ulysse qui vous a offert tant de sacrifices sous les murs de Troie?

— Ce n'est pas moi, répondit le maître du tonnerre, qui suis irrité contre ce héros; c'est Neptune, et vous en savez la raison. Comme il ae peut trancher le fil de ses jours, il le fait errer sur la vaste mer, et le tient éloigné de ses États. Mais prenons ici des mesures pour lui procurer un heureux retour. Neptune, cédant enfin, ne pourra pas tenir seul contre tous les dieux.

— Envoyez donc Mercure, lui dit Minerve, envoyez promptement Mercure à l'Ile d"Ogygie, pour porter à Calypso vos ordres suprêmes, afin qu'elle ne s'oppose plus au départ d'Ulysse. Cependant j'irai à Ithaque pour inspirer au jeune Télémaque la force dont il a besoin : je l'enverrai à Sparte et à Pylos pour y apprendre des nouvelles de son père, et afin que par cette recherche empressée il acquière un renom immortel parmi les hommes. »

Aussitôt Minerve s'élance du haut de l'Olympe, et, plus légère que les vents, elle traverse les mers et la vaste étendue de la terre. La déesse arrive à la porte du palais d'Ulysse, sous la figure de Mentes, roi des Taphiens. Dès que Télémaque l'aperçoit, empressé de remplir

les devoirs de l'hospitalité, il s'avance, lui présente îa main, prend s? pique pour le soulager, et lui parle en ces termes : a Étranger, soyez le bienvenu, reposez-vous, prenez quelque nourriture, et vous noua direz ensuite le sujet qui vous amène. »

Aussitôt Télémaque donne ses ordres, et tout se met en mouvement pour servir le prétendu roi des Taphiens.

Cependant les fiers poursuivants de Pénélope entrent dans la salle, se placent sur différents sièges, et ne paroissent occupés que de la bonne chère, que de la musique et de la danse, qui sont les agréables compagnes des festins.

Télémaque sembloit seul indifférent à tous ces plaisirs; il n'^.toit occupé que de son nouvel hôte, et, lui adressant la parole, il lui dit; a Mon cher hôte, me pardonnerez-vous si je vous dis que voilà la vie que mènent ces insolents? — Hélas! repritla déesse en soupirant, vous avez bien besoin qu'Ulysse, après une si longue absence, vienne réprimer l'insolence de ces princes, et leur faire sentir la force de son bras. Ah! quel changement, s'il paroissoit ici tout à coup avec son casque, son bouclier et deux javelots, tel que je le vis dans le palais de mon père, lorsqu'il revint de la cour d'Ilus, fils de Mermérus! Pour vous, je vous exhorte à prendre les moyens de les chasser de votre palais : dès demain appelez tous ces princes à une assemblée; là, vous leur parlerez, et, prenant les dieux à témoin, vous leur ordonnerez de retourner chacun dans sa maison.

« Après avoir congédié l'assemblée , vous prendrez un de vos meilleurs vaisseaux avec vingt bons rameurs, pour aller vous informer de tout ce qui concerne votre père: allez d'abord à Pylos, chez le divin Nestor, à qui vous ferez modestement des questions; de là vous irez à Sparte, chez Ménélas, qui est revenu de Troie après tous les Grecs. Si par hasard vous entendez dire des choses qui vous donnent quelque espérance que votre père est en vie et qu'il revient, vous attendrez la confirmation de cette bonne nouvelle encore une année entière, quelque douleur qui vous presse, et quelque impatience que vous ayez de revenir; mais si l'on vous assure qu'il ne jouit plus de la lumière, alors vous reviendrez à Ithaque, vous lui élèverez un tombeau, vous lui ferez des funérailles magnifiques et dignes de lui, et vous donnerez à votre mère un mari que vous choisirez vous-même. Après cela, appliquez-vous à vous défaire des poursuivants, ou par la force ou par la ruse; qu'une noble émulation aiguise votre courage : armez-vous donc de sentiments généreux pour mériter les éloges de la postérité.

— Mon hôte, lui répond le sage Télémaque, vous venez de me parler avec toute l'amitié qu'un bon père peut témoigner à son fils; jamais je n'oublierai la moindre de vos paroles: mais souffrez que je vous retienne et que j'aie le temps de vous faire un présent honorable; il sera dans votre maison un monument éternel de mon amitié et de ma reconnoissance.

— Le présent que votre cœur généreux vous porte à m'offrir, lui dit Minerve, vous me le ferez à mon retour, et je tâcherai de le reconiioître. » En finissant ces mots, la déesse le quitte, et s'envole comm-j

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un oiseau. Télémaque étonné, et se sentant animé d'une force et d'un courage extraordinaires, ne doute pas que ce ne soit un dieu qui lui a parlé.

Il rejoint les princes: ils écoutoient alors en silence le célèbre Phé. mius, qui chantoit le retour des Grecs, que Minerve leur avoit rendu si funeste pour punir l'insolence d'Ajax le Locrien, qui avoit indignement profané son temple. La fille d'Icare entendit de son appartement ces chants divins, ils lui rappelèrent son cher Ulysse, et réveillèrent ses amères douleurs. Elle descendit, suivie de deux de ses femmes, et, s'arrètant à l'entrée de la salle, le visage couvert d'un voile d'un grand éclat, et les yeux baignés de larmes, elle pria Phémius de choisir quelques sujets moins tristes, moins propres à renouveler ses chagrins.

Télémaque la reprit modestement et avec force, en l'exhortant à retourner dans son appartement et à ne se plus montrer aux poursuivants. Pénélope, étonnée de la sagesse de son fils, dont elle recueil' loit avec soin toutes les paroles, se retira et continua de pleurer son cher Ulysse. Les princes, plus enflammés que jamais pour Pénélope, font retentir la salle de leurs clameurs. Télémaque prend encore la parole : a Que ce tumulte cesse, leur dit-il d'un ton ferme; qu'on n'entende plus tous ces cris: il est juste et décent d'entendre tranquillement un chantre comme Phémius, qui est égal aux dieux par la beauté de sa voix, et par les merveilles de ses chants. Demain dès la pointe du jour, nous nous rendrons tous à l'assemblée que j'indique dès aujourd'hui; j'ai à vous parler, pour vous déclarer que, sans aucun délai, vous n'avez qu'à vous retirer: sortez de mon palais, allez ailleurs faire des festins, en vous traitant tour à tour dans vos maisons. »

Il parla ainsi, et tous ces princes se mordent les lèvres, et ne peuvent assez s'étonner de la vigueur avec laquelle il vient de parler. Antinous cependant et Eurymaque voulurent lui répondre. Télémaque les écouta sans changer de contenance ni de sentiment.

Les princes continuèrent de se livrer aux plaisirs de la danse et de la musique jusqu'à la nuit; et lorsque l'étoile du soir eut chassé le jour, ils se retirèrent chacun dans leur maison.

Télémaque monta aussi dans son appartement , tout occupé de chercher en lui-même les moyens de faire le voyage que Minerve lui avoit conseillé.

L'aurore commençoit à peine à dorer l'horizon, que le fils d'Ulysse se lève, prend un habit magnifique, met sur ses épaules un baudrier d'où pendoit une riche épée; et, sans perdre un moment, donne or- Ire à ses hérauts d'appeler les Grecs à l'assemblée. Télémaque se rend au milieu d'eux, tenant au lieu de sceptre une longue pique. Minerve avoit répandu sur toute sa personne une grâce toute divine; les peuples, en le voyant paroltre, sont saisis d'admiration.

Le héros Égyptius parla le premier; il étoit courbé sous le poids des années, et une longue expérience l'avoit instruit. «Peuples, dit-il

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en élevant la voix, peuples d'Ithaque, écoutez-moi. Nous n'avons vu tenir ici d'assemblée ni de conseil depuis le départ d'Ulysse ; qui est donc celui qui nous assemble ? quel pressant besoin lui a inspiré cette pensée? Qui que ce soit, c'est sans doute un homme de bien; puisset-il réussir dans son entreprise, et que Jupiter le favorise dans tous ses desseins! »

Télémaque, touché de ce souhait qu'il prit pour un bon augure, se lève aussitôt et lui adresse la parole : « Sage vieillard, celui qui a assemblé le peuple n'est pas loin de vous; c'est moi, c'est le fils d Ulysse; c'est dans la douleur que me cause l'absence de mon père et le désordre qui règne dans son palais, que je vous ai tous appelés. Je vous en conjure au nom de Jupiter Olympien et de Thémis qui préside aux assemblées, opposez-vous aux injustices que j'éprouve et qui me ruinent.» Il parle ainsi, le visage baigné de pleurs, et jette sa longue pique à terre pour mieux marquer sou indignation. Le peuple en paroît ému; les princes demeurent dans le silence. Antinous est le seul qui ose lui répondre :

« Télémaque, qui témoignez dans vos discours tant de hauteur et d'audace, que venez-vous de dire pour nous déshonorer? Ce ne sont point les amants de la reine votre mère qui sont cause de vos malheurs; c'est Pénélope elle-même, qui n'a recours qu'à des artifices pour nous amuser. Renvoyez-la chez son père Icare; engagez-la à se déclarer pour celui de nous qu'elle choisira et qu'elle trouvera plus aimable.

— Il n'est pas possible, répondit le sage Télémaque, que je fasse sortir par force de mon palais celle qui m'a donné le jour, et qui m'a nourri elle-même. Me pourrois-je mettre à couvert de la vengeance des dieux, après que ma mère, chassée de sa maison, auroit invoqué les redoutables Furies? Pourrois-je éviter l'indignation de tous les hommes qui s'élèveroient contre moi ? Jamais un ordre si cruel et si injuste ne sortira de ma bouche. »

Aussitôt il parut deux aigles dans les airs, qui planèrent quelque temps au-dessus de l'assemblée; ils sembloient arrêter leurs regards sur toutes les têtes des poursuivants et leur annoncer la mort.

Les Grecs en furent saisis de frayeur. Le vieillard Halitherse, qui surpassoit en expérience tous ceux de son âge pour discerner le vol des oiseaux, et pour expliquer leurs présages, leur déclara que les aigles pronostiquoient le retour prochain d'Ulysse et la punition terrible des poursuivants de Pénélope.

Eurymaque lui répondit, en se moquant de ses menaces: «Vieillard, retire-toi; va dans ta maison faire ces prédictions à tes enfants : je suis plus capable que toi de prophétiser et d'expliquer ce prétendu prodige. Si, en te servant des vieux tours que ton grand âge t'a appris, tu surprends la jeunesse du prince pour l'exciter contre nous, crois-tu que nous ne nous en vengerons point? Le seul conseil que je puisse donner à Télémaque, c'est d'obliger sa mère à se retirer chez son père.

— Ce seroit à vous à vous retirer, répondit prudemment le fils d'Ulysse. Mais je ne vous en parle plus : je vous demande seulement uû

vaisseau avec vingt rameurs, qui me mène de côté et d'autre sur la vaste mer; j'ai résolu d'aller à Sparte et à Pylos pour apprendre des nouvelles de mon père. Si je suis assez heureux pour entendre dire qu'il est encore en vie et en état de revenir, j'attendrai la confirmation de cette nouvelle une année entière avej toute l'inquiétude d'une attente toujours douteuse. Mais, si j'apprends certainement qu'il ne vit plus, je reviendrai dans ma chère patrie, je lui élèverai un superbe tombeau, je lui ferai des funérailles magnifiques, et j'obligerai ma mère à se choisir un mari. »

Dès que Télémaque eut achevé de parler, Mentor se leva; c'étoit un des plus fidèles amis d'Ulysse, celui à qui, en s'embarquant pour Troie, il avoit confié le soin de toute sa maison.

« Écoutez-moi, dit-il au peuple d'Ithaque : quel est le roi qui désormais voudra être modéré , clément et juste? Il n'y a donc parmi vous personne qui se souvienne du sage et divin Ulysse, personne qui n'ait oublié ses bienfaits? Quoi! vous gardez tous un profond silence? Vous n'avez pas le courage de vous opposer, au moins par vos paroles, aux injustices de ses ennemis?

— Que venez-vous de dire, imprudent Mentor? lui répliqua Léocrite; croyez-vous qu'il soit si facile de s'opposer aux poursuivants de Pénélope? Ulysse lui-même, s'il l'entreprenoit à son retour, réussiroit-il à les chasser de son palais? Vous avez donc parlé contre toute raison. Mais que le peuple se retire; et vous, Mentor, préparez avec-Halitherse, votre ami et celui d'Ulysse, tout ce qui est nécessaire pour le départ de Télémaque. »

Ce jeune prince sortit avec tous les autres de l'assemblée, et s'en alla seul sur le rivage de la mer : après s'être lavé les mains dans l'onde salée, il adressa à Minerve une humble et tendre prière; la déesse, touchée de sa confiance, prit la figure de Mentor, et lui dit en s'approchant de lui : « Laissez là les complots et les machinations des amants insensés de votre mère; ils n'ont ni prudence ni justice; ils ne voient pas la punition terrible qui les attend. Le voyage que vous méditez ne sera pas longtemps différé; je vous équiperai un vaisseau, et je vous accompagnerai : retournez clone dans votre palais. viv«z avec les princes à votre ordinaire, et préparez cependant les provisions dont vous avez besoin. »

Dès que Télémaque paroît, Antinous l'atiaque, et ose le plaisanter sur le discours qu'il avoit fait à l'assemblée et sur le projet de son voyage. Télémaque y répond avec fermeté, et même avec menace; mais les poursuivants s'en moquent et ne songent qu'à se divertir. Le jeune prince les quitte et va trouver Euryclée, qui l'avoit élevé : il lui ordonne d'ouvrir les celliers d'Ulysse, dont elle avoit la garde: et, après lui en avoir demandé le secret avec serment, il communique à sa nourrice le secret de son voyage, et lui recommande de préparer en diligence le vin, la farine, l'huile et toutes les provisions dont il vouloit charger son vaisseau. Minerve, pour en faciliter le transport, ainsi que l'évasion de Télémaque , verse un doux et profond sommeil sur les paupières des poursuivants de Pénélope. On charge le vaisseau

bien équipé de tout ce qui est nécessaire pour ie roynge; on s'embarque : Minerve, sous la figure de Mentor, se place sur la poupe; Télémaqne s'assied auprès d'elle; on délie les câbles; les rameurs se mettent sur leurs bancs; les voiles sont déployées, et le vaisseau fend rapidement le sein de l'humide plaine.

I e soleil sortoit du sein de l'onde et commençoit à dorer l'horizon lorsque Télémaque arriva à la célèbre Pylos. Les Pyliens immoloient je jour-là des taureaux noirs à Neptune. On avoit déjà goûté des entrailles et brûlé les cuisses des victimes sur l'autel, lorsque le vaisseau entra dans le port. Télémaque descend le premier; et Minerve, sous la figure de Mentor, lui adresse ces paroles : «Prince, il n'est plus temps d'être retenu par la honte; allez donc aborder Nestor avec une hardiesse noble et modeste.

— Comment, répondit Télémaque, irai-je aborder le roi de Pylos? Comment le saluerai-je? Vous savez que j'ai peu d'expérience, que je manque de la sagesse nécessaire pour parler à un homme comme lui. La bienséance permet-elle à un jeune homme de faire des question» à un prince de cet âge ?

— Télémaque, repartit Minerve, vous trouverez de vous-mêmb une partie de ce qu'il faudra dire, et l'autre partie vous sera inspira ^ar les dieux, dans qui vous devez mettre votre confiance. »

En achevant ces mots, la déesse s'avance la première; Télémaque h suit. Les Pyliens ne les eurent pas plus tôt aperçus, qu'ils allèrent au devant d'eux. Pisistrate, fils aîné de Nestor, fut le premier qui, s'a vançant, prit les deux étrangers par la main et les plaça entre son père et son frère Thrasymède. D'abord il leur présenta une partie des entrailles des victimes, et remplissant de vin une coupe d'or, il la donna à Minerve et lui dit : « Étranger, faites votre prière au roi Neptune, car c'est à son festin que vous êtes admis à votre arrivée; vous donnerez ensuite la coupe à votre ami, afin qu'il fasse après vous ses libations et ses prières: car je pense qu'il est du nombre de ceux qui reconnaissent les dieux; il n'y a point d'homme qui n'ait besoin de leurs secours; mais je vois qu'il est plus jeune que vous; c'est pourquoi il ne sera point fâché que je vous donne la coupe avant lui. »

Minerve voit avec plaisir la prudence et la justice de ce jeune prince; et, après avoir invoqué Neptune, elle présente la coupe à Télémaque, qui fit ies mêmes supplications.

Quand la bonne chère eut chassé la faim, Nestor dit aux Pyliens: « Présentement que nous avons reçu ces étrangers à notre table, nous pouvons, sans manquer à la décence, leur demander qui ils sont, eu d'où ils viennent. »

Télémaque répondit avec cette fermeté modeste que lui inspiroit Minerve : « Nestor, fils de Nélée, et le plus grand ornement de la Grèce , vous demandez qui nous sommes. Nous venons de l'île d'Ithaque; je suis fils d'Ulysse, qui. comme la renommée vous l'a appris, combat-

tant avec vous, a saccagé la vnie de Troie. Le sort de tous les princea qui ont porté les armes contre les Troyens nous est connu. Ulysse est le seul dont le fils de Saturne nous cache la triste destinée. J'embrasse donc vos genoux pour vous supplier de m'apprendre ce que vous en savez. Que ni la compassion ni aucun ménagement ne vous engagent à me flatter. Si jamais mon père vous a heureusement servi ou de son épée ou de ses conseils devant les murs de Troie, où les Grecs ont souffert tant de maux, je vous conjure de me dire la vérité.

— Que vous me rappelez de tristes objets! lui répondit Nestor. Plusieurs années suffiroient à peine à faire le détail de tout ce que les Grecs ont eu à soutenir de maux dans cette guerre fatale; il n'y avoit pas un seul homme dans toute l'armée qui osât s'égaler à Ulysse en prudence: car il les surpassoit tous; personne n'étoit plus fécond en ressources. Je vois bien que vous êtes son fils : vous me jetez dans l'admiration ; je crois l'entendre lui-même.

«Pendant tout le temps qu'a duré le siège, le divin Ulysse et moi n'avons jamais été d'un avis différent, soit dans les assemblées, soit dans les conseils; mais, animés d'un même esprit, nous avons toujours dit aux Grecs ce qui paroissoit assurer le succès de notre entreprise.

« Après que nous eûmes renversé la superbe Ilion et partagé ses dépouilles, nous montâmes sur nos vaisseaux : la discorde et les tempêtes nous séparèrent. Je poursuivis ma route versPylos, et j'y arrivai heureusement avec les miens, sans avoir pu apprendre la moindre nouvelle de plusieurs de mes autres illustres compagnons : je ne sais pas même encore certainement ni ceux d'entre eux qui se sont sauvés, ni ceux qui ont péri. »

Nestor lui raconte ensuite l'histoire et les malheurs de beaucoup de princes grecs; il insiste principalement sur la fin tragique d'Agamemnon et sur la vengeance d'Oreste.

« Ah! s'écria Télémaque, je ne demanderois aux dieux, pour toute grâce, que de pouvoir me venger, comme Oreste, de Tinsolence des poursuivants de ma mère. Faudra-t-il que je dévore toujours leurs affronts, quelque durs qu'ils me paroissent!

— Mon cher fils, repartit Nestor, puisque vous me faites ressouvenir de certains bruits sourds que j'ai entendus, apprenez-moi donc si vous vous soumettez à eux sans vous opposer à leur violence. Si Minerve vouloit vous protéger, comme elle a protégé votre père pendant qu'il a combattu sous les murs de Troie, il n'y auroit bientôt plus aucun de ces poursuivants qui fût en état de vous inquiéter. — Je n'ai garde, dit Télémaque, d'oser me flatter d'un si grand bonheur; car mes espérances seroient vaines, quand les dieux mêmes voudroient me favori>er.

— La douleur vous égare, répondit Minerve. Quel blasphème vous venez de prononcer! Oubliez-vous donc que les dieux, quand ils le veulent, peuvent triompher de tout, et nous ramener des extrémités de la terre?

— Quittons ce discours, cher Mentor, reprit alors Télémaque; il

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n'est plus question de mon père ; les dieux Font abandonné à sa noire destinée; ils l'ont livré à la mort. Dites-moi, je vous prie, sage Nestor, comment a été tué le roi Agamemnon, où étoit son frère Ménélas, quelle sorte de piège lui a tendu le perfide Égisthe; car il a tué un homme bien plus vaillant que lui.

— Mon fils, lui répondit Nestor, je vous dirai la vérité. » Il lui raconte ensuite tout ce qui est arrivé à Agamemnon depuis son départ de Troie, sa fin malheureuse , le honteux triomphe d'Égisthe et de Clytemnestre , et la mort de ces trop célèbres coupables.

a Apprenez d'Oreste, ajouta-t-il en finissant, apprenez ce que vous devez faire contre les fiers poursuivants de Pénélope. Retournez dans vos États; mais je vous conseille et vous exhorte à passer auparavant chez Ménélas: peut-être pourra-t-il vous dire des nouvelles de votre père; il n'y a pas longtemps qu'il est lui-même de retour à Lacédémone. »

Ainsi parla Nestor; et Minerve, prenant la parole, dit à ce prince : «Vous venez de vous exprimer, à votre ordinaire, avec beaucoup de raison, d'éloquence et de sagesse; mais n'est-il pas temps que nous songions à aller prendre quelque repos? Déjà le soleil a fait place à la nuit; et convient-il d'être si longtemps à table, aux sacrifices des dieux? Permettez-nous donc de retourner sur notre vaisseau.— Non, non, reprit Nestor avec quelque chagrin; il ne sera jamais dit que le fils d'Ulysse s'en aille coucher sur son bord pendant que je vivrai, et que j'aurai chez moi des enfants en état de recevoir les hôtes qui me feront l'honneur de venir dans mon palais.

— Vous avez raison, sage Nestor, répondit Minerve : il est juste que Télémaque vous obéisse, il vous suivra donc, et profitera de la grâce que vous lui faites. Pour moi, je m'en retourne à notre vaisseau, pour rassurer nos compagnons et leur donner les ordres nécessaires; car, dans toute la troupe, il n'y a d'homme âgé que moi; tous les autres sont des jeunes gens qui ont suivi Télémaque par l'attachement qu'ils ont pour lui. Demain vous lui donnerez un char avec vos meilleurs chevaux, et un de vos fils pour le conduire chez Ménélas. »

En achevant ces mots, la fille de Jupiter disparoît sous la forme d'une chouette. Nestor, rempli d'admiration, prend la main de Télémaque et lui dit : « Je ne doute pas, mon fils, que vous ne soyez un jour un grand personnage, puisque si jeune encore vous avez déjà des dieux pour conducteurs : et quels dieux! c'est Minerve elle-même. Grande déesse, soyez-nous favorable: dès demain j'immolerai sur votre autel une génisse d'un an . qui n'a jamais porté le joug, et dont je ferai dorer les cornes pour la rendre plus agréable à vos yeux. »

La déesse écouta favorablement cette prière : ensuite le vénérable vieillard, marchant le premier, conduisit dans son palais ses fils, ses gendres et son hôte. Il fit coucher Télémaque dans un beau lit, sous un portique, et voulut que le vaillant Pisistrate, le seul de ses fils qui n'étoit pas encore marié, couchât près de lui pour lui faire honneur.

Le lendemain, dès que l'aurore eut doré l'horizon, Nestor se leva, sortit de son appartement, et alla s'asseoir aux portes de son palais, sur

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des sièges de pierre blanche et polie. Toute sa famille s'y rendit avec Télémaque. Quand il les vit tous rassemblés: «Mes chers enfants, leur dit-il, exécutez promptement mes ordres pour le sacrifice que j'ai promis de faire à Minerve. » Ils obéissent: on amène, on immole la victime. Quand les viandes furent bien rôties, on se mit à table; et de jeunes hommes bien faits présentèrent le vin dans des coupes d'or. Le repas fini, Mestor prit la parole et dit: «Mes enfants, allez promptement atteler un char pour Télémaque, choisissez mes meilleurs chevaux.» Tout fut prêt en un instant; le char s'avance; la femme qui avoit soin de la dépense y met les provisions les plus exquises. Télémaque monte le premier; Pisistrate, fils de Nestor, se place à ses côtés, et, prenant les rênes, pousse ses généreux coursiers, qui, plus légers que le vent, s'éloignent des portes de Pylos, volent dans la plaine et marchent sans s'arrêter.

Télémaque et le fils du sage Nestor arrivent à Lacédémone, qui est environnée de hautes montagnes; ils entrent dans le palais de Ménélas, et trouvent ce prince qui célébroit dans le même jour les noces de son fils et celles de sa fille ; car il marioit sa fille Hermione à Néoptolème , fils d'Achille : il la lui avoit promise dès le temps qu'ils étoient encore devant Troie. Pour son fils unique, le vaillant Mégapenthe, il le marioit à une princesse de Sparte même, à la fille d'Alector. Ménélas étoit à table avec ses amis et ses voisins. Le palais retentissoit de cris de joie, mêlés avec le son des instruments, avec la voix et avec le bruit des danseurs.

Étéonée, un des principaux officiers de Ménélas, va demandera ce prince s'il doit dételer le char ou prier les étrangers d'aller chercher ailleurs l'hospitalité. Surpris de cette demande, Ménélas lui dit, en se rappelant ses longs voyages : « N'ai-je point eu grand besoin moi-même de trouTer l'hospitalité dans tous les pays que j'ai traversés pour revenir dans mes États? Allez donc sans balancer, allez promptement recevoir ces étrangers, et les amener à ma table. » Étéonée part sans répliquer; les esclaves détellent les chevaux, et l'on conduit les deux princes dans des appartements d'une richesse éblouissante; on les fait passer ensuite dans des bains; on les lave; on les parfume d'essences; on leur donne les plus beaux habits; on les mène à la salle du festin, où ils furent placés auprès du roi, sur de riches sièges à marchepied; on dressa des tables devant eux; on leur servit dans des bassins toutes sortes de viandes; et l'on mit près d'eux des coupes d'or.

Alors Ménélas, leur tendant la main, leur parla en ces termes : « Soyez les bienvenus, mes hôtes; mangez, recevez agréablement ce que nous nous faisons un plaisir de vous offrir; après votre repas, nous vous demanderons qui vous êtes, quoique votre air nous le dise déjà; des hommes du commun n'ont pas des enfants faits comme vous. »

En achevant ces mots, il leur servit lui-même le dos d'un bœuf rôti

qu'on avoit mis devant lui comme la portion la plus honorable. Télémaque, s'approchant de l'oreille du fils de Nestor, lui dit tout bas, »our n'être pas entendu de ceux qui étoient à table : a Mon cher Pisisrate, prenez-vous garde à l'éclat et à la magnificence de ce palais? L'or, l'airain, l'argent, les métaux les plus rares et l'ivoire y brillent de toutes parts. Quelles richesses infinies! je ne sors point d'admiration. »

Ménélas l'entendit et lui dit : « Mes enfants, dans les grands travaux que j'ai essuyés, dans les longues courses que j'ai faites, j'ai amassé beaucoup de bien, que j'ai chargé sur mes vaisseaux; mais, pendant que les vents contraires me font errer dans tant de régions éloignées et que, mettant à profit ces courses involontaires, j'amasse de grandes richesses, un traître assassine mon frère dans son palais, de concert avec son abominable femme; et ce souvenir empoisonne toutes mes jouissances. Plût aux dieux que je n'eusse que la troisième partie des grands biens que je possède, et beaucoup moins encore, et que mon frère, et que tous tous ceux qui ont péri devant Ilion fessent encore en vie! Leur mort est un grand sujet de douleur pour moi. De tous ces grands hommes , il n'y en a point dont la perte ne me soit sensible ; mais il y en a un surtout dont les malheurs me toucheu- plus que ceux de tous les autres. Quand je viens à me souvenir de lui, il m'empêche de goûter les douceurs du sommeil, et la table me devient odieuse : car jamais homme n'a souffert tant de peines ni soutenu tant de travaux que le grand Ulysse. Nous n'avons de lui aucune nouvelle, et nous ne savons s'il est en vie ou s'il est mort. »

Ces paroles plongèrent Télémaque dans une vive douleur : le nom de son père fit couler de ses yeux un torrent de larmes; et, pour les cacher, il se couvrit le visage de son manteau de pourpre. Ménélas s'en aperçut; et pendant qu'il délibéroit sur les soupçons qu'il avoit quec'étoitle fils d'Ulysse, Hélène sort de son magnifique appartement : elle étoit semblable à la belle Diane, dont les flèches sont si sûres et si brillantes. Elle arrive dans la salle, considère Télémaque; puis, adressant la parole à Ménélas : a Savons-nous, lui dit-elle, qui sont ces étrangers qui nous ont fait l'honneur de venir dans notre palais? Je ne puis vous cacher ma conjecture : quelle parfaite ressemblance avec Ulysse! J'en suis dans l'étonnement et l'admiration; c'est sûrement son fils. Ce grand homme le laissa encore enfant quand vous partîtes avec tous les Grecs, et que vous allâtes faire une guerre cruelle aux Troyens, pour moi malheureuse, qui neméritois que vos mépris.

— J'avois la même pensée, répondit Ménélas; voilà le port et la taille. d'Ulysse, voilà ses yeux, sa belle tête. »

Alors Pisistrate prenant la parole : a Grand Atride, lui dit-il, vous ne vous êtes pas trompé; vous voyez devant vos yeux le fils d'Ulysse, le sage, le modeste, le malheureux Télémaque. Nestor, qui est mon père, m'a envoyé avec lui pour le conduire chez vous, car il souhaitoit ardemment de vous voir pour vous demander vos conseils.

— 0 dieux, s'écria Ménélas, j'ai donc le plaisir de voir dans mon palais le fils d'un homme qui a donné tant de combats pour l'amour

rfe moi! » Il s'étendit ensuite sur son amitié pour Ulysse, sur les éloges que méritoient son courage et sa prudence.

Tous se mirent à pleurer, et la belle Hélène surtout. Cependant, pour tarir ou suspendre la source de tant de larmes, elle s'avisa de mêlei dans le vin qu'on servoit à table une poudre qui calmoit les chagrins et faisoit oublier tous les maux. Après cette précaution, elle se mita raconter plusieurs des entreprises d'Ulysse pendant le siège de Troie. Ménélas enchérit sur Hélène, et donna à ce héros les plus grandes louanges.

Le sage Télémaque répondit à Ménélas : « Fils d'Atrée, tout ce que vous venez de dire ne fait qu'augmenter mon affliction ; mais permetmettez que nous allions chercher dans un doux sommeil le soulagement à nos chagrins et à nos inquiétudes. »

La divine Hélène ordonne aussitôt à ses femmes de dresser des lits sous un portique; elles obéissent, et un héraut y conduit les deux étrangers.

L'aurore n'eut pas plus tôt annoncé le jour, que Ménélas se leva et se rendit à l'appartement de Télémaque. Assis près de son lit, il lui parla ainsi : a Généreux fils d'Ulysse, quelle pressante affaire vous amène à Lacédémone, et vous a fait affronter les dangers de la mer?

— Grand roi, que Jupiter honore d'une protection spéciale, je suis venu dans votre palais, répondit Télémaque, pour voir si vous pouviez me donner quelque lumière sur la destinée de mon père. Ma maison périt; tous mes biens se consument; mon palais est plein d'ennemis; les fiers poursuivants de ma mère égorgent continuellement mes troupeaux, et ils me traitent avec la dernière insolence.

— 0 dieux! s'écria Ménélas, se peut-il que des hommes si lâches prétendent s'emparer de la couche d'un si grand homme! Grand Jupiter, et vous Minerve et Apollon , faites qu'Ulysse tombe tout à coup sur ces insolents ! j> Ménélas raconte ensuite ses propres aventures; combien il avoitété retenu en Egypte, comment il en sortit après avoir consulté Protée; les ruses de ce dieu marin pour lui échanper: comment il se changea d'abord en lion énorme, ensuite en dragon horrible, puis en léopard, en sanglier, en fleuve, et en un grand arbre. « A tous ces changements, nous le serrions encore davantage, sans nous épouvanter, dit Ménélas, jusqu'à ce qu'enfin, las de ses artifices, il reprit sa première forme, et répondit à mes questions. Qu'il m'apprit de tristes événements! Frappé de tout ce qu'il me racontoit, je me jetai sur le sable, que je baignai de mes larmes. «Le temps est précieux, me dit «alors Protée; ne le perdez pas; cessez de pleurer inutilement.» Etant donc revenu à moi, je lui demandai encore ce qu'étoit devenu votre père: il me répondit: a Ulysse est dans l'île de Calypso, qui le retient a maigre lui, et qui le prive de tous les moyens de retourner dans sa « patrie; car il n'a ni vaisseau ni rameurs qui puissent le conduire sur « les flots de la vaste mer. »

« Voilà tout ce que je puis vous apprendre, ajouta Ménélas. Mais, cher Télémaque, demeurez encore chez moi quelque temps; dans dix ou douze jours, je tous renverrai avec des présents; je vous donnerai

trois de mes meilleurs chevaux et un beau char; j'ajouterai à cela une belle coupe d'or, qui vous servira à faire des libations et à vous rapoeler le nom et l'amitié de Ménélas.

— Fils d'Atrée , répliqua Télémaque , ne me retenez pas ici plus longtemps; les compagnons que j'ai laissés à Pylos s'affligent de mon absence. Pour ce qui est des présents que vous voulez me faire, souffrez, je vous en supplie, que je ne leçoive qu'un simple souvenir. »

Ménélas, l'entendant parler ainsi, se mii à sourire, et lui dit en l'embrassant : « Mon cher fils, par tous vos discours vous faites bien sentir la noblesse du sang dont vous sortez. Je changerai donc mes présents, car cela m'est très-facile; et, parmi les choses rares que je garde dans mon palais, je choisirai la plus belle et la plus précieuse;je vous donnerai une urne admirablement bien travaillée; elle est toute d'argent, et ses bords sont d'un or très-fin : c'est un ouvrage de Vulcain même. »

C'est ainsi que s'entretenoient ces deux princes. Cependant les désordres continuent dans Ithaque. Les poursuivants, instruits du départ de Télémaque, qu'ils avoient d'abord regardé comme une menace vaine, en paroi'ssent inquiets, et, par le conseil d'Antinous, ils s'assemblent et forment le projet d'armer un vaisseau, et d'aller attendre le fils d'Ulysse en embuscade, pour le surprendre et le faire périr à son retour.

Pénélope, apprenant en même temps et le voyage de Télémaque et le complot qu'on venoit de tramer contre lui, se livre à sa douleur et tombe évanouie. Ses femmes la relèvent, la font revenir, l'engagent à se coucher, et Minerve lui envoie un songe qui la calme et la console.

Ses fiers poursuivants profitent des ténèbres de la nuit pour s'embarquer secrètement : ils partent, ils voguent sur la plaine liquide, ils cherchent un lieu propre à exécuter leurs noirs desseins. 11 y a au milieu de la mer, entre Ithaque et Samos, une lie qu'on nomme Astéris; elle est toute remplie de rochers, mais elle a de bons ports ouverts des deux côtés: ce fut là que les princes grecs se placèrent pour dresser des embuscades à Télémaque.

L'Aurore cependant quitta le lit de Tithon pour porter aux hommes la lumière du jour. Les dieux s'assemblent. Jupiter, qui du haut des cieux lance le tonnerre, et dont la force est infinie, présidoit à leur conseil. Minerve, occupée des malheurs d'Ulysse, leur rappela en ces termes toutes les peines que souffroit ce héros dans la grotte de Calypso : « Jupiter, et vous dieux à qui appartient le bonheur et l'immortalité, que les rois renoncent désormais à la vertu et à l'humanité, qu'ils soient cruels et sacrilèges, puisqu'Ulysse est oublié de vous et de ses sujets, lui qui gouvernoit en père les peuples dont il étoit roi. Hélas ! il est maintenant accablé d'ennui et de peines dans l'Ile de Calypso ; elle le retient malgré lui; il ne peut retourner dans sa patrie; il n'a ii vaisseau ni pilotes pour le conduire sur la vaste mer : et ses enne-

PRÉCIS DU LIVRE V. 2b7

mis veulent faire périr son fils unique à son retour à Ithaque; car il est allé à Pylos et à Sparte pour apprendre des nouvelles de son père.

— Ma fille, lui répond le roi des cieux, que venez-vous de dire? N'avez-vous pas pris des mesures pour qu'Ulysse, de retour dans ses États, punisse et se venge des amants de Pénélope? Conduisez Télémaque, car vous en avez le pouvoir; qu'il revienne à Ithaque couvert de gloire, et que ses ennemis soient confondus dans leurs entreprises. »

Ainsi parla Jupiter; puis s'adressant à Mercure, il lui dit : <* Allez, Mercure, car c'est vous dont la principale fonction est de porter mes ordres; allez déclarer mes intentions àCalypso; persuadez-lui de laisser partir Ulysse; qu'il s'embarque seul sur un frêle vaisseau, et que, sans le secours des hommes et des dieux, il arrive après des peines infinies, et aborde le vingtième jour dans la fertile Schérie, terre des Phéaciens, dont le bonheur approche de celui des immortels mêmes. Ces peuples humains et bienfaisants le recevront comme un dieu, le ramèneront dans ses États, après lui avoir donné de l'airain, de l'or, de magnifiques habits, et plus de richesses qu'il n'en eût apporté de Troie, s'il fût revenu chez lui sans accidents et avec tout le butin qu'il avoit chargé sur ses vaisseaux : car le temps marqué par le destin est venu, et Ulysse ne tardera pas à revoir ses amis, son palais et ses États. »

Il dit, et Mercure, pour obéir à cet ordre, attache à ses pieds ces ailes avec lesquelles, plus vite que les vents, il traverse les mers et toute l'étendue de la terre: il prend son caducée, dont il assoupit et réveille les hommes; le tenant à la main , il s'élève da»as les airs, parcourt la Piérie, s'abat sur la mer, vole sur la surface des flots aussi légèrement que cet oiseau qui, péchant dans les golfes, mouille ses ailes épaisses dans l'onde: ainsi Mercure étoit penché sur la surface de l'eau. Mais dès qu'il fut proche de l'île reculée de Calypso, s'élevant au-dessus des flots, il gagne le rivage, et s'avance vers la grotte où la nymphe faisoit son séjour. A l'entrée il y avoit de grands brasiers, et les cèdres qu'on y avoit brûlés répandoient leur parfum dans toute l'île. Calypso, assise au fond de sa grotte, travailloit avec une aiguille d'or à un ouvrage admirable, et faisoit retentir l'air de ses chants divins. On voyoit, d'un côté, un bois d'aunes, de peupliers et de cyprès, où mille oiseaux de mer avoient leurs retraites; de l'autre, c'étoit une jeune vigne qui étendoit ses branches chargées de raisins. Quatre grandes fontaines, d'une eau claire et pure, couloient sur le devant de cette demeure, et formoient ensuite quatre grands canaux autour des prairies parsemées d'amarantes et de violettes. Mercure, tout dieu qu'il étoit, fut surpris et charmé à la vue de tant d'objets simples et ravissants. Il s'arrêta pour conlempler ces merveilles, puis il entra dans la grotte. Dès que Calypso l'aperçut, elle le reconnut; car un dieu n'est jamais inconnu à un autre dieu, quelque éloignée que soit leur demeure. Il n'y trouva point Ulysse: retiré sur le rivage, ce héros y alloit d'ordinaire déplorer son sort, la tristesse dans le cœur, et la vue toujours attachée sur la vaste mer qui s'opposoit à son îelour.

Calypso se lève, va au-devant de Mercure, le fait asseoir sur un siège

FÉNELOIY. — I. 17

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magnifique, et lui adresse ces paroles: a Qui vous amène ici, Mercure? Je vous chéris et vous respecte; mais je ne suis point accoutumée à vos divins messages. Dites ce que vous désirez, je suis prête à l'exécuter, si ce que vous me demandez est en mon pouvoir. Mais ne permettrez-vous pas qu'auparavant je remplisse les devoirs de l'hospitalité?» Cependant elle met devant lui une table, qu'elle couvre d'ambroisie, et lui présente une coupe remplie de nectar. Mercure prend de cette nourriture immortelle, et lui parle ensuite en ces termes: a Déesse, vous me demandez ce que je viens vous annoncer: je vous le dirai sans déguisement, puisque vous me l'ordonnez vous-même. Jupiter m'a envoyé dans votre île malgré moi ; car qui prendroit plaisir à parcourir une si vaste mer pour venir dans un désert où il n'y a aucune ville, aucun homme qui puisse faire des sacrifices aux dieux, et leur offrir des hécatombes? Mais nul mortel, nul dieu ne peut désobéir impunément au grand fils de Saturne. Ce dieu sait que vous retenez dans votre Ile le plus malheureux des héros qui ont combattu neuf ans contre Troie, et qui, l'ayant prise la dixième année, s'embarquèrent pour retourner dans leur patrie.

« Ils offensèrent Pallas, qui souleva contre eux les vents et les flots; presque tous ont péri : la tempête jeta Ulysse sur ces rivages. Jupiter vous commande de le renvoyer au plus tôt, car sa destinée n'est pas de mourir loin de ce qu'il aime: il doit revoir sa chère patrie, et le temps marqué par les dieux est arrivé. »

Calypso frémit de douleur et de dépit à ces paroles de Mercure, et s'écria: « Dieux de l'Olympe, dieux injustes et jaloux du bonheur des déesses qui habitent la terre, vous ne pouvez souffrir qu'elles aiment les mortels ni qu'elles s'unissent à eux l Ainsi , lorsque l'Aurore aima le jeune Orion, votre colère ne fut apaisée qu'après que Diane l'eut percé de ses traits dans l'île d'Ortygie. Ainsi, quand Cérès céda à sa passion pour le sage Jasion, Jupiter, qui ne l'ignora pas, écrasa de son tonnerre ce malheureux prince. Ainsi, ô dieux, m'enviez-vous maintenant la compagnie d'un héros que j'ai sauvé, lorsque seul il abandonna son vaisseau brisé par la foudre au milieu de la mer. Tous ses compagnons périrait : le vent et les flots le portèrent sur cette rive : je l'aimois, je le nourrissois; je voulois le rendre immortel. Mais Jupiter sera désobéi. Qu'Ulysse s'expose donc de nouveau aux périls d'où je l'ai tiré, puisque le ciel l'ordonne. Mais je n'ai ni vaisseau ni rameurs à lui fournir pour le conduire. Tout ce que je puis faire, c'est, s'il veut me quitter, de lui donner les conseils dont il a besoin pour arriver heureusement à Ithaque. — Renvoyez ce prince, répliqua le messager des dieux, et prévenez par votre soumission la colère de Jupite? vous savez combien elle est funeste. »

Il dit, et prend aussitôt son vol vers l'Olympe. En même temps m belle nymphe, pour exécuter l'ordre du maître des dieux^ sort de sa grotte, et va chercher Ulysse. Il étoit sur le bord de la mer, ses yeux ne se séchoient point; le jour, il l'employoit à soupirer après son retour, qu'il ne pouvoit faire agréer à la déesse; les nuits, Û les passoit malgré lui, dans la grotte de Calypso. Mais, depuis le lever du soleil

jusqu'à son coucher, il regardoit sans cesse la mer, assis sur quelque rocher qu'il inondoit de ses larmes et qu'il faisoit retentir de ses gémissements.

Calypso l'aborde et lui dit: a Malheureux prince, ne vous affligez plus sur ce rivage, ne vous consumez plus en regrets; je consens enfin à votre départ. Préparez-vous, coupez des arbres dans cette forêt voisine; constniisez-en un vaisseau, afin qu'il vous porte sur les flots; j'y mettrai des provisions pour vous garantir de la faim; je vous donnerai des habits, et je ferai souffler un vent favorable. Enfin, s'ils l'ont résolu, ces dieux, ces dieux dont les lumières sont bien au-dessus des miennes, tu reverras ta patrie, et je ne m'y oppose plus.

— 0 déesse, répondit Ulysse étonné et consterné de ce changement, vous cachez d'autres vues , et ce n'est pas mon départ que vous méditez, quand vous voulez que sur un vaisseau frêle et fait à la hâte je m'expose sur cette vaste mer. A peine, avec les meilleurs vents, de grands et forts navires pourroient-ils la traverser. Je ne partirai donc pas malgré vous; je ne puis m'y déterminer, à moins que vous ne me promettiez, par des serments redoutables aux dieux mêmes, que vous ne formerez aucun mauvais dessein contre moi. »

Calypso sourit: elle le flatta de la main, l'appela par son nom, et lui dit: « Votre prévoyance est trop inquiète; quel discours vous venez de me tenir! J'en appelle à témoin le ciel, la terre et les eaux du Styx, par lesquelles les dieux mêmes redoutent de jurer; non, je ne forme aucun mauvais dessein contre vous, et je vous donne les conseils que je me donnerois à moi-même si j'étois à votre place : j'ai de l'équité, cher Ulysse, et mon cœur n'est point un cœur de fer; il n'est que trop sensible, que trop ouvert à la compassion. »

Après avoir ainsi parlé, la déesse retourne dans sa demeure : Ulysse la suit: il entre avec elle dans sa grotte, et se place sur le siège que Mercure venoit de quitter. La nymphe lui fait servir les mets dont tous les hommes se nourrissent; elle s'assoit auprès de lui, et ses femmes lui portent du nectar et de l'ambroisie. Quand leur repas fut fini, Calypso, prenant la parole, dit à ce prince : « Illustre fils de Laërte, sage et prudent Ulysse, c'en est donc fait, vous allez me quitter; vous voulez retourner dans votre patrie. Quelle dureté ! quelle ingratitude ! N'importe, je vous souhaite toute sorte de bonheur. Ah! si vous saviez ce qui vous attend de traverses et de maux avant que d'aborder à Ithaque, vous en frémiriez; vous prendriez le parti de demeurer dans mon île; vous accepteriez l'immortalité que je vous offre; vous imposeriez silence à ce désir immodéré de revoir Pénélope, après laquelle vous soupirez nuit et jour. Lui serois-je donc inférieure en esprit et en beauté? Une mortelle pourroit-elle l'emporter sur une déesse?

— Ma tendre compagne ne vous dispute aucun de vos avantages, grande nymphe; elle est en tout bien au-dessous de vous, car elle n'est qu'une simple mortelle. Mais souffrez que je le répète, et ne vous en fâchez pas; je brûle du désir de la revoir; je soupire sans cesse après mon retour. Si quelque divinité me traverse et me persécute dans mon projet, je le supporterai; ma patieur* h déjà été bien éprouvée: ce se-

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ront de nouveaux malheurs ajoutés à tous ceux que j'ai endurés sur l'onde et dans la guerre. »

Il parla ainsi ; le soleil se coucha ; d'épaisses ténèbres couvrirent la terre. Calypso et Ulysse se retirèrent au fond de leurs grottes, et allèrent oublier pour quelque temps leurs chagrins et leurs inquiétudes dans les bras du sommeil.

Dès que l'aurore vint dorer l'horizon, Ulysse prit sa tunique et son manteau; la nymphe se couvrit d'une robe d'une blancheur éblouissante, et d'une finesse, d'une beauté merveilleuse; c'étoit l'ouvrage des Grâces : elle la ceignit d'une ceinture d'or, mit un voile sur sa tête, et songea à ce qui étoit nécessaire pour le départ d'Ulysse.

Elle commença par lui donner une hache grande, facile à manier, dont l'acier, à deux tranchants, étoit attaché à un manche d'olivier bien poli : elle y ajouta une scie toute neuve, et le conduisit à l'extrémité de l'île, dans une forêt de grands chênes et de beaux peupliers, tous bois légers, et propres à la construction des vaisseaux. Quand elle lui eut montré les plus grands et les meilleurs, elle se retira, et s'en retourna dans sa grotte. Ulysse se met à l'ouvrage; il coupe, il taille, il scie avec l'ardeur de la joie que lui donnoit l'espérance d'un prompt retour.

Il abattit vingt arbres en tout, les ébrancha avec sa hache, les polit et les dressa. Cependant la nymphe lui porta un instrument dont il fit usage pour les percer et les assembler; il les emboîte ensuite, les joint et les affermit avec des clous et des chevilles; il donne à son vaisseau la longueur, la largeur, la tournure, les proportions que l'artisan le plus habile dans cet art difficile auroit pu lui donner : il dresse des bancs pour les rameurs, fait des rames, élève un mât, taille un gouvernail, qu'il couvre de morceaux de chêne pour le fortifier contre l'impétuosité des vagues. Calypso revient encore, faisant porter de la toile pour faire des voiles. Ulysse y travaille avec beaucoup de soin et de succès; il les étend, les attache avec des cordages dans son vaisseau, qu'il pousse à la mer par de longues pièces de bois. Cet ouvrage fut fini en quatre jours; le cinquième, Calypso le renvoya de son lie, après lui avoir fait prendre le bain : elle lui fit présent d'habits magnifiques et bien parfumés, chargea son vaisseau de vin, d'eau, de vivres, et de toutes les provisions dont il pouvoit avoir besoin , et lui envoya un vent favorable. Ulysse, transporté de joie, étendit ses voiles, et, prenant son gouvernail , se met à conduire son vaisseau. Le sommeil ne ferme point ses paupières; et, les yeux toujours ouverts, il contemploit attentivement les Pléiades, le Bouvier, qui se couche si tard, la grande Ourse, qu'on appelle aussi le Chariot, et qui tourne toujours sur son pôle; il fixoit surtout FOrion, qui est la seule constellation qui ne se baigne pas dans l'Océan, et tâchoit de marcher constamment à sa gauche, comme le lui avoit recommandé Calypso.

Il vogua ainsi pendant dix-sept jours : le dix-huitième, il découvrit les montagnes des Phéaciens, qui se perdoient dans les nuages. C'étoit son chemin le plus court, et cette terre sembloit s'élever comme un promontoire au milieu des flots.

Neptune, qui revenoit d'Ethiopie, du haut des monts de Solyme, aperçut Ulysse dans son empire. Irrité de le voir voguer heureusement, il branle la tête, et exhale sa fureur en ces termes : a Que voisje? les dieux ont-ils changé pendant mon séjour en Ethiopie? sont-ils enfin devenus favorables à Ulysse? Il touche à la terre des Phéaciens, et c'est là le terme des malheurs qui le poursuivent; mais, avant qu'il y aborde, je jure qu'il sera accablé de douleurs et de misères. »

Aussitôt il assemble les nuages, il trouble la mer, et de son trident, il excite les tempêtes. La nuit se précipite du haut du ciel; le vent du midi, l'Aquilon, le Zéphyre et Borée se déchaînent, et soulèvent des montagnes de flots. Les genoux d'Ulysse se dérobent sous lui; son cœur s'abat; et, d'une voix entrecoupée de profonds soupirs, il s'écrie : «Malheureux! que deviendrai-je ? Calypso avoit bien raison (je ne le crains que trop) quand elle m'annonçoit qu'avant que d'arriver à Ithaque je serois rassasié de maux. Hélas! sa prédiction s'accomplit. De quels affreux nuages Jupiter a couvert la surface des eaux! Quelle agitation! Quel bouleversement! les vents frémissent, tout me menace d'une mort prochaine.

« Heureux et mille fois heureux les Grecs qui, pour la querelle des Atrides, sont morts en combattant devant la superbe Ilion! Dieux! que ne me fîtes-vous périr le jour que les Troyens, dans une de leurs sorties, et lorsque je gardois le corps d'Achille, lancèrent tant de javelots contre moi ? On m'auroit rendu les derniers devoirs; les Grecs auroient célébré ma gloire. Falloit- il être réservé à mourir affreusement enseveli sous les flots ! »

Il achevoit à peine ces mots, qu'une vague épouvantable, s'élevant avec impétuosité, vint fondre et briser son vaisseau: il est renversé, le gouvernail lui échappe des mains; il tombe loin de son navire; un tourbillon formé de plusieurs vents met en pièces le«mât, les voiles, et fait tomber dans la mer les antennes et les bancs des rameurs. Ulysse est longtemps retenu sous les flots par l'effort de la vague qui l'avoit précipité, et par la pesanteur de ses habits, pénétrés de l'eau de la mer : il s'élève enfin au-dessus de l'onde, rejetant celle qu'il avoit avalée; il en coule des ruisseaux de sa tête et de ses cheveux. Mais, tout éperdu qu'il est, il n'oublie point son vaisseau : il s'élance au-dessus des vagues, il s'en approche, le saisit, s'y retire, et évite ainsi la mort qui l'environne. La nacelle cependant est le jouet des flots qui la poussent et la ballottent dans tous les sens, comme le souffle impétueux de Borée agite et disperse dans les campagnes les épines coupées; tantôt le vent d'Afrique l'envoie vers i'Aquilon; tantôt le vent d'orient la jette contre le' Zéphyre.

Leucothée, fille de Cadmus, auparavant mortelle, et jouissant alors des honneurs de la divinité au fond de la mer, vit Ulysse : elle eut pitié de ses maux; et, sortantdu sein de l'onde, elle s'élève avec la rapidité d'un plongeon, va s'asseoir sur son vaisseau, et lui dit: « Malheureux prince, quel est donc le sujet de la colère de Neptune contre vous? Il ne respire que votre ruine. Vous ne périrez pas cependant. Écoutez votre prudence ordinaire, suivez mes conseils; quittez vos ha-

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bits, abandonnez votre vaisseau, jetez-vous à la mer, et gagnez à la nage le rivage des Phéaciens. Le destin vous y fera trouver la fin de vos malheurs. Prenez seulement cette écharpe immortelle, mettez-la devant vous, et ne craignez rien, vous ne périrez point, vous aborderez sans accident chez le peuple voisin. Mais, dès que vous aurez touché la terre, détachez mon écharpe, jetez-la au loin dans la mer, et souvenez-vous en la jetant de détourner la tête. » La nymphe cesse de parler, lui présente cette espèce de talisman, se plonge dans la mer orageuse, et se dérobe aux yeux d'Ulysse. Ce héros se trouve alors partagé et indécis sur le parti qu'il doit prendre. «N'est-ce pas, s'écriet-ilen gémissant, n'est-ce pas un nouveau piège que me tend la divinité qui m'ordonne de quitter mon vaisseau? Non, je ne puis me résoudre à lui obéir. La terre où elle me promet un asile me paroîtdansun trop grand éloignement. Voici ce que je vais faire, et ce qui me semble le plus sûr. Je demeurerai sur mon vaisseau tant que les planches en resteront unies; et quand les efforts des vagues les auront séparées, il sera temps alors de me jeter à la nage. Je ne puis rien imaginer de meilleur. » Pendant qu'il s'entretient dans ces tristes pensées, Neptune soulève une vague pesante, terrible, et la lance de toute sa force contre Ulysse. Comme un vent impétueux dissipe un amas de paille, ainsi furent dispersées les longues pièces du vaisseau. Ulysse en saisit une, monte dessus, comme un cavalier sur un cheval. Alors il se dépouille des habits que Calypso lui avoit donnés, s'enveloppe de l'écharpe de Leucothée, et se met à nager. Neptune l'aperçoit, branle la tête, et dit en lui-même : « Va errer sur la mer, tu n'arriveras pas sans peine chez ces heureux mortels que Jupiter traite si bien ; je ne crois pas que tu oublies sitôt ce que je t'ai fait souffrir. »

En même temps le dieu marin pousse ses chevaux, et arrive à Aiguës, ville orientale de l'Eubée, où il avoit un temple magnifique.

Cependant Pallas, toujours occupée d'Ulysse et de son danger, enchaîne les vents, et leur ordonne de s'apaiser. Elle ne laisse en liberté qu'un souffle léger de Borée, avec lequel elle brise et aplanit les flots, jusqu'à ce que le héros qu'elle protège eût échappé à la mort en abordant chez les Phéaciens.

Pendant deux jours et deux nuits entières, il fut encore dans la crainte de périr, et toujours ballotté sur les eaux. Mais quand l'aurore eut fait naître le troisième jour, les vents cessèrent , le calme revint ; et Ulysse, soulevé par une vague, découvrait la terre assez près de lui. Telle qu'est la joie que sentent des enfants qui voient revenir la santé à un père abattu par une maladie qui le mettoit aux abois, et dont un dieu ennemi l'avoit affligé; telle fut la joie d'Ulysse quand il aperçut la terre et des forêts. Il nage avec une nouvelle ardeur pour gagner le rivage. Mais lorsqu'il n'en fut éloigné que de la portée de la voix, il entendit un bruit affreux. Les vagues qui venoient avec violence se briser contre les rochers mugissoient horriblement, et les couvroient d'écume. Il ne voit ni port, ni asile; les bords sont escarpés, hérissés de pointes de rochers, semés d'écueils. A cette vue, Ulysse succombe presque, et dit en gémissant : « Hélas 1 je n'espérois plus voir la terre : Jupiter m'a

accordé de l'entrevoir; je traverse la mer pour y arriver; je fais des efforts incroyables, je la touche, et je n'aperçois aucune issue pour sortir de ces abîmes. Ce rivage est bordé de pierres pointues; la mer les rrappe en mugissant; une chaîne de rochers forme une barrière insurnontable, et la mer est si profonde, que je ne puis me tenir sur mes pieds et respirer un moment. Si j'avance, je crains qu'une vague ne me jette contre une roche pointue, et que mes efforts ne me deviennent funestes. Si je nage encore pour chercher quelque port, j'appréhende qu'un tourbillon ne me repousse au milieu des flots, et qu'un dieu n'excite contre moi quelques-uns des monstres qu'Amphitrite nourrit dans son sein : car je n'ai que trop appris jusqu'où va le courroux de Neptune contre moi. »

Dans le moment que ces pensées l'occupent et l'agitent, une vague le porte violemment contre le rivage hérissé de rochers. Son corps eût été déchiré, ses os brisés, si Minerve ne lui eût inspiré de se prendre au rocher, et de le saisir avec les deux mains. Il s'y tint ferme jusqu'à ce que le flot fût passé, et se déroba ainsi à sa fureur: la vague en revenant le reprit, et le reporta au loin dans la mer. Comme lorsqu'un polype s'est collé à une roche, on ne peut l'en arracher sans écorner la roche même ; ainsi les mains d'Ulysse ne purent être détachées du rocher auquel il se tenoit, sans être déchirées et ensanglantées. Il fut quelque temps caché sous les ondes; et ce malheureux prince y auroit trouvé son tombeau, si Minerve ne l'eût encore soutenu et encouragé. Dès qu'il fut revenu au-dessus de l'eau, il se mit à nager avec précaution, et chercha, sans trop s'approcher et sans trop s'éloigner du rivage, s'il ne trouveroit pas un endroit commode pour y aborder. Il arrive ainsi, presque en louvoyant, à l'embouchure d'un fleuve, et trouve enfin une plage unie, douce et à l'abri des vents II reconnut le courant, et adressa cette prière au dieu du fleuve : « Soyez-moi propice, grand dieu dont j'ignore le nom : j'entre pour la première fois dans votre domaine, j'y viens chercher un asile contre la colère de Neptune. Mon état est digne de compassion, il est fait pour toucher le cœur d'une divinité. J'embrasse vos genoux, j'implore votre secours; exaucez un malheureux qui vous tend les bras avec confiance, et qui n'oubliera jamais la protection que vous lui aurez accordée. »

Il dit, et le dieu du fleuve modéra son cours, retint ses ondes, répandit une sorte de calme et de sérénité autour d'Ulysse, le sauva enfin en le recevant dans son embouchure , dans un lieu qui étoit à sec. Ulysse n'y est pas plus tôt que les genoux, les bras lui manquent; son cœur étoit suffoqué par les eaux de la mer; il avoit tout le corps enflé; l'eau sortoit de toutes ses parties; sans voix, sans respiration, il étoit près de succomber à tant de fatigues. Revenu cependant de cette défaillance, il détache l'écharpe de Leucothée, la jette dans le fleuve: le courant l'emporte, et la déesse s'en empare promptement. Ulysse alors sort de l'eau, s'assoit sur les joncs qui la bordent, baise la terre, et soupire en disant : « Que vais-je devenir, et que va-t-il encore m'arriver? Si je passe la nuit près du fleuve, le froid et l'humidité achèveront de me faire mourir, tant est grande la foiblesse où je suis réduit.

264 l'odyssée.

Non je ne résisterais pas aux atteintes de ce vent froid et piquant qui s élève le matin sur le bord des rivières. Si je gagne cette colline si j entre dans 1 épaisseur du bois, et que je me couche sur les broussailles, quand je serai à l'abri du froid, et qu'un doux sommeil aura ferme mes yeux, je crains de devenir la proie des hôtes sauvages de a foret. « Ulysse se retira cependant après avoir bien délibéré, et prit le chemin du bois qui étoit le plus près du fleuve : il v trouve deux oliviers qui sembloient sortir de la même racine; ni le souffle des vents m les rayons du soleil , ni la pluie ne les avoient jamais pénétrés tant Us étoient épais et entrelacés l'un dans l'autre. Ulysse profite de cette retraite tranquille, se cache sous leurs branches, se fait un lit de feuilles, et il y en avoit assez pour couvrir deux ou trois hommes dans le temps le plus rude de l'hiver. Charmé de cette abondance il se couche au milieu de ces feuilles, et, ramassant celles des environs il s en couvre pour se garantir des injures de l'air : comme un homme qui habite une maison écartée et loin de tout voisin cache un tison sous la cendre pour conserver la semence du feu, de peui que s'il venoit à lui manquer, il ne pût en trouver ailleurs; ainsi Ulvsse 's'enveloppe de ce feuillage. Minerve répandit un doux sommeil sur ses paupières, pour le délasser de ses travaux, et lui faire oublier ses infortunes, au moins pour quelques heures.

Pendant qu'Ulysse, accablé de sommeil et de lassitude, repose tranquillement, la déesse Minerve descend dans l'Ile des Phéaciens. Ils habitoient auparavant les plaines de l'Hypérie auprès des Cyclopes, hommes fiers et violents, qni abusoient de leurs forces, et les incoml modoient beaucoup. Le divin Nausithoûs, lassé de leurs violences abandonna cette terre avec tout son peuple, et, pour se soustraire à tant de maux, vint s'établir dans Schérie, loin de cette odieuse nation. Il construisit une ville, l'environna de murailles, bâtit des maisons, éleva des temples, partagea les terres, et après sa mort laissa son trône et ses États à son fils Alcinoùs, qui les gouvernoit alors paisiblement.

Ce fut dans son palais que se rendit Minerve, pour ménager le retour d'Ulysse. Elle s'approche de l'appartement magnifique où reposoit Nausicaa, fille du roi, toute semblable aux déesses en esprit et en beauté. Elle avoit auprès d'elle deux femmes, faites et belles comme les Grâces. Elles étoient couchées aux deux côtés qui soutenoient la porte. Minerve s'avance vers la princesse, comme un vent léger, sous la forme de la fille de Dymante, si fameux par sa science dans là marir.e. Cette jeune Phéacienne étoit de l'âge de Nausicaa et sa compagne chérie. Minerve, ayant son air et sa figure, lui parle en ces termes : « Que vous êtes négligente et paresseuse, ma chère Nausicaa! que vous avez peu de soin de vos plus beaux habits! le jour de votre mariage approche, vous devez prendre la plus brillante de vos robes, et donner les autres à ceux qui *ous accom Damneront chez votre futur époux.

PPiCIS DU LIVRE VI. 265

a Mettez donc ordre à tout, dépêchez-vous de les laver, de les approprier : cet esprit d'arrangement nous fait estimer des hommes, et îomble de joie nos parents. Dès que l'aurore sera levée, ne perdez pas de temps, allez laver tous vos vêtements : je vous accompagnerai, je vous aiderai. Il faut mettre à cela beaucoup de diligence, car vous ne serez pas longtemps fille : vous êtes recherchée des plus considérables d'entre les Phéaciens; et ils ne sont pas à dédaigner, puisqu'ils sont vos compatriotes, et comme vous d'une illustre origine. Allez dès le matin, allez promptement trouver votre père; priez-le de vous préparer un char et des mulets pour nous conduire avec vos tuniques, vos voiles et vos manteaux; les lavoirs sont très-éloignés, et il ne seroit pas convenable que nous y allassions à pied. »

Après avoir ainsi parlé, Minerve disparut et vola sur le haut de l'Olympe, où l'on dit qu'est la demeure immortelle des dieux. Séjour toujours tranquille, jamais les vents ne l'agitent, jamais les pluies ne le mouillent, jamais la neige n'y tombe; un air pur, serein, sans nuage, y règne, et une clarté brillante l'environne. Là, les immortels passent les jours dans un bonheur inaltérable; là se retire la sage Minerve.

L'aurore paroît; Nausicaa se réveille, elle se rappelle son songe avec étonnement: elle court pour en instruire son père et sa mère; ils étoient dans leur appartement. La reine, assise auprès du feu avec les femmes qui la servoient, travailloit à des étoffes de pourpre; Alcinoûs alloit sortir, accompagné des plus considérables de la nation, pour se rendre à l'assemblée où les Phéaciens Favoient appelé. Nausicaa s'approche du roi son père, et lui dit :

« Mon père, ne me ferez-vous pas préparer votre char? Je veux aller porter les habits dont j'ai le soin auprès du fleuve, pour les y laver, car ils en ont grand besoin. Vous qui présidez dans les assemblées, vous devez en avoir de propres. Deux de vos fils sont mariés, mais il y en a trois de très-jeunes qui ne le sont pas encore : ils veulent toujours des habits bien lavés, pour paroître avec plus d'éclat aux danses et aux fêtes si ordinaires parmi nous. C'est moi qui suis chargée de tout ce détail. » La pudeur ne lui permit pas de parler de son mariage. Alcinoûs, qui pénétroit ses sentiments, lui répondit avec bonté: a Ma fille, je vous donne mon char et mes mulets: partez, mes gens auront soin de tout préparer. » Aussitôt il donne ses ordres : on les exécute. Les uns tirent le char; les autres y attellent leurs mulets. La princesse arrive chargée de ses habits, et les arrange dans la voiture. La reine remplit une corbeille de viandes, verse du vin dans une outre, range toutes les provisions, et quand sa fille est montée sur le char, lui donne une bouteille d'or pleine d'essences, pour se parfumer avec ses femmes en sortant du bain.

Tout étant prêt .Nausicaa prend le fouet et les rênes, pousse les mulets, qui s'avancent et traînent, en hennissant, les vêtements avec la princesse et les filles qui l'accompagnoient. Mais lorsqu'elles furent proche du fleuve, vers l'endroit où étoient les lavoirs toujours pleins d'une eau pure et claire comme le cristal, elles dételèrent les mulets, les poussèrent dans les frais et beaux herbages dont les bords du fleuve

266 l'odyssée.

étoient revêtus, prirent les habits, les portèrent dans l'eau, et se mirent à les laver avec une sorte d'émulation. Quand ils furent bien nettoyés, elles les étendirent avec ordre sur les cailloux du rivage, qui avoient été battus et polis par les vagues de la mer. Elles se baignent et se parfument ensuite, et dînent sur les bords du fleuve. Le repas fini. Nausicaa et ses compagnes quittent leurs écharpes pour jouer, en se poussant une balle les unes aux autres. Après cet exercice, la princesse se mit à chanter. Telle qu'on voit Diane, suivie de ses nymphes, prendre plaisir à poursuivre des cerfs et des sangliers sur les hautes montagnes de Taygète ou d'Érymanthe, et combler de joie le cœur de Latone ; car Diane s'élève de la tête entière au-dessus de ses nymphes, et quoiqu'elles aient une excellente beauté, on la reconnolt sans peine pour leur reine et leur déesse : ainsi brilloit Nausicaa entre les filles qui l'accompagnoient. Lorsque l'heure de s'en retourner fut venue, on attela les mulets, on plia les robes, on les tranporta sur le char, et Minerve songea à éveiller Ulysse, afin qu'il vît la princesse, et qu'elle le conduisît à la ville des Phéaciens.

Nausicaa, prenant encore une balle, la pousse, pour s'amuser, à une de ses compagnes : celle-ci la manque, et la balle tombe dans le fleuve. Toutes ces filles jettent alors un grand cri. Ulysse s'éveille à ce bruit, se relève, et dit en lui-même :

« 0 dieux! dans quel pays suis-je donc? chez quels hommes? sontils sauvages, cruels et injustes? ont-ils de l'humanité? Des voix douces et perçantes de jeunes filles viennent frapper mes oreilles. Sont-celes nymphes de ce fleuve, de ces montagnes, de ces étangs que j'aurois entendues? Ne seroient-ce pas des hommes qui parlent dans ces environs? Allons, il faut que je m'en éclaircisse. » En même temps il sort de sa retraite, pénètre dans le bois, rompt une branche chargée de feuilles, afin de s'en couvrir, et s'avance. Comme un lion nourri dans les montagnes , qui se confie dans sa force et brave les orages et les tempêtes : ses yeux étincellent; il se jette sur les boeufs, sur les brebis, sur les cerfs de la campagne; la faim le conduit et l'entraîne, malgré le danger, jusque dans les bergeries mêmes: tel Ulysse cède à la nécessité; et, quoique sans habits, il marcLe et se présente à Nausicaa et à ses femmes. Comme il étoit couvert de l'écume de la mer, il leur parut un spectre affreux, et elles s'enfuirent vers les endroits du rivage les plus propres à les cacher. La seule fille d'Alcinoùs attend sans s'étonner : Minerve avoit banni la crainte de son cœur, et lui avoit inspiré une noble et courageuse fermeté. Elle demeure donc tranquille. Ulysse ne savoit s'il devoit se jeter aux pieds de la princesse, ou s'il devoit ia supplier de loin de lui montrer la ville et de lui donner des habits. Il prit le dernier parti, de peur que s'il alloit embrasser les genoux de Nausicaa, elle ne se mtt en colère. Il lui dit donc d'une manière douce et insinuante :

a Vous voyez un suppliant à vos pieds. Vous êtes une déesse ou une mortelle. Si vous habitez le ciel, je ne doute pas que vous ne soyez la belle et modeste Diane; car par votre air, par votre beauté, par votre taille, vous lui ressemblez. Si vous êtes mortelle, ô trois fois heureux

ceux qui vous ont donné le jour! ô trois fois heureux vos frères! vous êtes pour eux une source de joie qui ne tarit point quand ils vous voient danser et faire l'ornement des fêtes; mais le plus heureux de tous les hommes sera celui qui, après vous avoir comhlée de présents, sera préféré à ses rivaux, et aura l'avantage de vous mener dans son palais. Mes yeux n'ont jamais rien vu de mortel semblable à vous; je suis saisi d'admiration en vous regardant. Autrefois dans l'île de Délos, près de l'autel d'Apollon, j'ai vu un jeune palmier qui s'élevoit majestueusement comme vous; car, dans un voyage qui a été bien malheureux pour moi , j'ai passé dans cette lie avec une suite nombreuse; à la vue de cet arbre . je fus étonné, je n'avois jamais vu s'élever de terre une plante semblable : ainsi suis-je frappé à votre vue, ainsi je vous admire, et je crains d'embrasser vos genoux,

«Vous voyez, hélas! un homme accablé de douleur et de tristesse. Hier j'abandonnai la mer après avoir été vingt jours le jouet des tempêtes et des vents : je revenois de l'île d'Ogygie ; une divinité m'a jeté sur ce rivage. Seroit-ce pour me faire souffrir encore de la colère de Neptune? Ne seroit-elle point apaisée? ce dieu me prépareroit-il de nouveaux malheurs?

«O princesse, ayez compassion de moi! Après tant de maux, vous êtes la première personne que j'ose implorer: je n'ai vu, je ne connois aucun des hommes qui habitent cette contrée. Enseignez-moi le chemin de la ville, donnez-moi un manteau pour me couvrir, car vous en avez apporté ici plusieurs. Que les dieux exaucent vos désirs, qu'ils vous donnent un mari digne de vous, et une famille où règne la concorde. Rien n'approche du bonheur d'un mari et d'une femme qui vivent dans une étroite et tendre union; c'est le désespoir de leurs ennemis, c'est la joie de leurs amis, et c'est pour eux une source de gloire et de paix. »

Nau-icaa lui répondit : « Malheureux étranger, votre ton et la sagesse que vous faites paroître montrent aussi que vous n'êtes pas un homme ordinaire. Jupiter, du haut de l'Olympe, distribue les biens aux bons et aux méchants comme il veut, et s'il vous afflige, il faut le supporter; mais puisque vous êtes venu dans nos contrées, vous ne manquerez ni d'habits . ni de tous les secours qu'on doit donner à un étranger persécuté par l'infortune. Je vous apprendrai le chemin de notre ville et le nom de ceux qui l'habitent : ce sont les Phéaciens. Alcinous mon père les gouverne avec une douce et sage autorité. »

Elle dit; et, s'adressant aux femmes qui la suivoient, elle leur crie : «Revenez, chères compagnes; pourquoi fuyez-vous à la vue de cet étranger? le prenez-vous pour un ennemi? Non, non, il n'y a personne, et il n'y en aura jamais qui ose porter la guerre chez le-s Phéaciens. Nous craignons les dieux, nous en sommes aimés, nous habitons à Fextrémité du monde, environnés de la mer, et séparés de tout commerce avec les autres humains. La tempête a jeté cet infortuné sur nos rives, nous devons en prendre soin. Les pauvres et les étrangers sont sous la protection spéciale de Jupiter : quand on ne leur donneront que peu, ce peu lui est toujours agréable. Venez donc,

268 l'odyssée.

donnez-lui à manger, et menez-le se baigner dans un endroit du fleuve où il soit à l'abri des vents. »

A es mots elles accourent; et, pour obéir à Nausieaa, elles conduisent Ulysse dans un lieu commode, mettent auprès de lui une tunique et un manteau, lui donnent de l'essence dans une bouteille d'or, et lui disent de se laver dans le fleuve.

Ulysse leur parla ainsi : «Belles nymphes, tenez-vous un peu à l'écart, je vous en supplie, pendant que j'ôterai l'écume de la mer qui me couvre, et que je me parfumerai: il y a longtemps que je n'ai pu me procurer cet avantage : mais je ne me laverai pas devant vous, j'aurois honte de paroltre à vos yeux dans l'état où je suis.» Alors elles s'éloignent, et vont rendre compte à Nausicaa de ce oui les obligeoit à se retirer.

Cependant Ulysse se jette dans le fleuve, fait tomber en se nettoyant les ordures qui s'étoient attachées à ses cheveux, ainsi que l'écume qui avoit couvert ses épaules et tout son corps: après s'être bien lavé, bien parfumé, il se revêt des habits magnifiques que lui avoit donnés la princesse. Minerve alors fait paraître sa taille plus grande, donne de nouvelles grâces à ses beaux cheveux, qui , semblables à des fleurs d:hyacinthe et tombant par gros anneaux, ombrageoient ses épaules.

De même qu'un habile artisan, instruit dans son art par Minerve et par Vulcain, versant l'or autour de l'argent, en fait un chef-d'œuvre, ainsi Minerve répand sur toute sa personne la noblesse et l'agrément. Il s'arrête fièrement sur les bords du fleuve, puis s'avance tout rayonnant de grâces et de beauté.

Nausicaa, frappée à cette vue, s'adresse à ses femmes, et leur dit: «Non, ce n'est pas contre la volonté des dieux que cet inconnu est venu chez les heureux Phéaciens. D'abord son air me sembloit affreux; à cette heure il est comparable aux immortels qui sont dans le ciel. Plût aux dieux que le mari que Jupiter me destine fût fait comme lui, qu'il voulût s'établir dans cette région, et qu'il s'y trouvât heureux! Dépêchez-vous, donnez à manger à cet étranger: il doit en avoir grand besoin. » On obéit promptement, on sert devant Ulysse des viandes et du vin; il boit et mange avec l'avidité d'un homme qui depuis longtemps n'avoit pris de nourriture. Alors Nausicaa plie ses haliits, les met sur le char, fait atteler ses mulets, monte sur le siège, et dit à Ulysse : a Levez-vous, étranger, il est temps d'aller à la ville; et je vous ferai conduire dans le palais de mon père ; vous y verrez les plus considérables des Phéaciens. Vous me paroissez un homme sage; ne vous écartez donc pas de ce que je vais vous prescrire. Pendant que nous traverserons la campagne, suivez-moi doucement avec mes femmes. Je marcherai devant vous. La ville n'est pas éloignée, elle est environnée de hautes murailles; un port magnifique s'étend des deux côtés; l'entrée en est étroite: les vaisseaux y sont parfaitement à l'abri des vents. Près de la place publique, autour du temple de Neptune, on voit des magasins de grandes pierres de taille, où les Phéaciens renferment tout ce qui est nécessaire à l'armement de leur marine. Ils font des cordages et polissent des rames : ils négligent les flèches et les

arcs, mais ils s'occupent à construire des vaisseaux sur lesquels ils parcourent les mers les plus éloignées. Quand nous approcherons de nos murs, il faudra nous séparer (car je crains leurs discours piquants : ils aiment fort à médire), afin que nul ne puisse dire en nous rencontrant: « Qui est cet homme si beau et si bien fait qui suit Nausicaa? - où l'a-t-elle trouvé? Il sera son mari. Nous n'avons point de voisins; « il faut que ce soit quelque étranger qui, ayant été jeté sur nos :c bords avec son vaisseau, a été si bien reçu d'elle. Ne seroit-ce point « un dieu descendu du ciel, qu'elle prétend retenir toujours? Elle pré- « fère sans doute un tel mari qu'elle a rencontré en se promenant; car « elle méprise sa nation, et refuse sa main aux plus nobles des Phéa- « ciensqui la recherchent. *> Voilà ce qu'ils diroient, et ce qui me couvriroit de honte. En effet, je blâmerois moi-même une fille qui tiendioit une pareille conduite, et qui paroltroit en public avec un homme à l'insu de ses parents, et avant que son mariage eût été célébré solennellement. Soyez donc attentif à ce que je vous dis. afin que mon père se presse de faciliter votre retour. Nous trouverons sur notre chemin un bois de peupliers consacré à Minerve. Il est arrosé d'une fontaine, et entouré d'une très-belle prairie. Là sont les jardins de mon père, éloignés de la ville de la distance d'où peut s'entendre la voix d'un homme. Vous vous arrêterez en cet endroit, et vous y attendrez autant de temps qu'il nous en faut pour nous rendre au palais. Quand vous jugerez que nous y sommes arrivées, entrez dans la ville, et demandez la maison d'Alcinoûs, mon père. Elle est facile à trouver, un enfant vous y conduiroit, car il n'y en a aucune qui l'égale en apparence et en beauté. Mais, lorsque vous aurez passé la cour et gagné l'entrée du palais, traversez vite tous les appartements jusqu'à ce que vous arriviez à celui de ma mère. Vous la trouverez auprès d'un grand feu, appuyée contre une colonne, et filant des laines couleur de pourpre. Toutes ses esclaves sont à ses côtés, ainsi que mon père, que vous verrez assis sur un trône magnifique. Ne vous arrêtez point à lui; mais allez embrasser les genoux de ma mère, afin d'obtenir par sa protection les moyens les plus sûrs et les plus prompts de retourner dans votre pays. Si elle vous reçoit favorablement, livrez-vous à la douce espérance de revoir bientôt vos parents, vos amis et votre patrie. »

En finissant ces mots, Naucicaa pousse ses mulets; ils quittent à l'instant le rivage, ils courent, et de leurs pieds touchent légèrement la terre. Mais elle ménage les coups, et conduit les coursiers de manière qu'Ulysse et ses femmes puissent la suivre à pied. Le soleil se couche. Ulysse entre dans le bois, il s'y assoit, et fait cette prière à la fille de Jupiter: «Déesse invincible, exaucez-moi : vous ne m'avez point écouté pendant que j'étois poursuivi par la colère de Neptune; soyez-moi aujourd'hui favorable; faites que je sois bien reçu des Phéaciens; faites que j'excite leur compassion.» Pallas l'exauça; mais elle ne lui apparut cependant pas. Elle redoutoit le dieu de la mer, toujours irrité contre Ulysse, toujours opposé à son retour dans ses États.

270 l'odyssée.

Ainsi prioit Ulysse : cependant Nausicaa arrive au palais de son père. Elle n'est pas plus tôt entrée dans la cour, que ses frères, beaux comme des immortels, s'empressent de l'entourer. Les uns détellent les mulets, les autres transportent ses habits. Elle monte dans son appartement; Euryméduse y allume du feu. Des vaisseaux partis d'Épire avoient enlevé cette vieille femme, et l'on en avoit fait présent à Alcinous, parce qu'il commandoit aux Phéaciens, et que le peuple l'écoutoit comme un oracle. Elle avoit élevé Nausicaa dans le palais de son père : alors elle étoit occupée à lui faire du feu, et à lui préparer à souper. Ulysse ne tarde point à se mettre en route pour la ville : Minerve répandit autour de lui un épais nuage, de peur que quelque Pftéacien ne lui dît des paroles de raillerie, ou ne lui fit des demandes indiscrètes. Cette déesse, ayant pris la forme d'une jeune fille qui tient une cruche à la main, s'approche de lui au moment où il entre dans la ville. Ulysse la questionne en cette manière : a Ma fille, ne pourriez-vous pas me conduire chez Alcinous, qui commande dans cette ville? Je suis étranger, je viens d'un pays fort éloigné, et je ne connois aucun des habitants de ce pays. — Je vous mènerai volontiers au palais d'Alcinoùs, lui répondit Minerve : nous logeons dans son voisinage. Mais gardez le silence; je vais marcher la première: si vous rencontrez quelqu'un, ne lui parlez point. Les Phéaciens reçoivent assez mal les étrangers, ils aiment peu ceux qui viennent des autres pays. Ils ont une grande confiance dans leurs vaisseaux, avec lesquels ils fendent les flots de la mer; car Neptune leur a donné des navires aussi légers que les airs et que la pensée. »

En finissant ces mots, Minerve s'avance la première. Ulysse suit la déesse. Les Phéaciens ne l'aperçoivent pas, quoiqu'il marche au milieu d'eux. C'est que la fille de Jupiter l'avoit enveloppé d'un nuage qui le déroboit aux yeux. Le roi d'Ithaque regardoit avec étonnement le port, les vaisseaux, les places, la longueur et la hauteur des murailles. Quand ils furent arrivés tous deux à la demeure magnifique d'Alcinoùs, la déesse dit à Ulysse : a Étranger, voilà le palais où vous m'avez commandé de vous mener. Vous y trouverez à table avec le roi les principaux des Phéaciens. Entrez sans crainte. Un homme confiant réussit plus sûrement dans tout ce qu'il entreprend. Vous vous adresserez d'abord à la reine : elle se nomme Arété, et elle est de la même maison qu'Alcinoùs. Nausithoûs étoit, comme vous le savez, fils de Neptune et de Péribée, la plus belle de toutes les femmes, et la plus jeune fille de cet Eurymédon qui régna sur les superbes Géants. Il fit périr tous ses sujets dans les guerres injustes et téméraires qu'il entreprit; il y périt lui-même. Neptune, devenu amoureux de sa fille, en eut Nausithoûs, qui fut roi des Phéaciens et père de Rhexenor et d'Alcinoùs. Apollon tua Rhexenor dans son palais. Il n'avoit qu'une fille qui s'appeloit Arété, et c'est elle qu'Alcinoùs a épousée. Il l'honore tellement, que nulle femme au monde n'est ainsi honorée de son mari. Ses amis.

ses enfants , les peuples ont un grand respect pour elle. On reçoit ses réponses, quand elle marche dans la ville, comme on recevroit celles d'une déesse. Elle a l'esprit excellent. Tous les différends qui s'élèvent entre ses sujets, elle les termine avec sagesse : si vous pouvez vous la concilier et gagner son estime, espérez de voir tous vos souhaits accomplis. >»

Minerve, ayant ainsi parlé, disparut, quitta la Schérie; et, prenant son vol vers les plaines de Marathon, elle se rendit à Athènes, et alla visiter la célèbre cité d'Érechthée.

Ulysse entre alors dans le palais: il ne peut, en#y entrant, se défendre des mouvements de surprise et de crainte qui l'agitoient. Toute la maison d'Alcinoùs jetcit un éclat semblable à celui que répand le soleil ou la lune. Les murs étoient d'airain; autour régnoit une corniche d'azur; une porte d'or fermoit le palais; elle tournoit sur des gonds d'argent, et étoit appuyée sur un seuil de cuivre. Le dessus étoit d'argent et la corniche d'or. Aux deux côtés de la porte on voyoit deux chiens d'argent de la main de Vulcain : ils gardoient toujours le palais, n'étant sujets ni à la mort ni à la vieillesse. Le long des murailles il y avoit des sièges bien affermis , depuis la porte jusqu'aux coins: ils étoient garnis de tapis délicatement faits par les femmes d'Arété. Là étoient assis les plus considérables des Phéaciens. Ils faisoient un superbe festin, et célébroient une fête qui revenoit tous les ans. Sur de magnifiques piédestaux étoient des statues d'or, représentant déjeunes hommes debout et tenant à la main des torches allumées pour éclairer la table du festin. Il y avoit dans le palais cinquante belles esclaves : les unes avec une grosse pierre brisoient le froment ; les autres travailloient à faire des toiles. Elles étoient assises à la suite l'une de l'autre, et l'on voyoit leurs mains se remuer en même temps, comme les branches des plus hauts peupliers quand ils sont agités par les vents. Les étoffes qu'elles travaillent étoient d'une finesse et d'un éclat qu'on ne pouvoit se lasser d'admirer. L'huile, tant elles étoient serrées, auroit coulé dessus sans les pénétrer. Car autant que les Phéaciens surpassent les autres hommes dans l'art de conduire un vaisseau léger sur la vaste mer. autant leurs femmes excellent-elles dans les ouvrages de tapisserie. Minerve les a remplies d'adresse et d'industrie pour ces travaux.

De la cour on entre dans un grand jardin de plusieurs arpents : une haie vive l'entoure et le ferme de tous côtés. Il est planté de grands arbres chargés de fruits délicieux. On y voit des poiriers, des grenadiers, des orangers, des figuiers d'une rare espèce, des oliviers toujours verts: ils ne sont jamais sans fruits, ni en hiver, ni en été. Un doux zéphyr entretient leur fraîcheur: il fait croître les uns, et donne aux autres la dernière maturité. On voit des poires mûrir quand d'autres poires sont passées; les figues succèdent aux figues; et l'orange, la grenade, à la grenade et à l'orange. Dans les mêmes vignes il y en a une partie sèche qu'on couvre de terre, une autre qui fleurit et qu'on découvre pour être échauffée par le soleil, une autre dont on cueille les grappes, et une autre enfin dont on presse le raisin; on en voit

2? 2 l'odyssée

qui commencent à fleurir, et à côté on en voil qui sont remplies de grains et d'un jus délicieux.

Le jardin est terminé par un potager très-bien cultivé, très-abondant en légumes de toutes les saisons de Tannée. Il y a deux fontaines: Tune arrose tout le jardin en se partageant en plusieurs canaux; l'autre va se décharger à la porte du palais, et communique les eaux à toute la ville. Tels étoient les présents que les dieux avoient faits à Alcinoûs.

Ulysse ne se lassoit point de les admirer. Après avoir contemplé toutes c°s beautés, il pénètre dans le palais, et trouve les Phéaciens armés de coupes, et faisant des libations à Mercure; c'étoit les dernières du festin, et ils les réservoient pour cette divinité, afin qu'elle leur procurât le repos de la nuit quils se disposoient à goûter. Ulysse, toujours couvert du nuage dont Minerve l'avoit enveloppé , s'avance sans être aperçu. 11 s'approche d'Arété et d'Alcinoûs, embrasse les genoux de la reine: aussitôt l'air obscur qui Tentouroit se dissipe. Les Phéaciens. étonnés de le voir tout à coup, demeurent dans le silence; ils le regardent avec surprise; et Ulysse, tenant toujours les genoux de la reine, lui parle en ces termes:

« 0 Arété, ô fille du divin Rhexenor, après avoir échappé aux maux les plus cruels, je viens implorer votre secours, celui de votre mari et de toute cette auguste assemblée. Que les dieux vous donnent une vie heureus-e ! Puissiez-vous laisser à vos enfants les richesses de vos palais et les honneurs que vous avez reçus de vos peuples! Je vous conjure de me faire revoir bientôt ma patrie, car il y a longtemps que je souffre, éloigné de tout ce que j'aime. »

Ayant ainsi parlé, il se retira contre le foyer, se tenant assis sur la cendre proche du feu : tout le monde se taisoit. Enfin le vieil Echénus, le plus sage des Phéaciens, et qui les surpassoit tous en savoir et en éloquence, prit la parole et dit :

a Alcinoûs, il n'est point convenable de laisser cet étranger couché sur la cendre. Les conviés attendent vos ordres. Relevez-le donc, et faites-le asseoir sur un de ces sièges d'argent. Commandez aux hérauts de verser du vin, afin que nous fassions des libations au dieu qui lance la foudre et qui accompagne les étrangers. Que la maîtresse de l'office lui serve une table couverte des mets les plus exquis. »

Alcinoûs n'eût pas plus tôt entendu ces paroles, qu'il alla prendre Ulysse par la main : il le relève, il le place à ces côtés sur un siège magnifique qu'il lui fit céder par son fils Laodamas, qui étoit assis près de lui, et qu'il aimoit plus que tous ses autres enfants. Une belle esclave verse de l'eau d'une aiguière d'or sur un bassin d'argent, et donne à laver à Ulysse. Elle dresse ensuite une table; et une autre femme, qui avoit un air vénérable, la couvre de ce qu'elle a de meilleur. Ulysse en profite avec reconnoissance. Alcinoûs prend alors la parole, et dit à un de ses hérauts: * Pontonoûs, remplissez une urne de vin, et distribuez-le à tous les convives, afin que nous fassions des libations à Jupiter, le puissant protecteur des étrangers et des suppliants. »

Il dit: Pontonoùs obéit. Les libations finies, et chacun des convives ayant bu autant qu'il vouloit, Alcinoûs leur parla encore ainsi : « Écoutez-moi, chefs des Phéaciens. Puisque le repas est fini, vous pouvez vous retirer, il en est temps, et vous pouvez vous aller jeter dans les bras de Morphée. Demain nous assemblerons un plus grand nombre de vieillards, nous traiterons notre nouvel hôte dans le palais, nous offrirons des sacrifices aux dieux, et puis nous songerons à son retour, ifin que, délivré de peines et d'afflictions, il ait la consolation et la oie de voir, par notre secours, sa chère patrie, et qu'il y arrive, quelque éloigné qu'elle soit, sans éprouver rien de fâcheux dans le voyage. Lorsqu'il sera chez lui, il attendra paisiblement ce que la destinée et les Parques inexorables lui ont préparé dès le moment de sa naissance. Peut-être est-ce quelque dieu descendu du ciel qui paraît sous la figure de cet étranger. Les dieux se déguisent souvent; ils viennent au milieu de nous quand nous leur immolons des hécatombes; ils assistent alors à nos sacrifices, et mangent avec nous comme s'ils étoient mortels. Quelquefois on ne croit trouver qu'un voyageur, et les dieux se découvrent ; mais c'est quand nous tâchons de leur ressembler par nos vertus, comme les Cyclopes se ressemblent tous par leur injustice et par leur impiété. »

Ulysse reprit aussitôt: « Ayez d'autres sentiments, Alcinoûs: je ne suis en rien semblable aux dieux, ni par le corps, ni par l'esprit; vous ne voyez qu'un homme mortel persécuté par les plus grandes et les plus déplorables infortunes. Non, et vous en conviendriez si je vous raoontois les maux que j'ai endurés par l'ordre des dieux; non, personne n'a plus souffert que celui qui réclame aujourd'hui votre bienfaisance. Mais laissons ces tristes détails: permettez que je satisfasse à la faim qui me dévore, quoique je sois noyé dans l'affliction. Il n'y a point de nécessité plus impérieuse que ce besoin. La tristesse, les pertes les plus désastreuses, les malheurs les plus opiniâtres, rien ne fait oublier de la satisfaire. Elle commande en ce moment, et je cède à son pouvoir. Mais vous, princes hospitaliers, demain, dès que l'aurore paroîtra , daignez me fournir les moyens de retourner dans ma patrie. Quelques maux que j'aie endurés, pourvu que je la voie encore, je consens à perdre la vie. »

Il dit, et tous les Phéaciens applaudirent, et se promirent de seconder les désirs de cet étranger, qui venoit de parler avec tant de force et de sagesse. Les libations étant donc faites, ils se retirèrent pour aller goûter les douceurs du sommeil. Ulysse demeura dans le palais; Arétô et Alcinoûs ne le quittèrent point. Pendant qu'on ôtoit les tables, la reine le fixa plus attentivement; et ayant reconnu le manteau et les habits dont il étoit revêtu, et qu'elle avoit faits elle-même avec ses femmes, elle lui adressa la parole : « Étranger, permettez-moi, lui ditelle, de vous demander qui vous êtes, d'où vous venez, qui vous a donné ces habits. Ne m'avez-vous pas dit que la tempête vous a jeté sur nos rivages?

— Grande reine, répondit le prudent Ulysse, il me seroit difficile de ous raconter les malheurs sans nombre dont les dieux m'ont accablé; l'il ix .«. - i. 18

mais je vais répondre à ce que vous me demandez. Très-loin d'ici, au milieu delà mer, il y a une grande île nommée Ogygie; elle est habitée par Calypso, fille d'Atlas. C'est une puissante et redoutable déesse. Aucun dieu ni aucun homme n'a de commerce avec elle. La fortune ennemie me conduisit seul en ce lieu. Jupiter, du feu de son tonnerre, avo't brûlé mon vaisseau. Tous mes compagnons périrent à mes yeux. Dans ce péril, je saisis une planche du débris de mon naufrage : neuf jours entiers je fus, sans la quitter, le jouet des flots irrités; enfin le dixième, pendant l'obscurité de la nuit, les dieux me poussèrent sur les côtes d Ogygie. Calypso me reçut, me traita très-favorablement, m'oArit même de me rendre immortel et de me garantir de la vieillesse. Mais ces offres ne me touchèrent point. Je passai sept ans entiers auprès d'elle, arrosant tous les jours de mes larmes les habits que m'avoit donnés cette nymphe. La huitième année, contre mon attente, elle me pressa de partir : Jupiter avoit changé ses dispositions, et Mercure étoitvenu lui signifier les ordres du maître des dieux et des hommes. Elle me renvoya sur un vaisseau, me fit beaucoup de présents, me donna du vin, des viandes, des habits, et fit souffler un vent favorable. Je voguai heureusement pendant dix-sept jours : le dix-huitième, je découvrois déjà les noirs sommets des montagnes de la Phéacie; mon cœur étoit transporté de joie. Hélas! je n'étois pas au terme de mes maux; Neptune m'en préparoit de nouveaux. Pour me fermer le chemin de ma patrie, il déchaîna les vents contre moi, il souleva les flots. Les vagues en courroux ne me permirent pas longtemps de demeurer sur mon frêle navire. Je l'invoquai en vain; je'remplissois inutilement l'air de mes cris; un tourbillon brisa mon vaisseau, je tombai dans la mer, les vagues me poussèrent contre le rivage. Mais, comme j'étois prêt à sortir de l'eau, un flot me rejeta avec violence contre d'énormes rochers. Je m'en éloignai; et nageant encore, et à force de bras et d'adresse, j'arrivai à l'embouchure du fleuve. Là je découvris une retraite sûre, commode et à l'abri des vents : je gagnai la terre, où j'abordai presque sans vie. J'y repris mes esprits; et, lorsque la nuit fut venue , je m'éloignai du fleuve et me couchai dans les broussailles. J'amassai des feuilles pour me couvrir, et un dieu versa un doux sommeil sur mes paupières. Je dormis 1oute la nuit et la plus grande partie du jour. Je ne me réveillai que lorsque le soleil étoit lui-même presque au moment de se coucher. J'aperçus alors les femmes de la princesse votre fille qui jouoient ensemble : elle paroissuit au milieu d'elles comme une déesse. Je la conjurai de me secourir, je la trouvai pleine d'humanité. Devois-je m'attendre à tant de générosité de la part d'une jeune personne que je voyois par hasard et pour la première fois? On est d'ordinaire très-inconsidéré à cet âge. Elle me fit donner des viandes, du vin, des habits, des parfums, et me fit laver dans le fleuve. Voilà la vérité pure . et tout ce que l'affliction qui me suffoque me permet de vous apprendre.

— Cher étranger, reprit Alcinous. je serois encore plus content de ma fille, si elle vous avoit conduit elle-même avec ses femmes. Ne le devoit-eilepas, puisque c'étoit la première personne que vous rencon-

triez et dont vous imploriez le secours?— Grand roi, répond Ulysse, ne la blâmez pas. Elle m'avoit prié de la suivre : c'est moi qui ne l'ai pas voulu, de peur qu'en me voyant avec elle, vous ne désapprouvassiez sa conduite. Des malheureux comme moi appréhendent tout.

— Étranger, dit Alcinous, je ne suis pas porté à tant de défiance, et le parti de l'humanité me paroît toujours le meilleur. Plût à Jupiter, à Minerve et à Apollon, quêtant tel que vous paroissez, et ayant les mêmes sentiments que vous m'inspirez, vous voulussiez épouser ma fille et demeurer avec nous! Je vous donnerais un beau palais et de grandes richesses, si vous vouliez fixer ici votre séjour. Cependant ni moi ni aucun de nos Phéaciens ne vous y retiendra malgré vous : le dieu de l'Olympe le désapprouverait. Demain donc, sans différer, tout sera prêt pour votre retour. Dormez en attendant, dormez avec sûreté. Mes nautonniers profiteront du temps le plus favorable pour vous ramener dans votre patrie. Us y réussiront, dussiez-vous aller au delà del'Eubée. qui est, comme nous le savons, fort éloignée de nous. Quelques-uns de nos pilotes y ont déjà pénétré, et conduit Rhadamanthe , lorsqu'il alla visiter Titye, le fils de la Terre. Us le menèrent, et, malgré cette longue distance, en revinrent le même jour.

« Vous connoîtrez vous-même de quelle bonté sont nos vaisseaux, et avec quelle adresse nos jeunes Phéaciens frappent la mer de leurs rames. » Ainsi parla Alcinous. La joie se répandit dans le cœur d'Ulysse, et, s'adressant à Jupiter, il s'écria : « 0 dieu! si Alcinous accomplit ce qu'il promet, sa gloire sera immortelle, et moi je reverrai ma patrie. »

Vers la fin de ce doux et paisible entretien , Arété commanda à ses femmes de dresser un lit sous le beau portique du palais, de le garnir de belles étoffes de pourpre, d'étendre dessus et dessous des peaux el des couvertures très-fines. Elles sortent aussitôt tenant à la main des flambeaux allumés; et quand tout fut arrangé, elles vinrent en avertit Ulysse. Il se retira, les suivit sous le superbe portique, où tout étoil préparé pour le recevoir.

Alcinous le quitte aussi, pour aller se reposer auprès d'Arété, dam l'appartement le plus reculé de son palais.

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