LIVRE IX
charge de bois sec pour préparer son souper; il la jette à te/re en entrant, et cette charge tombe avec un si grand fracas que la peur nous saisit tous et que nous allons nous cacher dans un coin de la caverne. Polyphême y introduit ses troupeaux et, après avoir bouché sa demeure avec un rocher que vingt charrettes attelées des bœufs les plus forts auroient à peine ébranlé, il s'assoit, sépare les boucs et les béliers des brebis, qu'il se met à traire lui-même. Il fait ensuite approcher les agneaux de leurs mères, partage son lait, dont il verse une partie dans des corbeilles pour en faire des fromages, et se réserve l'autre pour le boire à son souper. Tout ce ménage étant fini, il allume du feu, nous aperçoit et nous crie : a Étrangers, qui êtes-vous? d'où « venez-vous? Est-ce pour le négoce que vous voguez sur la mer? Er- « rez-vous sur les flots à l'aventure pour piller inhumainement comme « des pirates et au péril de votre honneur et de votre vie? » Il dit; la crainte glaça notre cœur; son épouvantable voix, sa taille prodigieuse nous firent trembler. Cependant je me déterminai à lui répondre en ces termes : « Nous sommes Grecs, nous revenons de Troie; des vents a contraires nous ont fait perdre la route de notre patrie après laquelle a nous soupirons; ainsi l'a voulu Jupiter, le maître de la destinée « des hommes. Compagnons d'Agamemnon, dont la gloire remplit la « terre entière, nous l'avons aidé à ruiner cette ville superbe et à dé- « truire cet empire florissant. Traitez-nous comme vos hôtes, faitesa nous les présents d'usage ; nous nous jetons à vos genoux. Respectez a les dieux; nous sommes vos suppliants; souverez-vous qu'il y a dans a l'Olympe des vengeurs de ceux qui violent les droits de l'hospitalité; « sou venez- vous que le maître des dieux protège '.es étrangers et punit a ceux qui les outragent.
« — Malheureux, répond cet impie, il faut que tu viennes d'un pays a bien éloigné et où l'on n'ait jamais entendu parler de nous, puisque « tu m'exhortes à craindre les dieux et à traiter les hommes avec hu- « manité. Les Cyclopes se mettent peu en peine de Jupiter et des autres a immortels. Nous sommes plus forts et plus puissants qu'eux. La « crainte de les irriter ne te mettra point à l'abri de ma colère, non « plus que tes compagnons, si mon cœur de lui-même ne se tourne à « la pitié. Mais dis-moi où tu as laissé ton vaisseau; est-il près d'ici? « est-il à l'extrémité de l'Ile? Je veux le savoir. »
a Ces paroles étoient un piège qu'il me tendoit. J opposai la ruse à la ruse et je ne balançai pas à répondre que Neptune, qui de son trident soulève et bouleverse les flots, avoit brisé mon vaisseau en le poussant contre les rochers qui sont à la pointe de l'île. «Les vents, lui dis-je, et « les flots en ont dispersé les débris, et ce n'est que par les plus grands « efforts que moi et mes compagnons nous avons conservé la vie. »
« Le barbare ne me répond rien, mais il étend ses bras monstrueux et se saisit de deux de mes compagnons, les écrase contre une roche comme de jeunes faons. Leur cervelle rejaillit de tous côtés, leur sang inonde la terre. 11 les déchire en plusieurs morceaux, en prépare son souper, les dévore comme un lion qui a couru les montagnes sans trouver de proie. Il mange non-seulement lesc*""*, mais les entrailles
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et les os. A cette vue nous élevons les mains au ciel, nous tombons dans un affreux désespoir. Pour le Cyclope, content de ce repas détestable et de plusieurs cruches de lait qu'il avale, il se couche dans son între et s'endort paisiblement au milieu de ses troupeaux.
a Cent fois je fus tenté de me jeter sur ce monstre, et de lui percer le cœur de non épée. Ce qui me retint, ce fut la crainte de périr dans cette caverne. En effet, il nous eût été impossible de repousser l'énorme rocher qui en fermoit l'ouverture. Nous attendîmes donc dans Tinquiétude et dans la douleur le retour de l'aurore. Dès qu'elle parut, dès qu'elle commença à dorer la cime des montagnes, le Cyclope allume du feu, se met à traire ses brebis, approche d'elles leurs agneaux, fait son ouvrage ordinaire, et massacre deux autres de mes compagnons, dont il fait son dîner. 11 ouvre ensuite sa caverne, fait sortir ses troupeaux, sort avec eux, referme la porte sur nous avec cet horrible rocher qu'il remue avec la même aisance que si c'eût été le couvercle d'un carquois. Ce géant s'éloigne, et mène ses brebis paître sur des montagnes qu'il fait retentir de l'horrible son de son chalumeau.
«Renfermé dans cet antre, je méditai, avec ce qui me restoit de compagnons, les moyens de nous venger, si Minerve vouloit m'aider, et m'accorder la gloire de purger la terre de ce monstre. De tous les partis qui se présentèrent à mon esprit, voici celui qui me parut le meilleur. J'aperçus une longue massue d'olivier encore vert, que le Cyclope avoit coupée pour la porter quand elle seroit sèche. Elle nous parut semblable au mât d'un vaisseau de vingt rames. Elle en avoit l'épaisseur et la hauteur. J'en coupai moi-même environ la longueur de quatre coudées, et je chargeai mes compagnons de la dégrossir et de l'aiguiser par le bout. Ils m'obéissent. Quand elle fut dans l'état où je la voulois, je la leur retirai, j'y mis la dernière main, et après en avoir fait durcir la pointe au feu, je la cachai dans l'un des grands tas de fumier dont nous étions environnés. Ensuite je fis tirer au sort, afin que la fortune choisît ceux de mes compagnons qui auroient la hardiesse de m'aider à enfoncer le pieu dans l'œil du Cyclope quand ildormiroit. Le sort tomba sur les quatre plus intrépides. Je fus le cinquième et le chef de cette entreprise dangereuse.
«Cependant, vers le coucher du soleil, Polyphême revint. Il fait entrer tous ses troupeaux dans son antre. Il n'en laisse aucun à la porte, soit qu'il appréhendât quelque surprise; soit qu'un dieu le permit ainsi pour nous sauver du plus grand des dangers. Après qu'il eut fermé la caverne, il s'assoit, trait ses brebis à son ordinaire, et, quand tout fut fait, se saisit encore de deux de mes compagnons dont il fait son souper.
« Dans ce moment je m'approche de lui et lui présente une coupe 3n lui disant : « Prenez, Cyclope, et buvez de ce vin; vous devez en « avoir besoin pour digérer la chair humaine que vous venez de man- « ger. J'en avois-sur mon vaisseau une grande provision, et je desti- « nois le peu que j'en ai sauvé à vous faire des libations comme à un « dieu, si, touché de compassion pour moi, vous daigniez nfépargner, « et me fournir leg moyens de retourner dans ma patrie. Quelle cruauté