‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 190 sur 236 · livre vm · texte numérisé non relu

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peindre ce merveilleux stratagème, je publierai partout que c'est Apollon qui tous a inspiré de si beaux chants. »

Aussitôt Démodocus, saisi d'un divin enthousiasme, se met à chanter. Il commence au moment que les Grecs mirent le feu à leurs tentes, et firent semblant de se retirer sur leurs vaisseaux. Ulysse, avec plusieurs des principaux capitaines, étoit au milieu de la ville, caché dans les flancs du cheval de bois, et les Troyens ont l'imprudence de le traîner jusque dans la citadelle. Après l'y avoir placé, ils délibérèrent autour de cette énorme machine, et il y eut trois avis: les uns vouloient qu*on la mit en pièces; les autres conseilloient de la préci piter du haut des remparts dans les fossés; et les troisièmes, de la conserver, et de la consacrer aux dieux pour les apaiser. Cet avis devoir prévaloir. Le destin avoit résolu la ruine de Troie, puisqu'il avoit permis qu'on fit entrer dans son enceinte ce colosse immense, avec 1er guerriers qui alloient y porter la désolation et la mort. Il chante ensuite comment les Grecs, sortis des flancs de ce cheval, comme d'une vaste caverne, saccagèrent la ville; il représente leurs plus braves héros portant partout le fer et la flamme. Il dépeint Ulysse semblable au dieu Mars, et courant avec Ménélas au palais de Déiphobus; le combat sanglant et longtemps incertain qu'ils y soutinrent, et la victoire qu'ils remportèrent par le secours de Minerve. Ainsi chantoit Démodocus. Ulysse fondoit en larmes, et son visage en étoit couvert. L'attendrissement qu'il éprouvoit n'étoit pas moins touchant que celui d'une femme qui. voyant tomber son mari combattant pour sa patrie et ses concitoyens, sort éperdue, et se jette en gémissant sur son corps expirant, le serre entre ses bras, et semble braver les ennemis cruels qui redou blent leurs coups, et préparent à cette infortunée une dure servitude, une longue suite de misères et de travaux. Uniquement occupée de sa perte présente, elle ne déplore qu'elle, elle se lamente, elle ne songe qu'à sa douleur actuelle. Ainsi pleuroit Ulysse. Les Phéaciens ne s'en aperçurent point: Alcinous. auprès de qui il étoit, fut le seul qui vit couler ses pleurs et qui entendit ses sanglots. Sensible à l'état où il lui paroissoit, il pria les convives de trouver bon qu'il fit cesser Démodocus. 'l Ce qu'il chante, dit-il, ne fait pas la même impression de plaisir sur tous les assistants. Depuis que nous sommes à table, et que ce divin musicien s'accompagne de la lyre, mon nouvel hôte n'a cessé de pleurer et de gémir. Une profonde tristesse s'est emparée de lui; écartons ce qui peut la causer: que Démodocus supende ses chants, et que cet étranger partage gaiement avec nous le plaisir que nous trouvons à le traiter. Cette fête n'est que pour lui; c'est pour lui que nous équipons un vaisseau; c'est à lui que nous adressons des présents: un étranger, un suppliant, doivent être regardés comme frères par tout homme qui a l'âme honnête et sensible. Mais, étrange.'-, ne refusez pas de répondre exactement à ce que je vais vous demander. Apprenezmoi le nom que votre père et votre mère vous ont donné, et sous lequel vous êtes connu de vos voisins: car tout homme, quel qu'il soit, en reçoit un en naissant. Dites-nous quelle est votre patrie, quelle est la ville que vous habitez, afin que nous vous v ramenions sur nos vais-

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seaux qui sont doués d'intelligence. Car il faut que vous sachiez que les vaisseaux des Phéaciens n'ont besoin ni de pilotes ni de gouvernail pour les conduire; ils ont de la connoissance comme les hommes, et savent les chemins des villes et de tous les pays; ils parcourent les plus longs espaces, toujours enveloppés d'épais nuages qui les empêchent d'être découverts par les pirates ou nos ennemis, et jamais ils n'ont à craindre ni les orages ni les écueils.

a Je me souviens seulement d'avoir entendu dire à mon père Nausithous que Neptune entreroit en colère contre nous, parce que nous devions nous charger trop facilement de reconduire tous les hommes, sans distinction, qui réclameroient notre secours^ et qu'il nous menaçoit qu'un jour, pour nous punir d'avoir ramené dans sa patrie un étranger qu'il n'aimoit pas, il feroit périr notre vaisseau, et que notre ville seroit écrasée par la chute d'une montagne voisine. Voilà la prédiction de cet honorable vieillard. Les dieux peuvent l'accomplir ou la laisser sans effet, selon leur volonté: racontez-nous à présent, san? déguisement, sans crainte, quelle tempête vous a fait perdre votre route: dans quelles contrées, dans quelles villes vous avez été; quels sont les peuples que vous avez trouvés cruels, sauvages, injustes; quels sont ceux qui vous ont paru humains et hospitaliers. Appreneznous pourquoi vous pleurez et vous soupirez quand vous entendez parler des Troyens et des Grecs. Les dieux, qui permirent la chute de cette fameuse ville, nous font trouver dans cette catastrophe de quoi les célébrer et nous instruire. Avez-vous perdu devant cette place un beau-père, un gendre, quelques autres parents encore plus proches? y auriez-vous vu périr un ami, compagnon d'armes, sage et fidèle? car un tel ami n'est pas moins digne qu'un frère de nos tendres et éternels regrets. »

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