‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 187 sur 236 · LIVRE Vin · texte numérisé non relu

LIVRE Vin

modocus cessoit de chanter, Ulysse essuyoit ses yeux, se découvroit le visage, prenoit une coupe, et faisoitdes libations aux dieux immortels. Mais lorsque les Phéaciens, charmés d'entendre ce chantre divin, le pressoient de recommencer, Ulysse recommençoit aussi à répandre des larmes, et s'efforçoit de les cacher. Aucun des conviés ne le remarqua, à l'exception d'Alcinoûs, qui avoit fait asseoir son hôte à côté de lui Les soupirs qui lui échappoient l'avoient pénétré; et, pour les faire cesser, s'adressant aux convives, il leur dit : « Je crois, chers Phéa* ciens, que vous ne voulez plus manger, et q.ue vous avez assez entendu de musique, qui est cependant l'accompagnement le plus agréable des festins. Sortons donc de table; montrons à cet étranger notre adresse dans les jeux et les exercices, afin que, de retour dans sa patrie, il puisse raconter à ses amis combien nous surpassons les autres nations dans les combats du ceste, à la lutte, à la course et à la danse. »

Il se lève en même temps, il sort de son palais : les Phéaciens le suivent. Pontonoûs suspend à une colonne la lyre de Démodocus, le prend par la main, le conduit hors de la salle du festin, et le mène par le chemin que tenoient les Phéaciens pour aller voir et admirer les exercices qu'on venoit d'annoncer. Ils arrivèrent dans une place immense; une foule innombrable de peuple s'y étoit déjà rassemblée. Plusieurs jeunes gens alertes et très-bien faits se présentent pour disputer le prix.

C'étaient Acronée, Euryale, Élatrée, Nautès, Prumnès, Anchiale, fils du constructeur Polynée, Cretmès, Pontés, Prorès, Thoon, Anabesinès, Amphiale, semblable au dieu terrible de la guerre, et Naubolide, qui, après le prince Laodamas, surpassoit tous les Phéaciens en force et en beauté. Les trois fils d'Alcinoûs se présentèrent aussi, Laodamas, Halius et le divin Clytonée. Voilà ceux qui se levèrent pour la course. On leur désigna la carrière qu'il falloit parcourir. Ils partent tous en même temps, ils volent, et font lever en courant des nuages de poussière qui les dérobent presque aux yeux des spectateurs. Mais Clytonée, plus agile qu'eux, les devance, et les laisse tout aussi loin derrière lui que de fortes mules, traçant des sillons dans un champ, laissent derrière elles des bœufs pesants et tardifs.

Après la course, on vint au pénible exercice de la lutte, Euryale obtint la palme. Amphiale fît admirer à ses concurrents mêmes sa grâce et sa légèreté à la danse; Élatrée remporta le prix du disque et Laodamas celui du ceste.

Après ces premiers essais, Laodamas prit la parole, et leur dit :« Mes amis, demandons à cet étranger s'il ne s'est point appliqué à quelquesuns de nos exercices. Il est très-bien fait; ses jambes, ses cuisses, ses mains, ses épaules, marquent une grande vigueur. Une manque point de jeunesse, mais peut-être est-il affoibli par les grandes fatigues qu'il a essuyées. Les travaux de la mer sont, à ce que je pense, ce qui épuise 'e plus un homme, quelque robuste qu'il puisse être.

— Vous avez raison, répond Euryale à Laodamas; j'approuve fort la pensée qui vous est venue. Allez donc, et provoquez vous-même

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votre hôte. » A. ces mots, le brave fils d'Alcinoûs s'élance au milieu de l'assemblée, et parle à Ulysse en ces termes : « Venez, généreux étranger, et entrez en lice si vous savez quelques-uns de nos jeux; et vous paraissez les savoir tous. Pour moi, je ne vois rien de plus glorieux pour un homme que de réussir dans les exercices du corps. Venez donc vous éprouver contre nous. Éloignez la tristesse de votre esprit, votre départ ne sera pas longtemps différé. On a déjà lancé à l'eau le vaisseau qui doit vous porter, et vos rameurs sont tout prêts. » • Le prudent Ulysse lui répondit : a Laodamas, pourquoi vous moquez-vous de moi en me faisant cette proposition? Je suis bien plus occupé de mes maux que de vos combats. Quel souvenir amer et désolant que celui de tout ce que j:ai souffert! je ne parois ici que pour solliciter le secours dont j'ai besoin pour m'en retourner. Que le roi, que le peuple exaucent mes vœux, et je n'ai plus rien à désirer. »

Euryale réplique inconsidérément : a Vous ne vous êtes donc pas formé à ces combats établis chez toutes les nations célèbres? ft'auriezvous passé votre vie qu'à courir les mers peur trafiquer ou pour piller? N'auriez-vous commandé qu'à des matelots, et songé qu'à tenir registre de provisions, de marchandises et de profits? Vous n'avez effectivement pas l'air et le ton d'un athlète ou d'un guerrier. »

Ulysse, le regardant avec des yeux pleins d'indignation, lui dit : « Jeune homme, vous vous oubliez : quels propos vous osez me tenir sans me connoître! Nous ne le voyons que trop, les dieux partagent et divisent leurs faveurs. Il est rare qu'on trouve rassemblés dans un seul homme la bonne mine, le bon esprit et l'art de bien parler. L'un manque de beauté, mais les dieux l'en dédommagent par le talent de la parole; il se distingue et se fait admirer par son éloquence: il parle avec assurance; il ne lui échappe rien qui l'expose au repentir; il s'exprime avec une douceur et une modestie qui entraînent et persuadent la multitude; il est l'oracle des assemblées; et, dès qu'il paroît. on le suit comme une divinité. Un autre a la beauté des immortels, mais les grâces ne sont pas répandues sur ses lèvres. N'en êtes-vous pas une preuve? Vous êtes parfaitement bien fait, et je ne vois pas ce que les dieux mêmes pourraient ajouter à vos avantages extérieurs. Mais vous manquez de discrétion, vous parlez légèrement, et je n'ai pu vous entendre sans colère. Non, je ne suis point ce que vous pensez, et les exercices que vous estimez tant ne me sont point étrangers. J'y excellois même dans ma jeunesse. L'âge et les revers, les fatigues de la mer et d'une longue guerre que j'ai soutenues, car il y a longtemps que le malheur me poursuit, ont épuisé mes forces. Cependant, quelque affoibli que je sois, je veux entrer en lice: vos reproches m'ont vivement piqué; ils ont réveillé mon courage. » Il dit; et s'avançant brusquement, sans se débarrasser même de son manteau, il prend un disque beaucoup plus grand, plus épais et plus pesant que ceux dont se servoient les Phéaciens : après lui avoir fait faire plusieurs tours avec le bras, il le pousse d'une main si forte, que la pierre siffle en fendant les airs, et que plusieurs Phéaciens tombèrent, étonnés de la force avec laquelle elle fut ietée. Le disque ainsi poussé passe de très-loin les

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