LIVRE X
nom du roi qui les gouvernoit. Elle leur montre le palais de son père. Ils y voQt avec confiance, et trouvent à la porte la femme d'Antiphate: elle étoit d'une taille énorme, et ils en furent effrayés. Elle appelle Antiphate son mari, qui étoit à la place publique, et qui s'avance, ne respirant que leur mort. Il saisit un de ces malheureux et le dévore pour son dîner : les deux autres prennent la fuite et regagnent notre flotte. Mais ce monstre appelle les Lestrigons : ces cris épouvantables en font accourir un grand nombre; ils marchent vers le port. Ce n'étoit pas des hommes ordinaires, mais de véritables géants. Ils lancent contre nous de grosses pierres; un bruit confus d'hommes mourants et de vaisseaux brisés s'élève de ma flotte. Les Lestrigons percent mes malheureux compagnons, les enfilent comme des poissons, et les emportent pour les dévorer. J'entends ce tumulte, je vois le danger dont je vais être menacé; je prends mon épée, je coupe le câble qui attachoit mon vaisseau, j'ordonne à mes gens de faire force de rames pour éviter la mort cruelle qu'on venoit de faire subir à nos compagnons; la mer blanchit sous nos efforts. Nous gagnons le large, et nous nous mettons hors de la portée des quartiers de rocher qu'on lançoit contre nous : mais les autres périrent tous dans le port; nous nous en éloignâmes, très-affligés de leur perte, et nous arrivâmes à l'île d'JEa. Circé , aussi recommandable par la beauté de sa voix que par celle de sa figure, en est la souveraine; c'est la sœur du sévère jEétès, et tous deux sont enfants du Soleil et de la nymphe Persa, fille de l'Océan. Un dieu sans doute nous conduisit dans le port; nous y arrivâmes sans faire de bruit: nous mettons pied à terre, et nous y passons deux jours à nous reposer, car nous étions accablés de douleur et de fatigue.
« Dès l'aube du troisième jour, je prends ma lance et mon épée, et je m'avance dans la campagne pour aller à la découverte du pays, et m'assurer s'il étoit habité et cultivé. Je monte sur une éminence, je promène mes yeux de tous côtés, et j'aperçois de loin, à travers les bocages et de grands arbres, la fumée qui sortoit du palais de Circé. Mon premier mouvement fut d'y aller moi-même; mais à la réflexion je me déterminai à retourner vers mes compagnons, afin de me faire précéder par quelques-uns d'entre eux. Un dieu, touché sans doute de la disette de vivres où nous étions, eut pitié de moi, et me fit rencontrer sur la route un cerf d'une prodigieuse grandeur, qui sortoit de la forêt voisine pour aller se désaltérer dans le fleuve: comme il passoit devant moi, je le perçai de ma lance; il tombe en jetant un grand cri, il expire. J'accours sur lui, je lui mets le pied sur la gorge, j'arrache ma lance, je. la laisse à terre, et de plusieurs branches d'osier je fais une corde de quatre coudées, dont je me sers pour lier les pieds de ce monstrueux animal; je le charge ensuite sur mes épaules, et, à l'appui de ma lance, je marche, non sans peine, et vais rejuindre mon vaisseau. En arrivant, je jetai ma proie sur le rivage, et je dis à mes compagnons : a Mes amis, nous ne sommes pas encore descendus dans « le royaume de Pluton; le jour marqué par les destins n'est point ar- « rivé pour nous. Où est donc votre courage ? levez- vous ; je vous apporte
298 L ODYSSEE.
a des provisions : profitons-en, et chassons ensemble la faim qui cornet mençoit à nous déclarer une guerre cruelle. •
« Mon discours les console et les ranime; ils jettent leurs manteaux, dont ils s'étoient enveloppés la tête par désespoir; ils accourent, regardent avec admiration cette bête énorme, et, après s'être donné la plaisir de la contempler, ils se lavent les mains et en préparent leur souper. Nous passâmes le'reste du jour à boire et à manger-, et quand la nuit eut répandu ses ombres sur les campagnes, nous nous livrâmes aux douceurs du sommeil sur le rivage même, et non loin de notre vaisseau.
a Le lendemain, au lever de l'aurore, j'éveillai mes compagnons: « Mes chers amis, leur dis-je alors, je ne connois ni ce pays où nous « avons abordé, ni sa situation; est-il au nord, au midi, au couchant a ou au levant d'Ithaque? C'est ce que j'ignore absolument. Voyons « donc ce que nous avons à faire, prenons un parti : et plaise aux dieux a que nous en prenions un bon et avantageux ! J'ai déjà parcouru des a yeux, de dessus une éminence, la terre qui est devant nous; c'est « une île fort basse, environnée d'une vaste mer: mais elle n'est point a inhabitée: car, à travers les arbres, j'ai entrevu un palais d'où il « sortoit de la fumée. »
et A ces mots, qui leur firent soupçonner que je les voulois envoyer à la découverte, ils se rappelèrent, en se lamentant, les funestes aventures de Polyphême et du roi des Lestrigons; ils ne purent retenir leurs larmes et leurs gémissements, ressources inutiles dans la détresse où nous nous trouvions : c'est ce que je représentai , après quoi je les partageai en deux bandes: je donnai pour chef Euryloque à l'une de ces bandes, et je me réservai le commandement de l'autre; je jetai ensuite des billets dans un casque, afin que le sort décidât lequel d'Euryloque ou de moi iroit avec sa troupe reconnoître le pays; le sort se déclara pour Euryloque. Il part aussitôt avec ses vingt-deux compagnons, et cette séparation nous coûta à tous bien des larmes.
a Ils trouvent, dans le fond d'un agréable vallon, le palais de Circé; il étoit bâti de très-belles pierres, et environné de bois. Autour de cette magnifique demeure , on voyoit errer des loups et des lions, auxquels ses enchantements avoient fait perdre leur férocité. Ils ne se jettent donc point sur mes gens, et n'en approchent que pour les caresser: on les auroit pris pour des chiens qui attendent, en flattant leur maître, qu'il leur donne quelque douceur lorsqu'il sort de table: ces loups et ces lions en avoient la douceur et l'empressement. Cette rencontre ne laissa pas d'abord d'effrayer mes compagnons; ils avancent cependant. Arrivés à la porte, ils entendent Circé qui chantoit admirablement bien, en travaillant à un ouvrage de tapisserie avec presque autant d'adresse et de succès que Minerve ou les autres immortelles.
« Politès, le plus prudent de la troupe, et celui aussi que j'estimois et que je chérissois le plus, dit aux autres pour les rassurer : ce N'enten- « dez-vous pas cette voix mélodieuse? C'est une femme ou une déesse, « qui , par ses doux accents, charme l'ennui et la fatigue du travail ; al- « Ions à elle, parlons-lui avec confiance. » Il dit: aussitôt ils élèvent la