LITRE VIII
tenez bien votre parole. Je ne puis vous exprimer le plaisir qu'ils me font et l'admiration qu'ils me causent. »
Alcinoûs parut touché de cet éloge; et s'adressant aux Phéaciens, il leur dit: « Cet étranger me semble un homme sage et d'une rare prudence; faisons-lui, selon l'usage pratiqué pour les hôtes d'un grand mérite, faisons-lui des présents convenables. Vous êtes ici douze princes de la nation, qui la gouvernez sous moi, qui suis le treizième. Que chacun de nous lui offre un manteau, une tunique bien lavée, et un talent d'or. Apportons-les au plus vite, afin que, touché de notre générosité, ce soir il se mette à table avec plus de joie. J'exhorte aussi Euryale à l'apaiser par des excuses et par des présents, car il a manqué à la justice et aux égards qu'il lui devoit. »'
11 dit: tous les princes approuvent Alcinoûs, et chacun d'eux commande aussitôt à son héraut d'aller prendre les présents. Euryale luimême, s'adressant à Alcinoûs, promet de donner à Ulysse la satisfaction qu'on exige. Il lui présente une épée d'un acier très-fin, dont la poignée est d'argent, et le fourreau couvert d'un ivoire merveilleusement travaillé. « J'espère, dit- il à Ulysse, que vous ne trouverez pas cette arme indigne de vous: acceptez-la, ô mon père! et s'il m'est échappé quelques reproches que vous ne méritez pas, que les vents les emportent, et qu'ils sortent pour toujours de votre mémoire. Fassent les dieux que vous ayez bientôt la consolation de revoir votre femme et votre patrie! N'y a-t-il pas assez longtemps que le malheur vous persécute et vous tient éloigné de tout ce qui vous aime? — Cher Euryale, repartit Ulysse, je prie les dieux de vous combler de joie et de prospérité. Puissiez-vous ne sentir jamais le besoin de cette épée! Tout ce que vous m'avez dit est réparé par le don magnifique que vous me faites, et par les douces paroles qui l'accompagnent. » En achevant ces mots, le roi d'Ithaque met à son côté cette riche épée. Le soleil alloit se coucher : les autres présents arrivent, portés par des hérauts. On les dépose aux pieds d'Alcinoûs; ses enfants les prennent et les portent eux-mêmes chez la reine. Le roi marchoit à leur tête. Lorsqu'ils furent arrivés dans l'appartement d'Arété, et qu'on eut placé et fait asseoir les chefs des Phéaciens, Alcinoûs dit à la reine: « Ma femme, faites apporter ici la plus belle de mes cassettes, mettez-y un beau manteau et une tunique neuve. Ordonnez à vos esclaves de faire chauffer de l'eau; il faut faire baigner notre hôte, étaler ensuite et ranger proprement nos présents. J'espère que ce beau coup d'œil lui donnera une joie secrète, et le préparera à goûter mieux le plaisir de la table et de la musique. Pour moi, je le prie d'accepter une belle coupe d'or, afin qu'il se souvienne de moi, et qu'il fasse tous les jours des libations à Jupiter et aux autres dieux. »
La reine commande aussitôt à ses femmes de mettre un trépied sur le feu: elles obéissent, portent un grand vaisseau d'airain, le remplissent d'eau, mettent dessous beaucoup de bois. Dans un moment la flamme s'élève, et l'eau commence à frémir.
Cependant Arété se fait apporter une belle cassette pour Ulysse : elle y dépose les habits, l'or, tous les présents des Phéaciens; elle y ajoute
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pour elle-même une tunique et un manteau magnifique. Quand tout fut rangé avec beaucoup d'ordre, la reine lui dit: « Considérez tout ce que cette cassette renferme, mettez-y votre sceau, afin que dans le voyage on n'en dérobe rien pendant que vous dormirez dans votre vaisseau. ■
Le fils de Laërte . après avoir admiré tous ces riches présents, après en avoir marqué sa reconnoissance, baisse le couvercle de la cassette et la scelle d'un sceau merveilleux dont Circé lui avoit donné le secret. On l'avertit ensuite d'entrer dans le bain; il le trouve chaud: il en paroît ravi, car il n'en avoit point usé depuis qu'il étoit sorti de la grotte de Calypso. Alcinoûs ne lui laisse rien à désirer, et après que les femmes d'Arété l'ont fait baigner, après qu'elles lui ont prodigué les parfums les plus exquis, elles lui jettent de magnifiques habits. Ulysse quitte la salle des bains et se rend dans celle des festins. Nausicaa, dont la beauté égaloit celle des déesses mêmes, étoit à l'entrée de la salle. Dès qu'elle aperçut Ulysse, elle fut frappée d'étonnement, et lui dit: « Étranger, je vous salue. Quand vous serez arrivé dans votre patrie, ne m'oubliez pas; car je suis la première qui vous ai secouru, et c'est à moi que vous devez la vie. »
Ulysse lui répondit: « Belle Nausicaa, fille du grand Alcinoûs, que Jupiter me conduise auprès de ma femme et de mes amis, et je vous promets de me souvenir sans cesse de vous, et de vous adresser tous les jours des vœux comme à une déesse tutélaire à qui je dois la vie et mon bonheur. »
Après ce remerctment fait à Nausicaa, Ulysse s'assoit auprès d' Alcinoûs. On sert les viandes découpées, on mêle le vin dans les urnes : un héraut amène par la main Démodocus; il le place au milieu des convives, et contre une colonne qui lui servoit d'appui. Alors le fils de Laërte, s'adressant au héraut, prend la meilleure partie du morceau qu'on lui avoit servi par honneur, et le charge de le porter de sa part à Démodocus, et de lui dire que la tristesse qui flétrit son âme ne le rend point insensible à ses chants divins. « Les chantres comme lui, ajoute Ulysse, doivent être chéris et honorés de tous les hommes. Ce sont les Muses qui les inspirent, et ils en sont les principaux favoris. »
Il dit, et le héraut s'acquitte de sa commisson. Démodocus est toucné de cette attention. Les convives se livrent au plaisir de la bonne chère; et quand l'abondance eut chassé la faim, Ulysse adresse la parole à Démodocus. « Il n'y a point d'hommes, lui dit-il, qui méritent plus de louanges que vous. Vous êtes instruit par les Muses, ou plutôt par Apollon lui-même. Quand vous auriez été au siège de Troie, quand du moins quelques-uns de ceux qui s'y sont le plus distingués vous en auroient parlé, vous ne pourriez pas chanter d'une manière plus touchante les travaux des Grecs, et tout ce qu'ils y ont fait et souffert Mais continuez, et racontez-nous, je vous prie, l'aventure du cheval de bois que construisit Épéus avec le secours de Minerve; de quelle manière Ulysse le fit conduire dans la citadelle, après l'avoir rempli de guerriers qui dévoient saccager Ilion. Si vous réussissez à nous dé*