LIVRE IX
viennent pour leurs affaires. S'ils avoient eu des vaisseaux, ils se seroient emparés de cette île, carie sol n'en est pas mauvais et dans la saison il peut porter toute sorte de fruits. Il y a des prairies grasses et fraîches qui s'étendent le long du rivage, les vignes y seroient excellentes, on recueilleroit dans son temps de gros épis de blé; tout y annonce \i fertilité. Elle a de plus un port sûr et commode, les câbles y sont inutiles, il n'y faut point jeter l'ancre ni y retenir les vaisseaux par de Ion gués cordes. Ils y demeurent jusqu'à ce que les pilotes veuillent les et faire sortir ou que l'haleine des vents les en chasse.
« A l'extrémité du port coule une eau très-pure ; sa source est dans un antre que des peupliers environnent. Nous abordâmes dans cet endroit sans l'avoir découvert. Un dieu nous y conduisit à travers les ténèbres de la nuit; nos vaisseaux étoient entourés d'une épaisse obscurité; la lune enveloppée de nuages ne jetoit point de lumière. Aucun de nous n'a voit aperçu cette Ile, et ce fut dans le port même que nous entendîmes le bruit des flots qui, après avoir frappé le rivage, revenoient sur eux-mêmes en mugissant. Dès que nous nous sentons en lieu de sûreté, nous plions les voiles, nous descendons sur la rive, nous y dormons jusqu'au jour. Le lendemain, l'aurore à peine levée, nous regardons l'Ile et nous la parcourons tout étonnés de sa beauté. Les nymphes, filles de Jupiter, firent partir devant nous des chèvres sauvages par troupeaux. Ce fut une ressource dont mes compagnons ne tardèrent pas à profiter. Ils volent chercher leurs arcs et leurs flèches suspendus dans les vaisseaux, et, nous étant partagés en trois bandes, nous nous- mettons à les poursuivre. Les dieux rendirent notre chasse heureuse. Douze vaisseaux me suivoient; je pris neuf chèvres pour chacun d'eux; mes compagnons en choisirent dix pour le mien. Nous passâmes toute la journée à boire et à manger. Le vin ne nous manquoit pas encore : nous en avions rempli de grandes cruches quand nous pillâmes la ville des Ciconiens.
a Nous découvrions aisément la terre des Cyclopes, qui n'étoit séparée de nous que par un petit trajet; nous voyions la fumée qui sortoit de leurs cavernes et nous entendions le bêlement de leurs troupeaux de brebis et de chèvres.
Cependant le soleil se couche; nous passons la nuit à terre sur Je bord de la mer. Quand l'aurore parut, j'assemblai mes compagnons et je leur dis : «Mes amis, attendez-moi ici; avec un seul de mes « vaisseaux je vais reconnottre la terre qui est si près de nous et les a hommes qui habitent cette contrée. Je vais m'assurer s'ils sont inhu- « mains et injustes , ou s'ils craignent les dieux et s'ils exercent l'hos- « pitalité. »
« Aussitôt je monte sur mon vaisseau; mes compagnons me suivent ils délient les câbles, s'assoient sur les bancs et font force de rames. Lorsque nous fûmes arrivés près d'une campagne peu éloignée, nous aperçûmes dans l'endroit le plus recuJ.j, assez près de la mer, une caverne profonde et entourée de lauriers épais. Il en sortit le cri de plusieurs troupeaux de moutons et de chèvres, et l'on entrevoyoit tout autour une basse-cour spacieux et creusée dans le roc. Elle étoit fermée
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par de grosses pierres et ombragée de grands pins et de hauts chênes. C'étoit l'habitation d'an énorme géant qui paissoit seul ses troupeaux loin des autres Cyclopes avec qui il n'avoit nul commerce. Toujours à l'écart, il mène une vie brutale et sauvage.
« Ce monstre est étonnant : il ne ressemble à aucun mortel, mais à une montagne couverte de bois qui s'élève au-dessus des auties montagnes ses voisines. Alors j'ordonnai à mes compagnons de m'attendre et de bien garder mon vaisseau. J'en choisis douze d'entre eux -des plus courageux et ye m'avançai, portant avec moi une outre remplie d'un vin délicieux. Il m'avoit été donné par Maron , fils d'Évanthès et prêtre d'Apollon, qu'on révère à Ismare. Par respect et par esprit de religion, j'avois épargné ce pontife, sa femme, ses enfants, et empêché qu'on ne profanât le bois consacré à Apollon et qu'on ne pillât la demeure du ministre de ses autels. Il me fit présent de cet excellent vin par reconnoissance et il y ajouta sept talents d'or, une belle coupe d'argent, remplit douze grandes urnes de ce breuvage délicieux et en fit boire abondamment à mes compagnons. Aucun de ses esclaves, aucun même de ses enfants ne connoissoit l'endroit où il étoit renfermé; lui seul avec sa femme et la maîtresse de l'office en avoit la clef. Quand on en buvoit chez lui, il y mettoit vingt mesures d'eau, et la coupe exhaloit encore une odeur céleste qui parfumoit toute la maison. Aussi ne pouvoit-on résister au plaisir et au désir de boire de cette liqueur quand on l'avoit goûtée.
« J'en pris une outre bien pleine et je l'emportai avec quelques autres provisions, car j'avois une sorte de pressentiment que l'homme que j'allois chercher étoit d'une force prodigieuse, et qu'il méconnoissoit également toutes les lois de l'humanité, de la justice et de la raison. En peu de temps nous arrivons dans sa caverne. Il n'y étoit pas, il avoit mené ses troupeaux aux pâturages. Nous entrons dans son antre, nous le visitons et nous y trouvons tout dans un ordre admirable. Des corbeilles pleines de fromages, des bergeries remplies d'agneaux et de chèvres, mais séparées et différentes pour les différents âges et les différents animaux : d'un côté étoient les petits, de l'autre les plus grands, d'un autre ceux qui ne faisoient que de naître. De grands vases étaient pleins de lait caillé. Tout étoit rangé, les bassins, les terrines déjà disposés pour traire les troupeaux quand il les ramèneroitdu pâturage.
« Alors mes compagnons me conjurèrent de prendre quelques fromages, d'enlever quelques moutons, de regagner promptement nos vaisseaux et de nous remettre en mer. J'eus l'imprudence de dédaigner leur conseil : les dieux m'en ont puni. Mais j'avois la curiosité ou plutôt la témérité de voir ce Cyclope. Je me flattois qu'il ne violeroit pas les droits de l'hospitalité et que j'en recevrois quelque présent. Quelle erreur! et que sa rencontre devint funeste à quelques-uns de mes compagnons!
a Nous demeurâmes donc dans la caverne; nous y allumâmes du feu pour offrir aux dieux des sacrifices, et, en attendant notre hôte, nous mangeâmes quelques fromages. Il arrive enfin; il portoit une énorme