LIVRE IX
• vous venei d'exercer i Et qu; oser? désormais aborder dans voire lie, « puisque vous traitez les étrangers avec tant de barbarie? »
« Le monstre prend la coupe, la vide sans daigner me répondre, et m'en demande un second coup : a Verse, ajoute-t-il, sans l'épargner, «. et dis-moi ton nom, pour je te fasse un présent d'hospitalité en rea connoissance de ta délicieuse boisson. Notre terre porte de bon vin, a. mais il n'est pas comparable à celui que je viens de boire. C'est ce t< qu'il y a de plus exquis dans le nectar et dans l'ambroisie. » Ainsi parla le Cyclope. Je lui versai de cette liqueur jusqu'à trois fois, et trois fois il eut l'imprudence de vider son énorme coupe. Elle fit son effet, ses idées se brouillèrent. Je m'en aperçus; et m'approchant alors, je lui dis d'une voix douce : « Vous m'avez demandé mon nom, a il est assez connu dans le monde. Je vais vous l'apprendre, et vous « me ferez le présent que vous m'avez promis. Je m'appelle Personne; « c'est ainsi que me nomment mon père, ma mère et tous mes amis. a —Oh! bien, répliqua-t-il avec brutalité, tous tes compagnons seront « dévorés avant toi, et Personne sera le dernier que je mangerai. Voilà « le présent d'hospitalité que je lui destine. » Il dit, et tombe à la renverse; le sommeil, qui dompte tout, s'empare de lui; il vomit le vin et les morceaux de chair humaine qu'il avoit avalés. Je tire aussitôt du fumier le pieu que j'y avois caché, je le fais chauffer et durcir dans le feu, je parle à mes compagnons pour les soutenir et les encourager. Le pieu s'échauffe : tout vert qu'il est, il alloit s'enflammer. Je le saisis et me fais suivre et escorter des quatre que le sort m'avoit associés. Un dieu nous inpire une intrépidité surhumaine. Nous prenons le pieu, nous l'appuyons par la pointe sur l'œil du Cyclope; je pèse dessus, je l'enfonce et le fais tourner. Comme quand un charpentier perce une planche avec un vilebrequin, pour l'employer à la construction d'un vaisseau, il pèse sur l'instrument par-dessus, et ses compagnons au-dessous le font tourner en tous les sens avec sa courroie : de même nous agitons la pointe embrasée de cet énorme pieu, en la faisant pénétrer jusqu'au fond de l'œil du Cyclope. Le sang sort en abondance; les sourcils, les paupières, la prunelle, deviennent la proie du feu; on entend un sifflement horrible et semblable à celui dont retentit une forge lorsque l'ouvrier plonge dans l'eau froide une hache ou une scie ardente, pour les tremper et les endurcir. Le tison siffle de même dans l'œil de Polyphême. Le monstre en est réveillé, et pousse un cri horrible qui fait mugir les voûtes de l'antre. Nous nous retirons épouvantés. Il arrache ce bois tout dégouttant de sang, il le jette loin de lui, et appelle à son secours les Cyclopes qui habitoient sur les montagnes voisines. Us accourent en foule à l'épouvantable son de sa voix; ils s'approchent de sa caverne et lui demandent quelle est la cause de sa douleur. « Que vous est-il arrivé, a Polyphême? pourquoi ces cris affreux? qui vous oblige ànous réveilci 1er au milieu de la nuit, et à nous appeler à votre secours? a-t-on « attenté à votre'vie? quelque téméraire a-t-il essayé d'enlever vos « troupeaux? — Hélas! mes amis, Personne, » répondit Polyphême du fond de son antre. Plus il leur dit Personne, plus ils sont trompé?
par cette équivoque. «Si ce n'est personne, lui répètent-ils, qui vou» « a mis dans cet état? vos maux viennent sans doute de Jupiter; et « que pouvons-nous faire pour vous en délivrer? Adressez-vous à Népal tune; c'est de lui, non de nous, qu'il faut attendre du secours: a ainsi, nous nous retirons. » Je ne pus m'empêcher de rire en moimême de l'erreur où les avoit jetés le nom que je m'étois donné. Le Cyclope en gémit, et, rugissant de rage et de douleur, il s'approche en tâtonnant de la porte de sa caverne ; il repousse le rocher qui la bouchoit, s'assoit au milieu de l'entrée, et tient les bras étendus, dans l'espérance de nous saisir tous quand nous voudrions sortir avec ses troupeaux. Mais c'eût été s'exposer à une mort inévitable. Je me mis donc à penser au moyen d'échapper à ce danger. La crise étoit violente, il s'agissoit de la vie; aussi y a-t-il peu de ruses et de stratagèmes qui ne me vinssent à l'esprit. Voici enfin le parti que je crus devoir prendre.
«Il y avoit dans les troupeaux du Cyclope des béliers très-grands, bien nourris, couverts d'une laine violette fort longue et fort épaisse. Je choisis les plus grands, je les liai trois à trois avec les branches d'osier qui servoient de lit à ce monstre. Le bélier du milieu portoit un homme, les deux autres l'escortoient, et servoient à mes compagnons de rempart contre Polyphême. Il y en avoit un d'une grandeur et d'une force extraordinaire; il marchoit toujours à la tête du troupeau; je le réservai pour moi. Je me glissai sous son ventre, et m'y tins collé comme mes autres compagnons, en empoignant avec les deux mains son épaisse toison. Nous passâmes ainsi le reste de la nuit, non sans crainte et sans inquiétude. Enfin, quand le jour parut, le Cyclope fit sortir ses troupeaux pour les envoyer dans leurs pâturages accoutumés. Les brebis, qu'on n'avoit pas eu le soin de traire; se sentant trop chargées de lait, remplissoient l'air de leurs bêlements; et leur berger, malgré la douleur qu'il éprouvoit, passoit la main sur le dos de ses moutons à mesure qu'ils sortoient; mais jamais il ne lui vint dans la pensée de la passer sous le ventre, jamais il ne soupçonna la ruse que j'avois imaginée pour me sauver avec mes compagnons. Le bélier sous lequel j'étois sortit le dernier, et vous pouvez croire que je n'étois pas sans alarme. Il le tâta comme les autres, et surpris de sa lenteur, il la lui reproche en ces termes : a D'où vient tant de paresse, « mon cher bélier? pourquoi sors-tu le dernier de mon antre? n'est-ce « point à toi à guider les autres? n'avois-tu pas coutume de marcher - à leur tête? ne les précédois-tu pas dans les vastes prairies et dans a les eaux du fleuve? le soir, ne revenois-tu pas le premier dans ton a étable? Aujourd'hui tous les autres t'ont devancé. Quelle est la cause « de ce changement? Serois-tu sensible à la perte de mon œil? Un a méchant, nommé Personne, me l'a crevé, avec le secours de ses dé- « testables compagnons. Le perfide avoit pris avant la précaution de « m'enivrer. Ah! qu'ils en seroient tous bientôt punis, si tu pou vois « parler , et me dire où ils se cachent pour se dérober à ma fureur ! Je « les écraserois contre ces rochers. Ah! quel soulagement pour mo:, « si leur sang étoit "répandu, si leur cervelle étoit dispersée dans mon