LIVRE X
remontrances : « Ne vous souvenez-vous plus de votre cuefe Ithaque? « me dirent-ils. N'est-il pas dans l'ordre des destinées que vous ne a négligiez rien pour nous procurer le bonheur de revoir nos dieux « pénates? »
a J'eus égard à de si justes désirs, dès ce jour même presque tout consacré aux plaisirs de la table. Quand le soleil se coucha, quand la nuit eut répandu ses sombres voiles sur la terre, quand mes compagnons se furent retirés et que je me trouvai seul avec Circé, j'embrassai ses genoux et, la trouvant disposée à m'écouter favorablement, je lui parlai en ces termes : a Vous m'avez comblé de grâces, grande « déesse; j'ose cependant vous en demander une encore, et ce sera la « dernière. Vous m'avez promis de favoriser mon retour, il est temps « d'accomplir cette promesse ; Ithaque est toujours l'objet de mes vœux. « Mes compagnons ne soupirent aussi qu'après elle; ils se plaignent du « long séjour que je fais ici et me le reprochent dès qu'ils peuvent me a parler sans que vous puissiez les entendre. »
« — Non, cher Ulysse, non, je ne prétends pas vous retenir : mais « vous avez encore un royaume à visiter avant que d'arriver dans le « vôtre, c'est celui de Pluton et de Proserpine : il faut que vous y al- « liez consulter l'ombre de Tirésias le Thébain. Ce devin est aveugle; a mais en revanche, son esprit est plein de lumières, et pénètre dans oc l'avenir le plus sombre. Il doit à Proserpine ce rare privilège, de « conserver après la mort toute l'intelligence qui le rendoit si recoma mandable pendant la vie : les autres ombres ne sont auprès de lui a que de vains fantômes. »
a A ces paroles, frappé comme d'un coup de foudre, je tombai sur un lit de repos, je l'arrosai de mes larmes, je ne voulois plus vivre ni voir la lumière du soleil. Enfin, revenu de mon étonnement, ou plutôt de mon désespoir : « Quelle entreprise! m'écriai-je; qui me guidera « dans ce voyage inouï? quel est le vaisseau qui a jamais pu aborder sur « cette triste rive?
a — Ne vous mettez point en peine de conducteur, valeureux Ulysse; « élevez votre mât, déployez vos voiles, et tenez-vous en repos ; le souffle a de Borée vous fera marcher. Après avoir traversé l'Océan, vous trouer verez une plage commode, bordée par les bois de Proserpine; ce sont « des peupliers, des saules, tous arbres stériles : arrêtez-vous là, c'est « justement l'endroit où l'Achéron reçoit dans son lit le Phlégéthon et « le Cocyte, qui est un écoulement du Styx. Avancez jusqu'à la roche où a est le confluent de ces deux fleuves, dont les eaux roulent et se prête cipitent avec fracas ; vous ne serez pas loin alors du palais ténébreux de « Pluton. Creusez une fosse sur ces bords: qu'elle soit d'une coudée « en carré.
a Faites-y pour les morts trois sortes de libations : la première, de a lait et de miel; la seconde, de vin pur; la troisième, d'eau où vous « aurez détrempé de la farine. En faisant ces effusions, adressez des « prières aux ombres des morts; engagez-vous à leur sacrifier, à votre « retour à Ithaque, une génisse qui n'aura jamais porté, et qui soit la « plus belle de vos troupeaux; promettez de leur élever un bûcher, d'y
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a jeter ce que vous avez de plus précieux, et d'immoler en l'honneur « de Tirésias en particulier, un bélier tout noir, et gui soit la fleur de « vos bergeries. Vos prières et vos vœux achevés, égorgez un bélier a noir et une brebis noire; vous tiendrez leurs têtes tournées du côté « de l'Érèbe, et vous tournerez vos regards vers l'Océan; vous verrez a arriver en foule les ombres des morts. Pressez dans ce moment vos « compagnons de dépouiller les victimes immolées, de les brûler, et « d'adresser encore des prières et des vœux aux dieux infernaux, et « surtout au redoutable Pluton et à la sévère Proserpine. Pour vous, « tenez-vous tout auprès l'épée à la main, pour écarter les ombres et « empêcher qu'elles n'approchent du sang des victimes avant que vous a n'ayez consulté le divin Tirésias : il ne tardera point à paroître, et « c'est de lui que vous devez apprendre la route que vous devez tenir « pour arriver heureusement à Ithaque. »
a À peine Circé eut-elle fini de parler, que l'aurore parut sur son trône d'or : je prends mes habits; c'étoient des présents de la déesse, et ils étoient magnifiques; elle-même se para, prit une robe de toile d'argent et d'un travail exquis, l'arrêta avec une ceinture d'or, et se couvrit la tête d'un voile fait par les Grâces.
oc Je cours réveiller mes compagnons. « Mes amis, vous voulez partir; o réveillez-vous donc; le temps presse, profitons de la permission que « nous en donne la déesse. » Cette nouvelle les comble de joie , et ils font la plus grande diligence.
« Mais, au moment du départ, j'éprouvai encore un grand malheur. Elpénor, le plus jeune de tous, et le moins sage, le moins valeureux, chaud du vin qu'il avoit bu la veille avec excès, étoit monté sur une des plates-formes du palais, pour y prendre le frais et s'y reposer à l'aise : le bruit que nous fîmes et les préparatifs de notre voyage le réveillent en sursaut; il se lève précipitamment, et, au lieu de prendre le chemin de l'escalier, il marche à demi endormi devant lui ; il tombe du haut du toit, se tue, et va nous précéder sur les bords du Cocyte.
« Mes compagnons s'assemblent autour de moi pour prendre mes ordres : je leur déclarai alors que leur attente alloit être trompée, qu'ils se flattoient sans doute que nous allions prendre la route d'Ithaque-, mais que Circé exigeoit de moi que je fisse auparavant un autre voyage, et qu'il falloit que j'allasse tout de suite et que je tentasse de descendre dans le royaume de Pluton et de Proserpine, pour y consulter l'ombre du divin Tirésias.
Ils en furent consternés, s'arrachèrent les cheveux de douleur, et jetèrent des cris lamentables : mais tout cela étoit inutile, et il n'y avoit aucun moyen de contredire ou d'éluder les ordres de la déesse. Elle vint nous trouver au moment que nous allions nous embarquer : elle fut témoin de leurs larmes amères, attacha dans notre vaisseau deux moutons noirs, un mâle et une femelle, et disparut sans être aperçue: car qui peut suivre et découvrir les traces d'une divinité, lorsqu'elle veut dérober sa marche aux yeux des mortels?
a Avec le vent favorable que nous donna Circé,et les efforts de nos rameurs, nous voguâmes heureusement, et arrivâmes, vers le couchei du soleil, à l'extrémité de l'Océan : c'est là qu'habitent les Cimmériens; une éternelle nuit étend ses sombres voiles sur ces malheureux. Nous abordâmes sur ces tristes rivages; nous y mîmes nos vaisseaux à sec, débarquâmes nos victimes, et courûmes chercher l'endroit que Circé nous avoit marqué. Nous y creusâmes une fosse, fîmes les libations ordonnées et les vœux prescrits pour les ombres: j'égorgeai ensuite les victimes sur la fosse. Nous sommes bientôt environnés de vains fantômes, qui accourent du fond de l'Érèbe; je les écarte avec mon épée, et j'empêche qu'ils n'approchent du sang des victimes avant que je n'aie entendu la voix de Tirésias.
a L'ombre d'Elpénor fut la première qui se présenta à moi : nous avions laissé son corps sans sépulture. L'empressement que nous avions de partir nous avoit fait négliger ce devoir : il s'en plaignit, et me conjura par mon père, par Pénélope, et par mon fils, de nous souvenir de lui quand nous serions dans l'île de Circé. « Je sais, me dit-il, « que vous y aborderez encore en vous en retournant : brillez mon corps « avec toutes mes armes, et élevez-moi un tombeau sur les bords de « la mer, afin que tous ceux qui passeront sur cette rive apprennent « mon malheureux sort. »
« Tout à coup je vis paroître l'ombre de ma mère Anticlée; elle étoit fille du magnanime Autolycus, et je l'avois laissée pleine de vie à mon départ pour Troie. Je m'attendris en la voyant; mais, quelque touché que je fusse, je ne la laissai point approcher avant l'arrivée de Tirésias. Je l'aperçois enfin, tenant un sceptre à la main; il me reconnut et me parla le premier, a Fils de Laërte, me dit-il, pourquoi avez- « vous quitté la lumière du soleil pour venir voir cette sombre demeure? a Vous êtes bien malheureux! éloignez-vous, détournez votre épée, a afin que je boive de ce sang, et que je vous annonce ce que vous vou- « lez savoir de moi. »
« J'obéis : l'ombre s'approche, boit, et me prononce ces oracles: « Ulysse, vous voulez retourner heureusement dans votre patrie; un « dieu vous rendra ce retour difficile et laborieux; Neptune est encore a irrité contre vous et veut venger son fils Polyphême. Cependant, a malgré sa colère, vous y arriverez après bien des travaux et des « peines : mais vous passerez par l'île de Trinacrie; vous y verrez des « bœufs et des moutons consacrés au Soleil, qui voit tout : n'y touchez a pas, empêchez vos compagnons d'y toucher; car si vous manquez à ■ ce que je vous recommande, je vous prédis que vous périrez, vous, « votre vaisseau et vos compagnons. Si, par le secours des dieux, vous a éebappez à cette tentation dangereuse, vous aurez la consolation de « revoir Ithaque, mais après de longues années et après avoir perdu * tout votre monde. Vous trouverez dans votre palais de grands désor- « dres, des princes insolents qui poursuivent Pénélope : vous les pu-