‹ Œuvres choisies (volume 5)Chapitre 199 sur 236 · LITRE X · texte numérisé non relu

LITRE X

voix pour appeler. Circé quitte son ouvrage et vient elle-même leur ouvrir la porte; elle les fait entrer: ils ont l'imprudence de se rendre à ses invitations; Euryloque seul soupçonne quelque piège, et refuse d'entrer.

a La déesse fait asseoir mes compagnons sur des sièges magnifiques, et leur sert ensuite un breuvage et des mets composés de fromages, de farine et de miel, détrempés dans du vin de Pramne; elle y avoit mêlé des drogues enchantées pour leur faire oublier leur patrie. Dès qu'ils eurent goûté de ces mets empoisonnés, elle les frappe de sa baguette magique et les enferme dans ses étables. Ils sont tout à coup métamorphosés en pourceaux; ils en ont la tête, la voix et les soies: mais leur esprit n'éprouve aucun changement. Ils se lamentent; et Circé, pour les consoler, remplit une auge de glands et de tout ce qui sert de nourriture à tvis vils animaux.

a Euryloque, effrayé et consterné, revient en courant vers notre vaisseau, et nous apprend, les larmes aux yeux et le cœur pénétré de douleur, le sort déplorable de nos compagnons. Quel fut notre étonnement quand nous le vîmes triste et abattu ! il vouloit parler, il ne le pouvoit pas; nous l'interrogeons, nous le pressons de répondre; enfin, d'une voix sanglotante et entrecoupée, il me dit : « Divin Ulysse, nous « avons traversé ce bois, selon vos ordres : dans une riante vallée nous « avons trouvé un beau palais; le son d'une voix charmante s'est fait « entendre à nous: c'étoit celle de Circé. Mes compagnons l'ont appe- « lée; elle a laissé son ouvrage, pour venir leur faire ouvrir les portes; « ils se sont rendus malheureusement à ses perfides invitations. Plus a défiant qu'eux, j'y ai résisté, et je les ai attendus en dehors. Attente a vaine! ils n'ont point reparu, et sans doute qu'ils ne sont plus. j>

« A peine Euryloque eut-il fini de parler, que je pris mon épée et mes autres armes, et que je lui ordonnai de me conduire par le chemin qu'il avoit tenu, a Ah! me dit-il en gémissant, je me jette à vos « genoux, généreux fils de Laërte, et je vous conjure de renoncer à ce « funeste dessein. N'allez point chercher la mort, et ne me forcez pas « du moins de vous accompagner. Hélas ! quoi que ce soit, vous ne les « ramènerez sûrement pas ici. Laissez-moi donc, ou plutôt fuyons tous a au plus vite avec ce qui nous reste de nos malheureux compagnons; « fuyons ce séjour redoutable, fuyons; il y va sûrement de notre vie.

a — Euryloque, lui répondis-je, demeurez auprès de nos vaisseaux. * puisque vous le voulez; reposez-vous, profitez des provisions que nous - avons : je pars, c'est un devoir pour moi de m'informer du sort de ceux a qui vous ont suivi ; je ne saurois y manquer. »

a Je quitte donc le rivage, je parcours le bois voisin, et lorsque je traversois le vallon et que je m'approchois du palais de Circé, Mercure se présente à moi sous la forme d'un homme qui est à la fleur de la jeunesse et qui a toutes les grâces de cet âge; il me prend la main et me dit : « Où allez-vous, malheureux0 quelle témérité de vous enga- « ger seul et sans connoissance dans ces routes dangereuses! Ceux a que vous cherchez sont dans le palais que vous voyez; l'enchanteresse

Circé les y tient métamorphosés en vils pourceaux. Prétendez-vous

300 l'odyssée.

« les délivrer? Folle prétention ! vous n'y réussirez jamais et vous en a augmenterez vraisemblablement le nombre. Mais non, je veux vous a. garantir de leur sprt déplorable, j'ai pitié de vous. Voilà un antidote a contre ses charmes; avec lui vous pouvez entrer avec confiance chez a la déesse, il rendra tous ses enchantements inutiles. Apprenez de a moi que rien n'égale ses artifices et sa perfidie. Dès qu'elle vous aura a introduit dans son palais, elle vous préparera un breuvage dans le- « quel elle aura jeté des drogues plus dangereuses que les poisons les a plus mortels; mais cette boisson ne vous fera aucun mal parce que a. je vous donne de quoi vous en préserver, et voici comme il faudra « vous conduire : dès que vous aurez avalé le breuvage qu'elle vous aura « présenté elle vous frappera de sa baguette, mettez alors l'épée à la « main, jetez-vous sur elle comme si vous vouliez lui ôter la vie; la « peur la saisira, elle cherchera à vous calmer; ne rebutez pas ses ofo fres, écoutez-les même afin d'obtenir la délivrance de vos compa- « gnons, et pour vous et pour eux les secours qui vous sont néces- « saires; faites-la jurer ensuite par les eaux du Styx qu'elle n'abusera a pas de votre confiance et qu'elle ne vous rendra pas la victime d6 a ses charmes et de ses artifices. »

« Après cette instruction, Mercure me mit dans la main cet antidote admirable; c'étoit une plante dont il m'enseigna les vertus; les racines en sont noires, et sa fleur a la blancheur du lait. Les dieux l'appellent moly. Les mortels ne peuvent que difficilement l'arracher de la terre, mais les immortels font tout aisément.

a En finissant ces mots. Mercure me quitte, s'élève dans les airs, s'envole dans l'Olympe. Je continuai à marcher vers le palais de Circé, l'esprit inquiet et agité. Je m'arrête à la porte, j'appelle l'enchanteresse, elle m'entend, accourt et me fait entrer. Je la suis d'un air triste et rêveur. Arrivé dans une salle magnifique, elle me fait asseoir sur un siège merveilleusement travaillé et me présente cette boisson mixtionnée dont mes compagnons avoient éprouvé les terribles effets. Je pris de ses mains la coupe d'or qui la renfermoit: je la vidai, sans aucune des suites qu'elle espéroit. Elle me frappa de sa baguette magique en me disant d'aller rejoindre dans leur étable les malheureux qu'elle avoit transformés. Je tire aussitôt mon épée, je cours sur elle comme pour l'immoler à ma vengeance. Étonnée de mon audace, Circé crie, se prosterne à mes genoux, me demande, le visage inondé de ses larmes, qui je suis-, d'où je viens, i Comment arrive-t-il que « mes charmes ne produisent dans vous aucun changement? jamais « aucun mortel n'a pu y résister; dès qu'on les touche du bout des lè- « vres il faut céder à leur force. 11 faut que vous ayez dans vous quela que chose de plus puissant que mon art enchanteur, ou que vous « soyez le prudent Ulysse. En effet, je me rappelle que Mercure m'a « prédit la visite de ce héros à son retour de Troie. Mais remettez votre a épée dans le fourreau, faisons la paix et vivons dans l'union et la m confiance. »

« Elle me parla ainsi, mais j'étois en garde contre des avances si suspectes et je lui répondis : « Comment, Circé, puis-je compter sur

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