‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 196 sur 236 · LIVRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE IX

« antre, si je pouvois me venger des maux que m'a faits ce scélérat de a Personne! »

a Après ce discours, qui me parut bien long, il laissa passer le bélier. Dès que nous fûmes assez éloignés de la caverne pour ne rien craindre, je me détachai le premier de dessous le bélier; j'allai délier ensuite mes compagnons: et, sans perdre de temps, nous choisîmes ce qu'il y avoit de meilleur dans les troupeaux, que nous conduisîmes avec nous jusqu'à notre vaisseau. On nous vit reparoître avec joie, on y avoit presque perdu l'espérance de nous revoir; et quand on s'aperçut de ceux qui nous manquoient et qui avoient péri dans l'antre du Cyclope, on leur donna des larmes, on poussa des cris de regrets et de douleur. Je leur fis signe de les suspendre, de s'embarquer sans délai avec notre proie, et de s'éloigner promptement de ces tristes bords. Ils obéissent. Quand nous en fûmes à une certaine distance, mais cependant à la portée de la voix, j'élevai la mienne, et m'adressant à ?olyphême, je lui criai de toute ma force : a As-tu raison de te plaindre, i malheureux Cyclope? n'as-tu point abusé de tes avantages contre a nous? Nous étions foi blés, sans défense; nous réclamions les droits a de l'hospitalité. Tu n'as écouté ni ce que les dieux, ni ce que l'huit manité dévoient t'inspirer; tu as dévoré six de mes compagnons.

Jupiter s'est vengé par ma main : et cela n'étoit-il pas juste? »

«Ces reproches, qu'il entendit, l'enflammèrent de colère. Il détache de la montagne une roche énorme et la lance avec fureur jusqu'au devant de notre vaisseau : il en fut repoussé vers le rivage, par le mouvement violent que causa cette masse prodigieuse en tombant dans la mer. Nous allions nous briser contre ces bords escarpés, si je n'avois paré ce malheur en me saisissant d'un aviron pour éviter ce choc furieux, et pour gagner la haute mer: mes matelots me secondent; dociles à mes ordres, ils font force de rames. Mais, quand nous fûmes un peu avancés, je me mis à vomir encore des injures contre le Cyclope. Mes compagnons effrayés tâchent en vain de m'imposer silence. « Cruel ■ que vous êtes, me disent-ils, vous venez de nous exposer à périr; « quelle peine n'avons-nous pas eue à éviter le naufrage? et vous pro- « voquez encore la fureur de ce monstre! S'il entend votre voix et vos a insultes, n'est-il pas à craindre qu'il ne nous écrase, nous et nos a vaisseaux, en lançant de nouveau quelque énorme quartier de roche « contre nous? » Leurs remontrances ne m'arrêtèrent point. J'étois moi-même trop irrité; je lui criai donc encore : « Cyclope Polyphême, a si un jour quelqu'un te demande quel est le brave qui a osé t'arra- « cher l'œil, tu peux répondre que c'est Ulysse, roi d'Ithaque, fils de « Laërte, et le destructeur des villes. »

a Quand il entendit mon nom, il redoubla ses cris. « Les voilà donc « accomplis ces anciens oracles! diten gémissantle barbare Polyphême : a il y avoit autrefois parmi nous un nommé Télémus, fils d'Eurymus; « il excelloit dans l'art de deviner, et il a passé sa longue vie à prédire oc ce qui devoit nous arriver. Il m'avoit annoncé que je serois doulou- % reusement privé de la vue par les mains d'Ulysse. Sur cette prédic- « tion, je m'attendois à voir arriver un jour dans mon antre un cham-

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« pion digne, par sa taille et par sa vigueur, de se mesurer à moi; et « c'est un homme petit, foible, de peu d'apparence, qui, à l'aide d'un « breuvage séducteur, m'endort, et me prive de la lumière. Ah! viens, « Ulysse, viens, que je te fasse les présents de l'hospitalité, et que je a supplie Neptune avec toi de t'accorder un prompt retour dans ta pa- « trie. Ce dieu est mon père, il ne m'a jamais désavoué pour son fils; a il peut me guérir s'il le veut, et je n'attends ce bienfait d'aucun autre a dieu ni d'aucun homme.

« — Non, lui répondis-je, Neptune ne te guérira pas; ne t'en flatte « point, j'en suis sûr : et que ne le suis-je autant de t'arracherla vie et a de te précipiter dans le sombre royaume de Pluton! » Polyphême, piqué de cette nouvelle insulte, lève les mains au ciel; et s'adressant à Neptune, il lui dit :

« Grand dieu, qui ébranlez la mer jusque dans ses fondements, « écoutez-moi favorablement. Si je suis votre fils, si vous êtes mon « père, vengez-moi d'Ulysse, empêchez -le de retourner dans son pa- ' lais; et si les destins s'opposent au succès de ma prière, faites du

moins qu'il n'y arrive de longtemps, qu'il y parvienne alors en triste i équipage sur un vaisseau d'emprunt, seul, et après avoir vu périr tous « ses compagnons, et qu'il trouve enfin sa maison remplie de troubles « et de désordres. »

a II dit. Je n'ai que trop éprouvé par la suite que Neptune l'avoit exaucé. Le barbare aussitôt prend une roche plus grande que la première, la soulève, et la lance contre nous à tour de bras. Elle tombe auprès de nous. Peu s'en fallut qu'elle ne fracassât le gouvernail; les flots, soulevés par la chute de cette masse énorme, nous poussèrent vers l'île où nous avions laissé notre flotte, très-inquiète de notre longue absence. Nous abordons enfin, nous tirons notre vaisseau sur le sable, et descendons'sur le rivage. Mon premier soin fut de partager les moutons que nous avions enlevés au Cyclope. Tous mes compagnons en eurent leur part, et voulurent, d'un commun accord, me réserver et me donner à moi seul le bélier qui m'avoit sauvé. Je l'immolai, sur le bord de la mer, au maître souverain des dieux et des hommes. Il n'agréa pas sans doute ce sacrifice, car j'éprouvai bientôt de nouveaux malheurs; je perdis mes vaisseaux et mes compagnons.

« Nous passâmes le reste du jour à faire bonne chère, et à boire de mon excellent vin. Quand le soleil fut couché, et que la nuit eut répandu ses sombres voiles sur la terre, nous nous endormîmes sur le rivage même : et le lendemain, au premier lever de l'aurore, je fais embarquer tout mon monde; on délie les câbles, on se range sur les bancs, et, de nos avirons, nous fendons les flots écumeux. Nous voyons avec joie s'éloigner cette malheureuse contrée, et le souvenir des compagnons victimes de la fureur de Polyphême nous arrache encore des ttrmes de regret.

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